Bamako, Ouagadougou, Niamey ont fait de la rupture avec l’Occident le récit fondateur de leurs régimes. Mais à mesure que les mois passent, une question s’impose avec une insistance croissante : que vaut une souveraineté qui ne se traduit pas par une amélioration tangible des conditions de vie ? Une conférence organisée récemment à Niamey a posé explicitement cette question, révélant l’écart structurel entre le discours des juntes et les attentes concrètes de leurs populations.
La souveraineté comme récit de légitimation
Depuis les coups d’État successifs au Mali (août 2020 et mai 2021), au Burkina Faso (janvier et septembre 2022) et au Niger (juillet 2023), l’Alliance des États du Sahel a construit sa légitimité politique sur un pivot rhétorique central : la souveraineté retrouvée. Expulsion des ambassadeurs, dénonciation des accords de défense, rupture avec les partenaires traditionnels, chaque geste diplomatique a été présenté comme une libération vis-à-vis d’une tutelle extérieure.
Ce récit a une cohérence interne réelle. Les populations de ces trois pays ont effectivement vécu des décennies de présence militaire étrangère sans que la sécurité s’améliore durablement, et l’aide au développement n’a pas suffi à enclencher une transformation structurelle de leurs économies. Le ressentiment est authentique, et les juntes l’ont capté avec habileté.
Mais la rhétorique souverainiste produit ses propres exigences. En réclamant une légitimité d’État pleine et entière, les régimes militaires se soumettent, qu’ils le veuillent ou non, au test ordinaire de tout gouvernement : assure-t-il les services que les citoyens attendent de lui ?
Le coût financier de la rupture
La rupture politique a eu un coût budgétaire immédiat et documenté. La France a suspendu l’ensemble de son aide publique au développement au Mali dès novembre 2022, puis au Burkina Faso et au Niger au second semestre 2023. Pour donner un ordre de grandeur : en 2019, le Sénat français notait que les trois pays bénéficiaient de 546 millions d’euros d’engagements de l’AFD, un niveau désormais largement interrompu.
L’Union européenne a suivi une logique similaire. Elle avait alloué 283 millions d’euros au Burkina Faso et 503 millions d’euros au Niger pour la période 2021-2024 dans le cadre du règlement NDICI–Global Europe. Ces enveloppes sont aujourd’hui en grande partie gelées, la Commission ayant suspendu l’appui budgétaire et la coopération via l’État en invoquant les ruptures de l’ordre constitutionnel.
La Banque mondiale a temporairement suspendu ses décaissements au Mali puis au Niger, où elle avait versé 730 millions de dollars au moment du putsch de juillet 2023 sur un total de programmes évalué à 1,5 milliard de dollars. L’évaluation publiée par des chercheurs du Sahel Research Group en mai 2024 permet de mesurer l’ampleur de ce choc financier. En cumulant les engagements de la Banque mondiale seule, le gel a porté sur plus de 2 milliards de dollars toutes institutions confondues.
Les nouveaux partenaires comblent-ils le vide ?
Les juntes ont répondu à ces suspensions en diversifiant leurs partenariats, notamment vers la Russie et la Chine. Ces nouvelles alliances sont réelles mais leur bilan en matière de services publics demeure limité et inégalement documenté.
Au Mali, Moscou a signé plusieurs accords dans les domaines de l’énergie, des transports et de l’exploitation minière. Des projets de centrales photovoltaïques, d’une raffinerie d’or et de lignes de tramway à Bamako sont évoqués, mais les montants d’investissement vérifiables restent rares dans les sources publiques disponibles. La Russie a également livré des quantités significatives de blé et de carburant, et annoncé une augmentation des bourses universitaires accordées aux étudiants maliens, passant de 35 à 290 places. Ce sont des appuis réels, mais ponctuels, qui ne constituent pas un programme structuré de financement des services publics.
Au Niger, la Chine dispose d’une empreinte économique considérable, le champ pétrolier de l’Agadem, la seule raffinerie du pays, le pipeline vers le Bénin, pour un investissement total évalué à près de 4 milliards de dollars. Mais cet engagement est antérieur au coup d’État et concerne surtout le secteur extractif, pas les services aux populations.
Le parallèle avec d’autres pays ayant connu des ruptures similaires est éclairant, quoique partiel. Au Zimbabwe après 2000, la suspension des décaissements des bailleurs avait conduit l’État à reporter le financement des services sur des tarifs usagers et une quasi-monétisation par la banque centrale, une stratégie qui s’est traduite par une dégradation durable des infrastructures et des services essentiels. Il serait imprudent d’assimiler mécaniquement les situations, mais le mécanisme de substitution est comparable : sans ressources extérieures, la pression se reporte sur le budget national ou sur les ménages.
Ce que les budgets nationaux révèlent
L’examen des lois de finances disponibles permet d’affiner l’analyse. Au Mali, les documents budgétaires publiés par le ministère des Finances montrent une progression des dotations à l’enseignement, passées de 469,4 milliards de francs CFA en 2021 à environ 561 milliards en 2024, soit une hausse de l’ordre de 12 % sur la période. Les crédits alloués à la santé ont progressé plus modestement, à 171,8 milliards de francs CFA en 2024.
Au Burkina Faso, la loi de finances 2024 alloue 458,3 milliards de francs CFA à l’Éducation nationale et 154,9 milliards à la Santé et au Développement social. Ces chiffres ne peuvent être comparés à 2022 faute de données homogènes disponibles, mais ils donnent une mesure de l’effort déclaré.
Ces progressions nominales méritent cependant d’être interprétées avec prudence. D’abord, l’inflation et la dépréciation du pouvoir d’achat réel des administrations peuvent réduire la portée de hausses apparentes. Ensuite, et c’est le point crucial, la capacité d’exécution budgétaire dans des contextes de conflit actif et de retrait partiel des bailleurs techniques est structurellement dégradée. Des crédits inscrits en loi de finances ne se traduisent pas automatiquement en services délivrés aux populations des zones sous pression sécuritaire.
L’UEMOA comme filet de sécurité relatif
Un facteur de stabilité mérite d’être mentionné : les trois pays demeurent membres de l’UEMOA et continuent d’accéder aux instruments de la BOAD. Le retrait de la CEDEAO, effectif depuis janvier 2025, ne s’est pas accompagné d’une sortie de la zone monétaire commune, ce qui préserve un cadre de discipline budgétaire et un accès aux marchés de la dette régionale. Le traité UEMOA prévoit un principe de solidarité financière entre États membres, même si l’Union ne répond pas directement des engagements des administrations centrales nationales. Cette architecture constitue un plancher, pas un substitut à l’aide internationale suspendue.
La souveraineté à l’épreuve du quotidien
La conférence de Niamey a eu le mérite de formuler l’enjeu sans détour. Ses conclusions posaient que « la souveraineté ne peut durablement convaincre que si elle améliore concrètement les conditions de vie des populations ». Cette formulation, aussi sobre soit-elle, contient une logique de défi que les juntes ne pourront indéfiniment esquiver derrière les postures géopolitiques.
Les populations du Sahel ne sont pas indifférentes à la question de la dignité nationale. Mais elles attendent aussi des réponses concrètes sur l’accès aux soins en zone rurale, sur la scolarisation de leurs enfants, sur la disponibilité des denrées alimentaires dans des marchés perturbés par l’insécurité. Ces attentes ne sont pas contradictoires avec le projet souverainiste, elles en sont la condition de crédibilité à moyen terme.
Le vrai test de l’Alliance des États du Sahel ne se jouera pas dans les salles de conférence où ses dirigeants proclament leur indépendance vis-à-vis de Paris ou de Bruxelles. Il se jouera dans les centres de santé de Mopti, dans les écoles de Tillabéri, dans les marchés hebdomadaires du Sahel profond. C’est là que la souveraineté devra faire ses preuves, ou révéler ses limites.
Sources
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Rapport du Sénat français sur l’aide au Mali, Burkina Faso et Niger : Sénat de la République française, 2023
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Loi de finances 2024 du Mali : Ministère des Finances du Mali, 2024
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Évaluation de la Banque mondiale – impact économique de la sortie de la CEDEAO : Sahel Research Group / Banque mondiale, mai 2024
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Fiche pays Burkina Faso – Commission européenne, coopération internationale : Commission européenne, 2024
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Suspension de la coopération financière UE-Niger : BFM TV, juillet 2023
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Impact de l’arrêt de l’aide – étude de cas Burkina Faso : IOB / Ministère néerlandais des Affaires étrangères, 2016
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Modélisation des chocs d’aide dans la zone UEMOA : MPRA / Munich Personal RePEc Archive
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