À Bamako, le 27 août 2025, des femmes leaders venues de plusieurs pays africains se sont réunies pour plaider en faveur de leur rôle dans la prévention des conflits et la médiation communautaire au Sahel et dans les États côtiers. Un rassemblement symboliquement fort, mais qui intervient dans un contexte où la mise en œuvre réelle de l’agenda femmes, paix et sécurité reste très en deçà des engagements déclaratoires. Entre la légitimité des appels et l’impasse sécuritaire sahélienne, la distance est encore grande.
Bamako comme signal, pas comme solution
La rencontre, placée sous le thème « Plaidoyer en faveur du leadership des femmes pour la paix dans la région du Sahel et des pays côtiers », a réuni des participantes venues de plusieurs capitales africaines. Le ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, en a ouvert les travaux, qualifiant cette mobilisation de « signal fort de solidarité » africaine face à la menace terroriste transfrontalière. Il a insisté, sans surprise, sur la nécessité d’associer les pays du Sahel aux discussions qui les concernent un leitmotiv de la diplomatie malienne depuis le virage souverainiste de la junte au pouvoir à Bamako.
Liberata Mulamula, nommée le 26 août 2025 par le président de la Commission de l’Union africaine, Mahmoud Ali Youssouf, comme Envoyée spéciale pour les femmes, la paix et la sécurité, était présente dès l’ouverture à peine un jour après sa désignation officielle. Son mandat : conduire les efforts de la Commission pour faire avancer le programme Femmes, paix et sécurité (WPS), en travaillant avec les États membres, les communautés économiques régionales, la société civile et les partenaires de développement. La ministre malienne de la Promotion de la Femme, de l’Enfant et de la Famille complétait ce tableau institutionnel.
La coïncidence de calendrier entre la nomination de Mulamula et la tenue de cet événement à Bamako est révélatrice : l’UA cherche visiblement à projeter une présence active au Sahel sur le dossier des femmes et de la paix, dans un espace politique où ses relations avec les juntes restent tendues.
L’écart persistant entre engagement et mise en œuvre
La résolution 1325 du Conseil de sécurité, adoptée en 2000, constitue le cadre de référence de cet agenda. Vingt-cinq ans plus tard, plusieurs pays sahéliens disposent formellement de plans d’action nationaux. Le Mali, le Sénégal, le Niger et le Burkina Faso en ont adopté. Mais l’adoption de ces plans ne dit rien de leur mise en œuvre effective.
Le seul chiffre explicite disponible pour la région est celui du Mali : son plan d’action 2015-2018 a été mis en œuvre à hauteur de 50 % selon les données du ministère malien. Un troisième plan couvrant 2019-2023 a suivi, sans qu’un bilan officiel chiffré n’ait été rendu public pour la période 2024-2025. Au Niger, un deuxième plan couvrant 2020-2024 a été adopté avec un appui à l’opérationnalisation de son secrétariat, mais sans indicateurs de performance récents accessibles.
Cette opacité n’est pas anodine. Elle reflète une difficulté structurelle : les plans nationaux sont souvent élaborés dans le cadre d’une dynamique de bailleur-État, avec des objectifs définis lors de conférences internationales, mais sans mécanismes robustes de redevabilité interne. La participation des femmes aux négociations de paix formelles reste révélatrice de cet écart : selon ONU Femmes, les femmes ne représentaient que 9,6 % des négociateurs dans les accords de paix et de cessez-le-feu en 2023, au niveau mondial. Pour l’Afrique subsaharienne, les données disponibles portant sur 31 processus de paix majeurs entre 1992 et 2011 placent ce chiffre à environ 9 %, sans amélioration nette documentée depuis.
Des résultats concrets existent, mais restent fragmentaires
Il serait inexact de conclure à l’inefficacité totale des initiatives portées par des femmes au Sahel. Au Mali, des programmes documentés montrent des résultats tangibles. Dans le cadre de l’Initiative Spotlight, plus de dix centres de prise en charge ont traité plus de 5 000 survivantes de violences basées sur le genre. Des dispositifs de médiation agropastorale soutenus par le Centre pour le dialogue humanitaire ont permis de résoudre environ 70 % des conflits locaux suivis, avec plus de 7 000 têtes de bétail restituées.
Le réseau FemWise-Africa de l’Union africaine, créé en 2017, a de son côté permis de cartographier les actrices de paix dans cinq pays sahéliens Burkina Faso, Mauritanie, Mali, Niger et Tchad et de structurer cinq coalitions nationales de femmes pour la paix sur les six initialement prévues. Le réseau a également déployé des médiatrices dans plusieurs contextes de crise sur le continent. Son bilan sahélien est toutefois décrit comme partiel, freiné par un faible taux de consommation budgétaire et des difficultés de déploiement opérationnel.
Ces résultats, réels et documentés, restent fragmentaires. Ils s’appuient en grande partie sur des financements de bailleurs extérieurs, avec des continuités institutionnelles fragiles. Ils ne constituent pas encore un système.
La contradiction malienne : souveraineté et inclusion
L’événement de Bamako se déroule dans un contexte diplomatique particulièrement complexe. Le Mali est suspendu des organes de l’Union africaine depuis 2021. Le Conseil de paix et de sécurité de l’UA conditionne sa réintégration au rétablissement de l’ordre constitutionnel une exigence que les autorités de la transition rejettent. En juillet 2024, les juntes sahéliennes ont publiquement dénoncé comme une « ingérence » les propos d’un responsable de l’UA sur le retrait de l’Alliance des États du Sahel (AES) de la CEDEAO.
Dans ce contexte, la présence de Liberata Mulamula à Bamako, et l’accueil que lui ont réservé les autorités maliennes lors de cette conférence, peuvent être lus comme un signal d’un dégel partiel et sélectif : Bamako accepte l’engagement de l’UA sur le terrain des femmes et de la paix, tout en maintenant ses distances sur les questions de gouvernance et de légitimité institutionnelle. Cette sélectivité n’est pas sans intérêt : elle montre que même des États en rupture partielle avec leurs organisations régionales continuent de trouver un intérêt à accueillir ce type d’initiative. Mais elle pose aussi la question de la cohérence d’ensemble.
Sur le plan de la position officielle de l’AES vis-à-vis de l’agenda femmes, paix et sécurité, les données disponibles montrent surtout une rhétorique favorable à la participation des femmes, sans que les trois États membres aient formalisé une doctrine commune explicite sur ce point, distincte du cadre général hérité de la résolution 1325.
De la conférence au terrain : la question qui reste ouverte
L’expérience colombienne offre une mesure de ce qui est possible et de ses limites. Après l’accord de paix de 2016, plus de 400 femmes ont obtenu une représentation directe à la table des négociations, plus de 100 dispositions de genre ont été intégrées au texte final, et environ un tiers des délégués aux pourparlers de La Havane étaient des femmes. Pourtant, seulement 13 % des dispositions axées sur le genre avaient été honorées quelques années plus tard. L’intégration formelle ne garantit pas la mise en œuvre.
Au Sahel, le défi est antérieur : il s’agit encore de franchir le seuil de l’intégration formelle. Les femmes y portent une part substantielle des dynamiques de médiation locale et de cohésion sociale, souvent sans reconnaissance institutionnelle, sans financement pérenne, et sans accès aux arènes où se prennent les décisions de sécurité.
La rencontre du 27 août à Bamako a permis d’affirmer un principe et d’inviter les participantes à porter « un message de vérité et de solidarité » auprès des dirigeants africains. C’est un rôle utile. Mais les conférences ne désamorcent pas les engins explosifs improvisés, ne rétablissent pas les services publics dans les zones grises, et ne réintègrent pas les ex-combattants. La valeur ajoutée réelle du leadership féminin pour la paix au Sahel sera mesurée à l’aune de son insertion dans les dispositifs concrets de dialogue, de prévention et de réconciliation pas à celle des déclarations d’ouverture.
La résolution 1325 au Sahel a vingt-cinq ans d’âge. Elle n’a pas encore produit les transformations qu’elle annonçait. La question n’est plus de savoir si les femmes ont un rôle à jouer dans la paix c’est acté, documenté, et défendu par tous les gouvernements présents à Bamako. La question est de savoir par quels mécanismes, avec quels moyens et sous quelle contrainte politique ce rôle sera enfin institutionnalisé.
Sources
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Bamako : des femmes leaders africaines plaident pour la paix au Sahel — AMAP, 27 août 2025
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Nomination de Liberata Mulamula comme Envoyée spéciale de l’UA — Union africaine, août 2025
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Plan d’action national du Mali pour la résolution 1325 (2019-2023) — ReliefWeb / Ministère malien
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Faits et chiffres ONU Femmes : femmes, paix et sécurité — ONU Femmes, 2024
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Réflexion stratégique sur FemWise-Africa — Conseil de paix et de sécurité de l’UA
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Les juntes sahéliennes dénoncent une ingérence de l’Union africaine — Le Monde, juillet 2024
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Déclaration de l’Alliance Sahel sur la résolution 1325 — Alliance Sahel
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Rapport annuel Mali WPHF 2021 — Fonds pour la consolidation de la paix / PNUD
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Comment les femmes colombiennes soutiennent la paix que l’État a oubliée — CIDOB, 2024