Souveraineté économique au Sahel : entre discours souverainiste et réalités de terrain

La rédaction

août 7, 2026

Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont fait de la souveraineté économique l’un des piliers rhétoriques de leurs transitions militaires. Mais derrière les déclarations officielles, la maîtrise effective des circuits économiques, ressources naturelles, recettes fiscales, flux transfrontaliers, révèle un écart persistant entre ambition et capacité d’État. Une lecture comparée des trois pays permet de mesurer ce que la souveraineté économique signifie concrètement au Sahel.

Un discours structurant, mais une réalité fragmentée

Depuis 2020, les juntes sahéliennes ont érigé la souveraineté économique en étendard politique. Au Mali, les autorités de transition ont multiplié les déclarations sur la reprise en main des ressources nationales et la réduction de la dépendance extérieure. La rhétorique est cohérente, bien rodée, et bénéficie d’une résonance populaire réelle dans des pays marqués par des décennies de frustration post-coloniale.

Mais comme le relève une analyse de la situation malienne, « la souveraineté ne se mesure pas seulement dans les discours, mais aussi dans la capacité de l’État à maîtriser les circuits économiques sur l’ensemble du territoire ». C’est précisément sur ce plan que les contradictions apparaissent.

Au Mali, les données disponibles sur les recettes fiscales affichent une progression notable : la Direction générale des impôts a mobilisé 991,5 milliards FCFA en 2022, puis 1 318,6 milliards FCFA en 2024, soit une hausse de 33 % en deux ans, représentant 56,6 % des recettes totales de l’État. Les recettes douanières ont également progressé, passant de 758,5 milliards FCFA en 2023 à 866,5 milliards FCFA en 2024. Ces chiffres sont réels et significatifs. Ils ne racontent pourtant qu’une partie de l’histoire.

L’économie informelle représente en effet environ 65 % du PIB malien selon les estimations disponibles, un niveau comparable à celui du Niger (63 à 65 %) et nettement supérieur à celui du Burkina Faso (54,5 %), d’après une étude portant sur les pays de l’UEMOA. Cette masse économique, par définition hors des circuits de régulation directe, constitue le premier défi structurel à toute prétention de souveraineté économique effective.

Les flux illicites : le talon d’Achille des économies extractives

Le cas de l’or illustre particulièrement bien le décalage entre discours et réalité. Selon une étude de l’IISD sur les flux financiers illicites dans l’orpaillage artisanal au Burkina Faso, au Mali et au Niger, la perte potentielle liée à l’or présumément sorti clandestinement du Mali atteindrait environ 96 millions de dollars, soit approximativement 2,59 % des recettes publiques totales, calculée à partir des écarts entre exportations maliennes déclarées vers les Émirats arabes unis et importations émiraties enregistrées en provenance du Mali. Les douanes maliennes estiment par ailleurs que 20 tonnes d’or issues de l’exploitation artisanale sortiraient chaque année par le seul aéroport international de Bamako. Ces estimations sont conditionnelles et imparfaites, l’OCDE souligne la difficulté inhérente à quantifier de tels flux, mais elles indiquent l’ampleur du défi.

Des complicités locales faciliteraient ces circuits parallèles. Cette réalité n’est pas propre au Mali : elle constitue un phénomène documenté dans les économies extractives d’Afrique subsaharienne, où les périodes de transition politique ont historiquement tendance à affaiblir les mécanismes de contrôle formel et à élargir l’espace des arrangements informels, voire illicites. L’Africa Center for Strategic Studies a documenté comment l’ingérence des forces armées dans les affaires économiques peut entretenir des zones grises entre économie légale et circuits parallèles, un phénomène observable dans plusieurs transitions militaires africaines des décennies précédentes.

Burkina Faso et Niger : des interventions plus structurées, des limites analogues

Face à ces défis, le Burkina Faso et le Niger ont adopté des approches de contrôle étatique plus volontaristes que le Mali sur certains segments stratégiques, permettant une lecture comparée instructive.

Au Burkina Faso, le gouvernement de transition a adopté en juillet 2024 un nouveau code minier qui renforce la participation automatique de l’État dans les nouveaux projets, passée de 10 % à 15 %, avec possibilité de souscrire jusqu’à 30 % supplémentaires à titre onéreux. Les agents assermentés des mines ont obtenu la qualité d’officiers de police judiciaire. L’exportation d’or issu des mines artisanales et semi-mécanisées a été interdite en février 2024. L’État a acquis les mines de Boungou et Wahgnion et a mis en place des structures publiques, SOPAMIB, SONASP, pour centraliser la collecte et la commercialisation de l’or artisanal. Ces mesures traduisent une volonté réelle de passer d’un encadrement passif à une prise de participation et à un contrôle physique des flux.

Au Niger, depuis le coup d’État de juillet 2023, la junte a révisé les conditions d’exploitation pétrolière avec la CNPC, exigeant la nomination de représentants nigériens à des postes opérationnels et la priorité à l’emploi local. Elle a créé la Société Nigérienne des Pipelines Intérieurs (SNPI), entièrement détenue par l’État, et a relevé sa participation dans WAPCO à 45 %. Plus significatif encore, le retrait du permis d’Imouraren à Orano en 2024 et la nationalisation ultérieure de la Somaïr marquent une radicalisation de la stratégie souverainiste dans le secteur de l’uranium. Ces décisions ont une cohérence politique indéniable, mais leur impact sur les recettes effectives reste à démontrer dans un contexte de sanctions, d’isolement diplomatique et de dégradation sécuritaire.

La contrainte institutionnelle : le rôle ambigu de l’UEMOA

Le cadre régional complique encore cette équation. Malgré leur retrait annoncé de la CEDEAO en janvier 2024, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont réaffirmé leur volonté de rester membres de l’UEMOA, comme le note le FMI dans son rapport de 2024 sur la zone. L’UEMOA a levé la suspension du Mali de ses organes en juillet 2023, puis plusieurs sanctions contre le Niger. Cette posture de maintien à tout prix de la cohésion monétaire et commerciale révèle une tension fondamentale : les trois États prônent la souveraineté économique tout en dépendant d’une architecture monétaire commune, le franc CFA ancré sur l’euro, dont ils ne contrôlent pas les leviers.

L’analyste Gilles Yabi, dans une contribution à Finance & Development du FMI, soulignait en septembre 2024 que les discours des juntes doivent être lus à l’aune d’un ensemble de contraintes institutionnelles, sécuritaires et économiques qui limitent structurellement leur marge de manœuvre réelle. L’économiste Morgane Abbas a également pointé, dans une analyse publiée en 2024, que le projet souverainiste se heurte en premier lieu à la question sécuritaire : sans contrôle territorial effectif, la souveraineté économique reste une aspiration plutôt qu’une réalité opérationnelle.

Souveraineté réelle versus souveraineté proclamée : les indicateurs qui comptent

Au-delà des déclarations, trois indicateurs concrets permettent de mesurer la souveraineté économique effective dans ces contextes de transition : la capacité de l’État à couvrir l’ensemble du territoire par ses mécanismes de régulation ; le rapport entre recettes fiscales et PIB informel ; et la maîtrise des circuits d’exportation des ressources stratégiques.

Sur ces trois dimensions, le bilan des juntes sahéliennes est contrasté. Les progressions fiscales enregistrées au Mali sont réelles, mais elles restent obtenues sur les portions du territoire contrôlées et sur les opérateurs formels accessibles. Le vaste secteur informel, les deux tiers du PIB, échappe structurellement à ces mécanismes. Les mesures burkinabè et nigériennes sur les mines et les hydrocarbures témoignent d’une volonté de reprise en main qui va plus loin que la rhétorique, mais elles se heurtent à des contraintes de capacité administrative, à des pressions extérieures et à une insécurité qui réduit le contrôle territorial effectif.

La comparaison régionale révèle ainsi moins des trajectoires divergentes que des variantes d’un même problème structurel : des États à capacité fiscale et administrative limitée qui cherchent à affirmer leur souveraineté sur des économies largement informelles, traversées de flux transfrontaliers difficilement contrôlables, dans un contexte sécuritaire qui érode précisément les conditions de cette maîtrise. La question qui se pose alors n’est pas tant de savoir si le discours souverainiste est sincère, mais si les instruments disponibles sont à la hauteur de l’ambition proclamée, et quels renforcements institutionnels seraient nécessaires pour combler cet écart.

Sources