Alexander Zingman, facilitateur biélorusse : un réseau d’influence africain hors de portée des sanctions

La rédaction

août 21, 2026

Consul honoraire, homme d’affaires aux portefeuilles dispersés sur une douzaine de pays africains, associé de personnalités sous sanctions occidentales : Alexander Zingman incarne une figure peu étudiée mais décisive dans la projection russe et biélorusse sur le continent. Depuis une décennie, cet entrepreneur opère dans les angles morts du dispositif de sanctions international, tissant des liens commerciaux et diplomatiques que les enquêtes du Belarusian Investigative Center et de l’OCCRP ont progressivement mis au jour. Le 9 juillet 2026, l’accostage d’un cargo russe sanctionné au port de Lomé a brutalement ramené son réseau sous les projecteurs.

Lomé, porte d’entrée d’une logistique militaire inédite

Le 9 juillet 2026, le cargo Mikhail Britnev, placé sous sanctions internationales, a déchargé au port de Lomé une cargaison de véhicules blindés russes : BMP-2, BMP-3, Tigr et BTR-82, identifiés grâce à des images satellites d’Airbus DS. La cargaison a ensuite emprunté un corridor terrestre de 1 800 kilomètres à travers le Burkina Faso pour rejoindre Bamako, une voie jamais utilisée auparavant par la logistique militaire russe au Sahel.

Cette opération ne surgit pas du néant. En avril 2026, le ministre togolais de l’Économie maritime, Edem Kokou Tengue, avait signé avec Moscou un protocole d’accord ouvrant l’accès mutuel aux ports militaires des deux pays. Le 30 juin 2026, l’association Alternative Russo-Togolaise (ART) était inaugurée à Lomé, avec à la clé 96 bourses d’études pour des étudiants togolais en partance pour la Russie à la rentrée suivante. La séquence est lisible : ancrage institutionnel, rapprochement portuaire, puis transit militaire.

Ce basculement togolais s’inscrit dans un maillage plus large dont Zingman est l’un des architectes discrets. Comprendre son rôle impose de remonter la chaîne de ses relations et de ses structures.

Une architecture de sociétés pensée pour la discrétion

Alexander Zingman est un homme d’affaires biélorusse dont la trajectoire africaine débute véritablement autour de 2017-2018, lorsqu’il prend pied au Zimbabwe sous la présidence d’Emmerson Mnangagwa. Celui-ci le nommera consul honoraire du Zimbabwe en Biélorussie; un titre qui lui vaut une protection institutionnelle limitée mais symboliquement utile. Comme le précise la Convention de Vienne de 1963 sur les relations consulaires, le consul honoraire ne jouit d’aucune immunité pénale générale : sa protection se borne aux actes accomplis dans l’exercice de ses fonctions consulaires. Ce statut offre néanmoins une aura officielle qui facilite l’accès aux cercles dirigeants.

Sa principale structure commerciale, Aftrade DMCC, est enregistrée à Dubaï dans la zone franche du DMCC; un cadre réglementaire réputé pour sa discrétion sur les bénéficiaires effectifs. C’est par ce véhicule qu’il structure plusieurs de ses activités africaines. Au Zimbabwe, les enquêtes de l’OCCRP ont documenté son lien avec Zim Goldfields Limited, une coentreprise d’exploration aurifère créée en avril 2018, détenue à 70 % via Midlands Goldfields Limited, une entité britannique elle-même reliée à Midlands Goldfields Foundation, enregistrée aux Seychelles en décembre 2017. Aftrade conteste tout lien de contrôle sur ces structures, mais les Pandora Papers ont établi que Zingman détenait 50 % de Midlands Goldfields Foundation, aux côtés de Sergei Sheiman, fils de Viktor Sheiman.

La connexion Sheiman : le poids d’une relation documentée

Viktor Sheiman n’est pas un personnage ordinaire. Ancien chef de l’administration présidentielle d’Alexandre Loukachenko, il est placé sous sanctions américaines de l’OFAC depuis mai 2022 pour son rôle dans la remise en cause des processus démocratiques biélorusses, une désignation qui l’exclut de facto de tout système financier occidental. Les déplacements conjoints de Sheiman et Zingman au Zimbabwe, documentés par l’OCCRP, et leur coactionnariat dans des structures minières offshore établissent une proximité qui dépasse le simple voisinage d’affaires.

Zingman, lui, ne figure sur aucune liste de sanctions américaine ou européenne. C’est précisément là que réside sa valeur opérationnelle : il peut circuler, contracter, négocier là où des personnages comme Sheiman ne le peuvent plus. Ce profil, l’homme propre au cœur d’un écosystème sous pression, est caractéristique des facilitateurs qui constituent le maillon essentiel du contournement des sanctions occidentales.

L’arrestation de Lubumbashi : une fenêtre brève sur le réseau

En mars 2021, la mécanique s’est momentanément grippée. Zingman et son associé Oleg Vodchits ont été arrêtés à l’aéroport de Lubumbashi, en République démocratique du Congo. Les autorités congolaises les soupçonnaient de trafic d’armes et de liens avec l’entourage de l’ancien président Joseph Kabila. Selon le rapport de l’OCCRP sur cette affaire, ils ont été retenus environ douze jours avant d’être relâchés sans inculpation, les autorités congolaises les ayant finalement « blanchis de tout acte répréhensible ».

Ce dénouement n’a pas mis fin aux interrogations. Une pression diplomatique notable s’était exercée pendant leur détention : les Émirats arabes unis et le Zimbabwe avaient poussé à leur libération, tandis que des consultations avaient lieu auprès des consulats américain et zimbabwéen. Cette mobilisation multilatérale illustre à elle seule l’étendue du réseau de protection dont bénéficient Zingman et ses associés.

Un document classifié, dont aucun gouvernement n’a confirmé l’authenticité, allègue par ailleurs qu’une somme de 100 000 dollars aurait transité via Aftrade DMCC pour financer un complot présumé contre le vice-président zimbabwéen Constantino Chiwenga.

L’influence informationnelle : African Initiative comme bras médiatique

Le réseau ne se limite pas aux flux commerciaux et aux convois blindés. L’agence African Initiative, dont le rapport Viginum-SGDSN indique qu’elle est « vraisemblablement pilotée » par des cadres liés aux services de renseignement russes, a servi de bras informationnel à l’Africa Corps, la structure qui a succédé à Wagner en Afrique et qui opère sous tutelle directe du ministère russe de la Défense. La chaîne Zvezda, média officiel du ministère de la Défense russe, avait promu African Initiative avant même le lancement officiel de son site. Cette coordination entre flux logistique, diplomatie parallèle et influence médiatique dessine le contour d’une stratégie intégrée.

Zingman n’est pas présenté dans les sources disponibles comme un dirigeant d’African Initiative. Mais sa figure de facilitateur s’inscrit dans le même écosystème : des acteurs dont la discrétion est une ressource, qui naviguent entre les statuts officiels et les structures offshore, et dont la valeur réside précisément dans leur invisibilité sur les listes de surveillance occidentales.

Hors sanctions, jusqu’à quand ?

Le 8 juin 2026, un collectif de citoyens togolais a déposé auprès du Congrès américain une pétition demandant l’enquête et l’arrestation de Zingman, l’identifiant comme un ressortissant américano-biélorusse et invoquant son implication alléguée dans le commerce d’uranium, le trafic d’armes et le contournement des sanctions. La démarche est symboliquement forte mais reste, à ce stade, sans suite institutionnelle connue.

L’absence de désignation formelle n’est pas une absolution : elle reflète la difficulté structurelle à cibler des facilitateurs dont les activités sont dispersées entre des juridictions opaques, Biélorussie, Seychelles, Émirats arabes unis, Zimbabwe et dont le statut consulaire brouille l’image. L’affaire Zingman pose une question plus large aux architectes du régime de sanctions occidental : comment cibler efficacement les maillons intermédiaires d’un réseau quand ceux-ci ont précisément été conçus pour ne pas être visibles ?

La réponse à cette question conditionnera en partie l’efficacité du dispositif occidental face à une Russie qui a manifestement tiré les leçons des années de sanctions et su déléguer à des profils juridiquement intouchables les fonctions les plus sensibles de sa projection africaine.

Sources