En mettant à l’écart le capitaine Oumarou Yabré, jusqu’alors considéré comme le second personnage du régime, Ibrahim Traoré franchit une nouvelle étape dans sa concentration du pouvoir à Ouagadougou. Cette éviction, révélée par Le Monde, s’accompagne d’une recomposition profonde de l’architecture des services secrets burkinabè, dont les implications pour la lutte antijihadiste restent préoccupantes.
La marginalisation d’Oumarou Yabré, un processus méthodique
Le capitaine Oumarou Yabré cumulait deux positions stratégiques au sommet de l’État burkinabè : la direction de l’Agence nationale de renseignement (ANR) et la présidence du Conseil national de sécurité d’État. Double casquette qui en faisait, de facto, le pivot de tout l’appareil sécuritaire du pays. Sa mise à l’écart n’a pas été le résultat d’un seul coup de force, mais d’une neutralisation progressive, conduite sur plusieurs mois dans ce que des sources sécuritaires décrivent comme « un climat de paranoïa permanent ».
Le processus s’est accéléré après la mort de Mahamadi Baguian, l’un des relais principaux du réseau Yabré, décédé le 31 mars dans des circonstances violentes à Ouagadougou. À partir de ce moment, les soutiens militaires et civils du capitaine ont été méthodiquement écartés. Le commandant Farouk Azaria Sorgho, qui dirigeait le Bataillon d’intervention rapide n°4 unité stationnée à Ouagadougou et jugée stratégique pour la sécurité du régime a été arrêté en même temps que son père. Adama Luc Sorgho, ancien ministre des infrastructures considéré comme proche de Yabré, avait d’abord été limogé du gouvernement en janvier, avant d’être à son tour placé en détention. Des conseillers présidentiels et des directeurs d’entreprises publiques gravitant dans la même orbite ont également été démis de leurs fonctions.
Concernant l’ANR elle-même, une source sécuritaire citée par Le Monde est lapidaire : « Il n’a plus la main sur l’agence. » Le champ d’action de l’institution a été réduit au profit de la Direction de la sûreté de l’État (DSE), structure relevant de la Police nationale et du ministère de la Sécurité, que le palais juge plus directement acquise à la présidence.
L’ANR affaiblie, la sûreté de l’État en bénéficiaire
Cette reconfiguration mérite d’être replacée dans son cadre institutionnel. Créée par décret présidentiel le 16 octobre 2015, sous la transition Michel Kafando, l’ANR est l’organe de coordination du renseignement au sens de la loi n°026-2018 du 1er juin 2018 portant réglementation générale du renseignement. Elle est placée sous l’autorité hiérarchique directe du chef de l’État, et son directeur général possède rang de ministre. En 2023, le gouvernement de transition avait adopté un nouveau décret révisant ses attributions et son fonctionnement, dans le sens affiché d’un renforcement de ses capacités face à l’insurrection jihadiste.
La DSE, de son côté, est une direction spécialisée de la Police nationale, organisée autour d’une division des renseignements généraux, d’une division de la surveillance du territoire et d’une division de la migration. Ses attributions couvrent la collecte du renseignement politique, économique et social, ainsi que le traitement des atteintes à la sûreté de l’État. Contrairement à l’ANR, dont la vocation est interministérielle et la tutelle présidentielle directe, la DSE est enchâssée dans la chaîne de commandement policière et ministérielle ce qui, paradoxalement, la rend plus facile à contrôler depuis le sommet lorsque les équilibres internes à la junte sont contestés.
Le glissement du centre de gravité du renseignement burkinabè vers la DSE n’est donc pas anodin : il traduit le remplacement d’une architecture conçue pour la coordination de l’ensemble de la communauté du renseignement par un dispositif plus restreint, directement subordonné à la présidence.
Une purge systémique, pas une simple querelle de personnes
L’éviction de Yabré s’inscrit dans une série de purges qui rythment le régime Traoré depuis le putsch d’octobre 2022. En septembre 2023, quatre officiers commandant des unités d’élite dont le responsable des opérations spéciales et le chef de l’Unité spéciale d’intervention de la gendarmerie avaient été arrêtés après ce que la junte présenta comme une tentative de coup d’État déjouée. En janvier 2026, Le Monde révélait qu’un nouveau projet de mutinerie impliquant un pilote de l’armée de l’air avait été éventé, avec à la clé plusieurs arrestations. La même source indiquait que Traoré avait arrêté ou contraint à l’exil « plusieurs dizaines d’officiers suspectés de comploter contre lui », dont certains détenus au secret depuis plus de deux ans.
Face aux rumeurs de rivalités internes, Ibrahim Traoré a lui-même fourni la doctrine en quelques mots, dans une formule que RFI a rapportée : « Il n’y a ni numéro un, ni numéro deux. Il n’y a pas deux capitaines dans un bateau. (…) Et si quelqu’un merde, je vais le mater sans état d’âme. » La déclaration vaut programme de gouvernement.
Le parallèle avec la junte malienne s’impose. Assimi Goïta a conduit à partir d’août 2025 une purge massive au sein de l’armée malienne, débouchant sur la radiation de onze officiers dont deux généraux accusés de tentative de déstabilisation, selon Jeune Afrique. Dans les deux cas, la logique est identique : le chef de la transition consolide son autorité en neutralisant toute figure susceptible de constituer un pôle de pouvoir alternatif, au prix d’un amoindrissement progressif de la collégialité originelle du groupe putschiste.
L’histoire longue du Burkina Faso offre un précédent éclairant. Entre 1983 et 1987, Thomas Sankara avait lui aussi géré les rivalités internes au Conseil national de la révolution par une combinaison de purges ciblées et de marginalisations administratives, avant que Blaise Compaoré ne retourne contre lui ces mêmes logiques de défiance pour le renverser le 15 octobre 1987. Le schéma n’est pas superposable, mais la mécanique d’isolement progressif des challengers potentiels est reconnaissable.
Les conséquences opérationnelles sur la lutte antijihadiste
La question centrale, pour les analystes sécuritaires, est celle de l’impact de ces recompositions sur les capacités opérationnelles burkinabè face aux groupes jihadistes. Le pays demeure l’un des épicentres de la violence au Sahel : selon les données d’ACLED, la conflictualité au Burkina Faso s’est intensifiée et diffusée bien au-delà de son noyau septentrional initial, tandis que le JNIM et l’État islamique au Grand Sahara poursuivent leur expansion territoriale.
Or, des réorganisations répétées des services de renseignement créent mécaniquement des angles morts. Les départs forcés d’officiers expérimentés, la rupture des réseaux d’informateurs tissés sur le terrain, la méfiance généralisée entre unités autant de facteurs qui dégradent la qualité du renseignement opérationnel. Le rapport de l’IRSEM « Prospective Sahel » (2025) documente comment la sortie des cadres de coopération occidentaux et la reconfiguration des partenariats sécuritaires se sont traduites par un affaiblissement des capacités de renseignement coopératif, sans que les nouveaux partenariats avec la Russie notamment aient pleinement compensé ces pertes.
Par ailleurs, le Burkina Faso a quitté la CEDEAO en janvier 2025, aux côtés du Mali et du Niger, au sein de l’Alliance des États du Sahel. Cette rupture institutionnelle prive le pays des mécanismes formels de partage du renseignement régional, dans un contexte où les groupes jihadistes, eux, opèrent sans égard aux frontières nationales.
Vers une personnalisation croissante du pouvoir
La trajectoire d’Ibrahim Traoré depuis octobre 2022 est celle d’une concentration méthodique du pouvoir, dont l’éviction de Yabré constitue la dernière manifestation documentée. La réduction du périmètre de l’ANR au profit de la DSE, l’élimination successive des figures militaires disposant d’une base de soutien propre, et la doctrine explicitement anti-dualiste du chef de la transition dessinent un régime de plus en plus personnalisé, dans lequel l’appareil de sécurité est moins un outil de gouvernance collective qu’un instrument de maintien du pouvoir personnel.
La question qui demeure ouverte est celle de la soutenabilité de ce modèle face à une insurrection jihadiste qui, elle, n’attend pas que les purges internes soient achevées. L’efficacité opérationnelle d’un système de renseignement repose sur la continuité institutionnelle, la confiance entre agents et la stabilité des chaînes de commandement trois conditions que la dynamique actuelle du régime Traoré contribue précisément à éroder.
Sources
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Au Burkina Faso, le capitaine Ibrahim Traoré écarte le numéro deux de la junte — Le Monde, juillet 2026
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Au Burkina Faso, Ibrahim Traoré face à une nouvelle tentative de déstabilisation — Le Monde, janvier 2026
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Au Burkina Faso, Ibrahim Traoré met la junte au pas face aux rumeurs de rivalités internes — RFI, juillet 2026
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Au Mali, Assimi Goïta radie plusieurs officiers accusés de tentative de coup d’État — Jeune Afrique, octobre 2025
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Au Burkina Faso, Ibrahim Traoré remanie ses services de renseignement — Jeune Afrique
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Agence nationale de renseignement (Burkina Faso) — Wikipédia
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Direction de la sûreté de l’État – Police nationale burkinabè — Police nationale du Burkina Faso
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Rapport IRSEM – Prospective Sahel (2025) — IRSEM, 2025
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ACLED – Conflict intensifies and instability spreads beyond Burkina Faso, Mali and Niger — ACLED