Quarante-huit civils tués dans leurs champs ou dans leurs villages, selon les témoignages recueillis par RFI, c’est le bilan que les habitants d’Alkoma et de Sambonaye, dans la région du Sahel burkinabè, imputent aux forces armées de leur pays, deux jours après une attaque jihadiste contre un convoi militaire survenue le 4 août 2026. Ni l’armée ni le gouvernement de la transition n’avaient réagi publiquement à ces accusations à la date de publication. Ce silence n’est pas une exception : il est devenu la norme.
Une attaque, puis des représailles : la séquence du 4 août
La route de Dori, axe stratégique reliant la capitale régionale à la mine d’or d’Essakane, a une nouvelle fois été le théâtre d’une frappe meurtrière. Un engin explosif improvisé a visé un convoi militaire escortant un ravitaillement à destination du site minier, exploité par la société canadienne IAMGOLD, qui détient 90 % de la structure, l’État burkinabè conservant les 10 % restants. Le bilan côté militaire s’établit à une dizaine de morts et une quinzaine de blessés, selon une source sécuritaire ayant confirmé l’incident sans fournir davantage de détails.
Ce que les autorités n’ont pas commenté, c’est la suite immédiate. Des passagers civils interceptés sur la même route ont, selon l’un d’eux, été « bastonnés » à coups de ceinture militaire. Les soldats, selon les témoignages, ont ensuite convergé vers les villages d’Alkoma et de Sambonaye, distants de cinq kilomètres, accusant leurs habitants de complicité avec les assaillants jihadistes.
Le moment choisi aggrave la portée du drame : « C’est la période hivernale. Le matin, tout le monde est au champ pour cultiver », témoigne un habitant sous le choc. C’est dans ces champs que se sont déroulés une grande partie des meurtres. Un vieil homme d’Alkoma résume sa perte avec une économie de mots qui dit tout : « Ils avaient entre 14 et 24 ans et ont tous été tués dans mon champ. » Quatre fils. Un seul père.
Un schéma documenté, pas un incident isolé
Replacer Alkoma et Sambonaye dans leur contexte régional est indispensable pour évaluer la portée de cet événement. L’incident n’est pas une anomalie : il s’inscrit dans une série de représailles contre des civils que des organisations de droits humains ont documentée avec une précision croissante.
En avril 2026, Human Rights Watch publiait un rapport de 316 pages intitulé Personne ne pourra s’échapper, recensant 57 incidents entre janvier 2023 et août 2025 ayant causé la mort d’au moins 1 840 civils dans onze régions du pays. Sur ce total, 33 incidents impliquaient directement les forces gouvernementales et leurs supplétifs, les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), pour au moins 1 255 civils tués, dont 193 enfants. Parmi les épisodes les plus meurtriers figure le massacre de Nondin et Soro, en février 2024, où l’armée régulière aurait exécuté sommairement au moins 223 civils, dont 56 enfants selon la même source.
La logique opérationnelle de ces violences est chaque fois identique : après une attaque attribuée aux jihadistes, les forces de sécurité désignent un village ou une communauté comme collectivement responsable et frappent en représailles. La présomption de complicité remplace l’enquête. La punition collective remplace la justice individuelle.
Ce schéma n’est pas propre au Burkina Faso. Des travaux récents de Human Rights Watch sur le Mali documentent des représailles comparables contre des villages peuls accusés de connivence avec le JNIM, avec des exécutions sommaires, des maisons incendiées et du bétail pillé. La dynamique régionale est celle d’armées nationales affaiblies qui substituent la punition collective à une contre-insurrection qu’elles ne parviennent pas à mener de façon ciblée.
L’impunité comme politique implicite
La question de l’accountability est au cœur de l’analyse. Le Burkina Faso dispose formellement d’un parquet militaire, d’une prévôté et de mécanismes de plainte. Les autorités ont indiqué, dans leurs rapports aux organes onusiens, que des enquêtes sont systématiquement ouvertes sur les allégations de torture et de traitements dégradants. Sur le papier, l’article 518-5 du code de procédure pénale impose même l’ouverture d’une enquête immédiate dès lors qu’il existe des motifs suffisants de croire qu’un acte de torture a été commis.
Dans les faits, HRW note qu’il y a eu « peu de transparence » autour de ces enquêtes et qu’aucun procès n’avait encore été ouvert pour les incidents documentés les plus graves à la date de publication de son rapport. L’unique exception relevée concerne la condamnation, en novembre 2025, de six VDP pour meurtre et mutilation d’un cadavre, une décision isolée qui ne reflète pas un effort systématique de justice militaire.
Le comportement de l’exécutif renforce cette culture de l’impunité. Depuis son arrivée au pouvoir en octobre 2022, Ibrahim Traoré a systématiquement rejeté les accusations d’abus militaires contre des civils, qualifiant les rapports d’ONG et de médias de « faux » ou de « manipulations ». Le gouvernement a ainsi démenti les conclusions de HRW sur les 1 255 civils tués par les forces gouvernementales, les qualifiant de « graves allégations non fondées ».
Cette posture de déni s’adosse à un contrôle croissant de l’espace médiatique. Reporters sans frontières signalait début 2026 la suspension de 13 médias n’ayant plus droit de cité au Burkina Faso, après une série de mesures prises en 48 heures. Des journalistes ont été expulsés, d’autres arrêtés ou contraints à l’exil. Le fait que les témoignages d’Alkoma et de Sambonaye aient été collectés par RFI, et non par une presse locale indépendante, dit beaucoup de l’état de l’information dans le pays.
Le piège stratégique des représailles collectives
Au-delà de l’enjeu humanitaire immédiat, la question des représailles sur les civils pose un problème stratégique que les chercheurs spécialisés ont largement théorisé pour le Sahel. La violence indiscriminée contre des populations rurales, qu’elles soient effectivement proches de groupes armés ou simplement géographiquement exposées, produit un effet de radicalisation documenté : des familles qui n’avaient aucun lien préalable avec le JNIM ou l’État islamique au Grand Sahel se retrouvent, après avoir perdu des proches tués par l’armée, à rejoindre ou à tolérer les groupes jihadistes comme seule forme de protection ou de vengeance disponible.
Le père d’Alkoma qui a perdu quatre fils de 14 à 24 ans, tués dans son champ par des soldats qui ne leur ont posé aucune question, illustre précisément ce mécanisme. Le passager du bus qui résume sa brutalisation d’un « au mauvais endroit au mauvais moment » en dit autant sur la mécanique d’arbitraire qui gouverne les opérations de contre-insurrection dans cette région.
La mine d’Essakane, présentée comme la plus grande mine d’or du Burkina Faso et contribuant selon les estimations disponibles à plus de 100 millions de dollars annuels en redevances et impôts à l’État, ajoute une dimension économique à l’équation sécuritaire. La protection des axes de ravitaillement vers ce site stratégique est un impératif pour les finances publiques d’un pays sous pression budgétaire. Mais la pression opérationnelle qui en découle ne saurait justifier des représailles collectives contre des populations civiles, ni moralement, ni stratégiquement.
Conclusion
L’incident d’Alkoma et Sambonaye sera-t-il traité, comme ses prédécesseurs, par le silence officiel suivi d’un oubli progressif ? Tout indique que oui, en l’absence d’un mécanisme d’accountability crédible et d’un espace médiatique libre. La vraie question, à moyen terme, est de savoir si la communauté internationale, CEDEAO, Union africaine, partenaires bilatéraux, est disposée à conditionner ses relations avec Ouagadougou à des engagements vérifiables en matière de protection des civils. Jusqu’ici, la réponse a surtout été le silence, qui ressemble beaucoup à de la complicité.
Sources
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Burkina Faso : des civils accusent l’armée de représailles meurtrières après une attaque jihadiste — RFI, 6 août 2026
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Personne ne pourra s’échapper : crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis au Burkina Faso — Human Rights Watch, 2 avril 2026
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Burkina Faso : crimes contre l’humanité commis par tous les camps — Human Rights Watch, 2 avril 2026
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Burkina Faso : l’armée, ses supplétifs et des jihadistes ont tué plus de 1 800 civils depuis 2023 — RFI, 2 avril 2026
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Burkina Faso : Human Rights Watch documente le massacre de 223 civils par l’armée régulière — France 24, 25 avril 2024
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La liberté de la presse en berne au Burkina Faso : suspension de 9 sites en 48h — Reporters sans frontières, 2026
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Rapport annuel Burkina Faso 2026 — Amnesty International, 2026
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À qui appartient Essakane, la plus grande mine d’or du Burkina Faso ? — Agence Ecofin