Bamako a organisé un exercice de bilan ministériel inédit, baptisé « Grand Oral », censé documenter les réalisations de la transition à mi-parcours. Mais les données indépendantes disponibles — insécurité alimentaire, violences civiles, accès aux services de base — dessinent un tableau sensiblement différent du récit officiel de « refondation ».
Un exercice de communication institutionnelle dans un contexte tendu
Depuis le coup d’État d’août 2020, puis la consolidation du pouvoir d’Assimi Goïta à la tête de la transition malienne en mai 2021, le discours officiel s’articule autour d’un mot d’ordre : la « refondation ». Réforme des institutions, regain de souveraineté, redressement économique — les autorités de transition ont fait de ce concept le fil directeur de leur légitimité politique. Le « Grand Oral » ministériel, organisé à mi-parcours, s’inscrit dans cette logique : présenter un bilan chiffré des performances sectorielles, signifier aux partenaires et à la population que la gouvernance de transition produit des résultats.
Ce type d’exercice n’est pas sans précédent en Afrique subsaharienne. L’IFRI, qui suit de près les dynamiques de transition dans la région, rappelle qu’un schéma en trois temps — dialogue national, réformes institutionnelles, élections — s’est imposé comme standard dans les transitions africaines depuis les années 1990, des Assises nationales de la refondation au Mali aux dialogues nationaux guinéen et tchadien. L’exercice de bilan constitue ainsi une étape de légitimation, rarement neutre, dans ce parcours.
Ce qui distingue le cas malien, c’est l’ampleur des écarts entre le narratif officiel et les données mesurées par des organisations internationales indépendantes — et le silence relatif du gouvernement sur ces divergences.
Sécurité alimentaire : une trajectoire qui ne s’inverse pas
Les données les plus documentées concernent la sécurité alimentaire. Les analyses inter-agences du Cadre Harmonisé, reprises par le PAM, la FAO et OCHA, convergent autour d’une estimation d’environ 3,1 millions de personnes en insécurité alimentaire aiguë (phase IPC 3+) pour 2024. Parmi elles, 1,47 million sont considérées à risque de niveaux élevés d’insécurité pendant la soudure 2025.
La trajectoire sur quatre ans est particulièrement parlante : en 2021, quelque 1,3 million de personnes nécessitaient une assistance alimentaire immédiate entre juin et août ; elles étaient 1,8 million à la même période en 2022. Plus généralement, le nombre de Maliens « dans le besoin » tous secteurs humanitaires confondus est passé de 5,9 millions en 2021 à 7,5 millions en 2022, selon les données du plan de réponse humanitaire consolidé d’OCHA. Les projections pour 2024-2025 prolongent cette courbe ascendante, que les annonces de réformes institutionnelles n’ont pas infléchie.
Ces chiffres doivent être mis en rapport avec la structure démographique du pays — 24,8 millions d’habitants — et avec la géographie du conflit. Les régions de Mopti, Gao, Tombouctou et Ménaka concentrent l’essentiel des populations en situation d’urgence alimentaire, précisément les zones où l’État malien a le moins de présence effective.
La sécurité : des données ACLED qui contredisent la stabilisation annoncée
La situation sécuritaire constitue le second point de friction majeur entre discours officiel et données indépendantes. Les autorités de transition ont présenté le recours aux paramilitaires russes du groupe Wagner — rebaptisés Africa Corps — et le retrait de la force Barkhane comme des choix souverains ouvrant la voie à une stabilisation sur leurs propres termes. Les données du projet ACLED racontent une histoire différente.
En 2023, les violences contre les civils ont enregistré une hausse de 38 % par rapport à 2022, selon les relevés ACLED. Au premier semestre 2024, le rapport de protection du Global Protection Cluster dénombre 790 incidents sécuritaires liés au conflit armé et aux violences contre les civils, pour 2 009 morts — dont 870 civils. Ces chiffres partiels laissent entrevoir une intensité annuelle totale sans équivalent depuis le début du cycle de crises.
Ce paradoxe apparent — croissance macroéconomique réelle et dégradation sécuritaire simultanée — est précisément ce que les exercices de bilan institutionnel tendent à minimiser. La sécurité est présentée en termes de capacités acquises (équipements, partenariats nouveaux, opérations menées), rarement en termes d’impact sur les populations civiles.
Services de base : des indicateurs structurels préoccupants
Au-delà de la conjoncture sécuritaire, les données de l’UNICEF sur l’accès aux services de base révèlent des fragilités structurelles que quatre ans de transition n’ont pas réduites. Le rapport SITAN Mali 2023, élaboré conjointement avec les autorités nationales, indique que seulement 59 % des femmes enceintes bénéficient d’un accouchement assisté par du personnel qualifié, et que la couverture en traitement antirétroviral des femmes enceintes vivant avec le VIH plafonne à 28 %.
Sur le plan éducatif, la situation est particulièrement préoccupante. La Banque mondiale et l’UNESCO estiment la pauvreté éducative — proportion d’enfants de dix ans incapables de lire et comprendre un texte simple — à 90 % pour le Mali. Ce chiffre, l’un des plus élevés au monde, ne date pas de la transition mais n’a pas montré de signes d’amélioration depuis 2021. Par ailleurs, les fermetures d’écoles pour raisons sécuritaires, documentées par l’UNICEF, ont privé des dizaines de milliers d’enfants d’accès à l’enseignement dans les zones de conflit.
L’accès à l’eau potable atteint 83 % des ménages au niveau national selon les enquêtes 2021 — un chiffre qui masque un écart important entre zones urbaines (98 %) et rurales (78 %). Ces disparités géographiques recoupent très précisément les zones d’insécurité, créant un cumul de vulnérabilités que les projections humanitaires 2025 anticipent comme facteur d’aggravation.
La croissance macroéconomique : un indicateur insuffisant
Le gouvernement peut légitimement s’appuyer sur les indicateurs macroéconomiques, qui constituent la partie la moins contestable de son bilan. La Banque mondiale affiche une croissance du PIB de 5,0 % en 2024 pour le Mali, contre 4 % projeté en 2023. Le FMI, dans sa dernière revue, note que la mise en œuvre du programme de référence a été « robuste » et que tous les objectifs quantitatifs ont été atteints — recettes fiscales, déficit budgétaire ramené à 2,6 % du PIB en 2024, réduction des arriérés intérieurs.
Ces performances sont réelles. Elles s’expliquent en partie par la production aurifère — l’or représente plus de 70 % des exportations — et par une bonne campagne agricole. Mais elles ne se transmettent pas mécaniquement en amélioration des conditions de vie des populations les plus vulnérables, en particulier dans les zones touchées par le conflit.
C’est précisément ce découplage que les organisations humanitaires documentent : une économie qui croît en agrégat pendant que les besoins humanitaires augmentent. Le Burkina Faso voisin, également sous régime militaire, présente une configuration similaire — croissance portée par l’or à 4,5 % en 2024, mais un nombre de déplacés internes passé de moins de 50 000 en 2019 à 2 millions fin 2023. La juxtaposition des deux trajectoires suggère que le modèle de gouvernance sécuritaire des trois juntes de l’Alliance des États du Sahel ne résout pas, à ce stade, l’équation sociale.
L’écart comme révélateur politique
L’exercice du « Grand Oral » n’est pas, en soi, répréhensible. Les gouvernements de transition ont intérêt à documenter leur action et à rendre des comptes, même dans un cadre institutionnel non démocratique. La question est celle de la méthode : quels indicateurs sont retenus, quelles comparaisons temporelles sont effectuées, quelles données indépendantes sont intégrées ou ignorées.
En l’état, l’écart entre le récit de refondation porté par Assimi Goïta et les données OCHA, ACLED et UNICEF n’est pas marginal — il est systématique. Il porte sur les trois dimensions centrales du contrat social que la transition prétend renouveler : sécurité des personnes, accès aux services, conditions d’existence. La croissance macroéconomique, réelle, ne suffit pas à combler cet écart tant que la géographie du conflit superpose à peu près exactement les zones d’insécurité, de déficit alimentaire et d’absence de services.
La question qui demeure ouverte est celle du calendrier. Les transitions africaines récentes montrent que les juntes disposent d’une fenêtre de légitimité souvent limitée à deux ou trois ans avant que les populations ne dissocient le discours souverainiste des résultats concrets. Au Mali, ce seuil approche.
Sources
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Plan de réponse humanitaire Mali 2024-2025, FAO/OCHA — FAO/OCHA, 2024
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Analyse de protection, premier semestre 2024, Mali — Global Protection Cluster, août 2024
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SITAN Mali 2023 — Situation des enfants — UNICEF/INSTAT Mali, 2023
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Données pays Mali, Banque mondiale — Banque mondiale, mise à jour 2024
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Deuxième revue du programme de référence Mali, FMI — FMI, mars 2026
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HRP Mali 2022, OCHA/Nutrition Cluster — OCHA, 2022
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COI Focus Mali — Situation sécuritaire, CGRA — CGRA, novembre 2024
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Afrique des transitions démocratiques aux transitions militaires, IFRI — IFRI, 2023