En deux semaines, Lomé a obtenu la libération de 82 militaires maliens puis de deux mercenaires russes capturés par les indépendantistes de l’Azawad. Une séquence diplomatique qui confirme le Togo comme intermédiaire incontournable dans un conflit que les grandes capitales régionales peinent à dénouer.
La bataille de Tinzawaten, point de départ d’une crise diplomatique inédite
Tout commence à la fin du mois de juillet 2024, dans les sables de la région de Kidal. Les 25, 26 et 27 juillet, le Front de libération de l’Azawad inflige à la coalition formée par les Forces armées maliennes (FAMa) et les mercenaires du groupe Wagner une défaite dont l’ampleur dépasse largement les communiqués officiels. Le Monde la qualifie de « première défaite d’ampleur » pour Wagner en Afrique. Les estimations les plus prudentes croisement d’analyses d’images satellitaires et de sources concordantes font état d’au moins 46 mercenaires russes et 24 soldats maliens tués. Les revendications du FLA montent beaucoup plus haut, jusqu’à 84 Russes et 47 Maliens. Côté rebelle, les pertes déclarées restent nettement plus faibles : entre 7 et 18 morts selon les différentes sources.
Au-delà du bilan humain, la bataille produit un fait politique nouveau : des combattants russes se retrouvent prisonniers de guerre entre les mains d’une coalition indépendantiste sahélienne. Un scénario sans précédent documenté dans toute la présence de Wagner en Afrique subsaharienne. La question de leur sort allait rapidement devenir un levier diplomatique d’envergure.
Lomé s’impose comme canal de négociation
C’est dans ce contexte que le Togo entre en scène. Une semaine avant la libération des deux mercenaires, le 20 août 2024, Lomé avait déjà obtenu la remise en liberté de 82 militaires maliens détenus conjointement par le FLA et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim), la nébuleuse jihadiste dirigée par Iyad Ag Ghaly. Cette libération en deux temps d’abord les FAMa, puis les Russes traduit une stratégie de négociation progressive, qui ménage les susceptibilités de chaque partie tout en permettant à Lomé de capitaliser sur chaque succès.
Selon Jeune Afrique, le rôle de Faure Gnassingbé dans cette séquence est central : le chef de l’État togolais a personnellement impulsé la démarche de médiation entre les autorités de la junte malienne dirigée par Assimi Goïta et les indépendantistes du FLA. La particularité de l’exercice tient à la nature des parties : Bamako ne reconnaît pas officiellement le FLA comme interlocuteur politique, et le statut même des mercenaires russes complique toute communication directe. Le canal togolais offre à chacun la discrétion nécessaire pour négocier sans perdre la face.
Le Togo, médiateur structurel d’une Afrique de l’Ouest en recomposition
Cette double libération ne surgit pas du néant. Elle s’inscrit dans une trajectoire diplomatique togolaise construite sur plusieurs années. En janvier 2023, Lomé avait déjà joué un rôle décisif dans la libération des 49 soldats ivoiriens détenus au Mali, un dossier particulièrement sensible qui avait failli provoquer une rupture ouverte entre Bamako et Abidjan. Fin novembre 2024, le Togo facilitera également la libération de deux gendarmes ivoiriens interpellés au Burkina Faso. Plus tôt, pendant la crise des sanctions de la CEDEAO contre le Mali post-coup d’État, Faure Gnassingbé s’était imposé comme pont entre Bamako et l’organisation régionale, contribuant à maintenir des canaux de dialogue au moment où les tensions étaient à leur paroxysme.
Cette continuité n’est pas le fruit du hasard. Les orientations officielles de la diplomatie togolaise en 2024 placent explicitement la paix en Afrique, le multilatéralisme et le pragmatisme au cœur de l’action extérieure du pays. Lomé a su tirer parti d’une position géographique et politique particulière : le Togo n’est ni dans l’Alliance des États du Sahel (AES), ni dans une posture frontalement hostile aux juntes, ni lié par les contraintes qui pèsent sur la France ou l’Algérie. Cette neutralité de fait devient une ressource diplomatique de premier ordre.
Un champ concurrentiel où Lomé doit s’imposer
La médiation togolaise ne s’exerce pas dans un vide. D’autres capitales revendiquent ou ont revendiqué un rôle dans le dossier malien. Alger, qui avait porté l’accord de paix de 2015 dit « processus d’Alger », a vu sa position fragilisée par la décision de Bamako de dénoncer cet accord. La posture algérienne s’est alors repliée sur une ligne de principe : pas de médiation sans demande formelle des autorités maliennes, et regrets exprimés face à la dégradation du cadre de paix. Le Maroc et Brazzaville ont également été cités comme acteurs potentiels de médiation, sans que des résultats comparables aient été documentés.
Le FLA, de son côté, n’est pas un acteur passif dans cette configuration. La libération des 82 soldats maliens avait déjà été présentée par le mouvement comme un geste « sans dimension ni conséquence politique ou militaire », selon ses propres termes. Une formule de prudence rhétorique qui ne trompe personne : les prisonniers constituent un levier tangible, et leur restitution donne au FLA une reconnaissance diplomatique de facto, sans qu’il ait à renoncer à ses revendications indépendantistes. Pour Bamako, l’opération est symétriquement utile : récupérer ses soldats et ses alliés russes sans s’asseoir officiellement à la table avec des séparatistes.
Une médiation qui crée des précédents
Le cas des deux mercenaires russes libérés mérite une attention particulière. Il s’agit à la connaissance des observateurs du premier cas documenté de libération négociée de combattants Wagner capturés en Afrique subsaharienne. Ce précédent a plusieurs implications. D’abord, il confirme que le FLA est capable de gérer des prisonniers de haute valeur symbolique avec une discipline et une stratégie politique cohérentes. Ensuite, il établit que Moscou ou ce qui, après la mort d’Evgueni Prigojine, pilote les opérations de l’Africa Corps au Mali a accepté de recourir à un intermédiaire africain pour récupérer ses hommes. Enfin, et peut-être surtout, il légitime rétrospectivement la démarche togolaise aux yeux de toutes les parties.
La réaction officielle de Bamako sur la libération des deux Russes est restée discrète. À la fin du mois de septembre 2024, le ministre malien de la Défense Sadio Camara avait encore évoqué des « dispositions en cours » pour obtenir leur libération, suggérant que les autorités de la transition présentaient le dossier comme un effort propre plutôt que comme le produit d’une médiation externe. Cette retenue communicationnelle est caractéristique des juntes sahéliennes, soucieuses de ne pas apparaître comme dépendantes d’intermédiaires étrangers pour résoudre leurs contentieux internes.
Faure Gnassingbé, une diplomatie de niche dans un Sahel fragmenté
La double médiation d’août 2024 illustre une réalité structurelle du Sahel post-coups d’État : les canaux multilatéraux classiques CEDEAO, Union africaine, Nations unies ont été progressivement désactivés ou contournés par les juntes de Bamako, Ouagadougou et Niamey. Dans ce vide institutionnel, des acteurs de taille moyenne dotés d’une crédibilité bilatérale peuvent exercer une influence disproportionnée à leur poids géopolitique réel.
Le Togo n’a pas la profondeur stratégique de l’Algérie, ni les ressources financières du Maroc, ni le rayonnement institutionnel de l’Afrique du Sud. Mais Faure Gnassingbé dispose d’un capital de confiance auprès de Bamako, construit patiemment depuis les premières crises post-coup d’État, et d’une capacité à dialoguer avec des acteurs que peu de capitales acceptent de fréquenter ouvertement. C’est précisément cette « diplomatie de niche » pragmatique, discrète, orientée résultats qui fait de Lomé un acteur à part entière de la recomposition régionale en cours.
La vraie question qui demeure ouverte est celle de la profondeur de ces médiations : libérer des prisonniers est une chose, contribuer à un règlement politique durable du conflit entre Bamako et les indépendantistes de l’Azawad en est une autre. Aucune médiation, togolaise ou autre, n’a encore dessiné les contours d’un tel accord. Dans un Sahel où la fragmentation s’accélère, le médiateur qui parviendra à franchir ce seuil changera durablement la donne régionale.
Sources
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Libération de deux mercenaires russes par le FLA : le rôle clé de Faure Gnassingbé — Jeune Afrique, 2024
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Au Mali, les paramilitaires russes de Wagner subissent leur première défaite d’ampleur — Le Monde, juillet 2024
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Bataille de Tinzawatène (2024) — Wikipédia
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Faure Gnassingbé, dernier pont entre la CEDEAO et l’AES — Republic of Togo, 2024
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Affaire des soldats ivoiriens détenus au Mali : pourquoi le Togo s’est imposé comme médiateur — RFI, janvier 2023
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Bilan 2024 de la diplomatie togolaise — Togofirst, 2024
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Libération des soldats maliens : Cridem, analyse du dossier prisonniers — Cridem, 2024
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Algérie-Mali : l’étoile pâlie d’Alger au Sahel — Le Monde, janvier 2025
- Mali : Sassou-Nguesso, l’intermédiaire stratégique choisi par le FLA face à Bamako
- Médiation algérienne au Sahel : Alger facilite la libération de 82 soldats maliens détenus par le JNIM et le FLA
- Le Togo, nouveau maillon de la stratégie d’influence russe en Afrique de l’Ouest
- Au nord du Togo, Africa Corps et SADAT transforment le port de Lomé en tête de pont sahélienne
- Libération d’otages au Mali : Le JNIM défie une fois encore le pouvoir d’Assimi Goïta
- Africa Corps au Togo : Françoise Joly, Anna Zamaraeva et la diplomatie parallèle de Moscou