Du 19 au 21 août 2026, Beijing accueille le 7e Forum sur la coopération des médias sino-africains. Derrière le thème consensuel, « Partager de nouvelles opportunités de développement et créer ensemble un nouvel avenir pour l’audiovisuel » se joue une bataille autrement plus structurelle : celle du contrôle des récits qui circulent sur le continent africain.
Un écosystème médiatique patiemment construit
L’architecture de l’influence médiatique chinoise en Afrique ne repose pas sur un acte unique mais sur une accumulation méthodique de couches complémentaires. La diffusion télévisuelle d’abord : StarTimes, opérateur chinois présent dans plus de 30 pays africains, revendique plus de 16 millions d’abonnés en Afrique subsaharienne et s’est imposé comme le deuxième opérateur de télévision numérique du continent. Au Tchad, il a décroché un accord de transition vers la télévision numérique terrestre ; en Côte d’Ivoire, il s’est implanté à Abidjan dans un marché audiovisuel longtemps dominé par les acteurs français. La production de contenus ensuite : des documentaires comme Bobby’s Factory, TAZARA: A Journey without an End ou My China Story constituent autant d’outils de mise en récit des projets chinois sur le continent. L’information en continu enfin, avec CGTN Africa, qui emploie environ 100 personnes à Nairobi, une majorité de Kényans et diffuse vers l’ensemble du continent une ligne éditoriale alignée sur les priorités de Pékin.
Le forum qui s’ouvre à Beijing n’est pas un événement isolé. Lors de la 6e édition en 2024, six accords dans le domaine de la radio et de la télévision ont été signés et vingt projets de coopération annoncés, couvrant la coproduction audiovisuelle, la coopération technique, la formation de journalistes et le transfert de matériels. L’édition 2026 s’annonce dans la même veine, avec des sessions consacrées à l’innovation de contenus, à la coopération technologique et à l’intelligence artificielle dans l’audiovisuel.
La formation des journalistes, levier discret d’une influence durable
Le volet formation est sans doute le plus structurant sur le long terme. Selon l’Agence Ecofin, la Chine a formé plus de 1 000 journalistes et professionnels des médias africains au cours de la dernière décennie. Entre 2022 et 2025, les programmes documentés font état de dizaines de séjours à Beijing : en 2023, une trentaine de journalistes, blogueurs et chroniqueurs de 11 pays francophones ont participé à un séminaire dans la capitale chinoise ; en 2025, le Sénégal a envoyé 20 journalistes et communicants en formation. Ces programmes ne sont pas clandestins, ils sont présentés comme des échanges professionnels mutuellement bénéfiques. Mais leur contenu pose question : les cursus dispensés valorisent un « journalisme constructif » dont les contours épousent étroitement la notion de presse au service du développement national telle que la Chine la conçoit c’est-à-dire une presse qui ne remet pas en cause les orientations du pouvoir.
L’asymétrie de ces échanges mérite d’être soulignée. Les journalistes africains formés à Beijing rentrent avec des savoir-faire techniques, parfois des équipements, et une grille de lecture du métier façonnée par leur hôte. La réciproque, des journalistes chinois formés aux standards d’indépendance éditoriale africains ou européens n’existe pas.
Deux visions de l’information, une seule table de négociation
Le forum est co-organisé par l’Administration nationale de la radio et de la télévision de Chine, la municipalité de Beijing et l’Union africaine de radiodiffusion. Ce dernier acteur mérite attention : l’UAR regroupe des organismes de radio et de télévision publics et privés du continent et se présente comme promotrice d’un environnement médiatique « inclusif, transparent et responsable ». Mais à ce jour, l’organisation n’a pas adopté de charte publique fixant des règles d’indépendance éditoriale pour ses partenariats avec des médias d’État étrangers. La Déclaration de principes sur la liberté d’expression de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples constitue bien un cadre de référence normatif, mais elle n’est pas opposable dans les accords de coopération médiatique.
C’est précisément là que se situe le problème. La Chine ne dissimule pas sa conception de l’information : ses médias d’État sont des instruments de politique étrangère assumés. CGTN, Xinhua et StarTimes ne prétendent pas à l’indépendance éditoriale ; ils sont des vecteurs de la vision de Pékin. Lorsque ces acteurs s’assoient en co-organisateurs d’un forum avec des institutions africaines de radiodiffusion, c’est une vision spécifique de ce que doit être un média qui s’installe implicitement dans la salle. La comparaison avec RT Africa, qui mise davantage sur des partenariats avec des chaînes locales au Gabon, au Cameroun ou au Togo pour démultiplier sa portée montre qu’il s’agit d’une tendance lourde : plusieurs puissances étrangères utilisent la coopération médiatique comme levier d’influence, mais la Chine le fait avec une constance et une profondeur de moyens sans équivalent.
La souveraineté informationnelle, une question de capacités, pas de posture
La réponse à cette situation ne peut pas être le refus de toute coopération avec la Chine. Les médias africains ont des besoins réels en équipements, en formation et en distribution que les partenaires occidentaux n’ont pas toujours su ou voulu combler. Mais l’enjeu de la souveraineté informationnelle africaine ne se réduit pas à choisir entre dépendance à Paris, à Moscou ou à Beijing.
Il se pose en termes de capacités propres : les rédactions africaines disposent-elles des ressources nécessaires pour produire leurs propres analyses, leurs propres images, leurs propres récits sur les événements qui se déroulent sur leur sol ? Peuvent-elles enquêter sur les projets chinois en Afrique avec la même liberté qu’elles enquêteraient sur un gouvernement local ? Ce sont ces questions que les régulateurs audiovisuels, les décideurs publics et les organisations professionnelles de journalistes en zone UEMOA et CEDEAO devraient porter à la table du forum de Beijing et pas seulement autour d’elle.
Le véritable baromètre de la coopération sino-africaine dans le domaine médiatique ne sera pas le nombre d’accords signés ni la liste des documentaires coproduits. Ce sera la capacité des médias africains, demain, à rendre compte de la Chine en Afrique avec la même rigueur qu’ils rendraient compte de n’importe quel autre acteur majeur opérant sur le continent.
Sources
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StarTimes : le géant chinois à la conquête de l’Afrique — Projet Afrique-Chine, août 2023
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CGTN Africa booste sa présence continentale avec des investissements accrus — Broadcast Media Africa, mars 2025
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La stratégie de la Chine pour façonner l’espace médiatique africain — Africa Center for Strategic Studies
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Selon le CDD de Lagos, la Chine vise à convertir les Africains au journalisme constructif — Agence Ecofin
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5e Forum de coopération médias Chine-Afrique — Chine Magazine, 2022
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Comment la Chine remodèle le paysage médiatique en Afrique — The Conversation
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Étude IRSEM n°129 : Chine-Afrique — Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire, décembre 2025
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Déclaration de principes sur la liberté d’expression en Afrique — Commission africaine des droits de l’homme et des peuples
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Médias russes et africains : soft power — SAIIA, 2024
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