Africa Corps au Togo : Françoise Joly, Anna Zamaraeva et la diplomatie parallèle de Moscou

La rédaction

juillet 13, 2026

Depuis janvier 2025, plus de 300 membres d’Africa Corps sont déployés au Togo, faisant de ce petit État côtier du golfe de Guinée une nouvelle tête de pont de la stratégie militaire russe en Afrique de l’Ouest. Derrière cette présence paramilitaire assumée se dessine un réseau discret d’intermédiaires politiques, associatifs, économiques sans lesquels la pénétration russe n’aurait pu progresser aussi rapidement. Deux figures incarnent ce dispositif de l’ombre : Françoise Joly, conseillère aux multiples passeports, et Anna Zamaraeva, ancienne cadre de Wagner reconvertie dans l’influence civile.

Un ancrage militaire qui ne doit rien au hasard

Le 9 juillet 2026, aux alentours de 3 heures du matin, le cargo russe Mikhail-Britnev accostait discrètement au port de Lomé. Le navire, qui avait quitté la base navale de Baltiysk vingt et un jours plus tôt, est placé sous sanctions américaines depuis mai 2024 en raison de son appartenance à la flotte d’Eco Shipping LLC, société liée au projet gazier Arctic LNG-2. Des sources médiatiques lui attribuent une cargaison suspectée de contenir des véhicules blindés et du matériel militaire, bien qu’aucune autorité américaine n’ait officiellement confirmé la nature précise du fret. Cette escale nocturne, révélée par Jeune Afrique, illustre à elle seule la profondeur d’un partenariat sécuritaire que Lomé s’est longtemps efforcé de maintenir sous le seuil de visibilité.

Ce rapprochement ne surgit pas de nulle part. Le 19 novembre 2025, le président togolais Faure Gnassingbé avait rencontré Vladimir Poutine au Kremlin, consacrant officiellement une coopération sécuritaire engagée en réalité plusieurs années auparavant. Le Togo affronte depuis 2021 une pression jihadiste croissante à sa frontière nord, avec des incursions de groupes affiliés au JNIM et à l’État islamique au Grand Sahara débordant du Burkina Faso. Face à cette menace, Lomé a multiplié les partenariats : tranchées et bases avancées le long de la frontière, formateurs turcs, livraison d’engins de déminage MEMATT par Ankara, et désormais déploiement massif d’Africa Corps.

Africa Corps : un modèle rodé avant d’arriver au Togo

La structure paramilitaire russe n’en est pas à son coup d’essai. Contrairement au groupe Wagner, Africa Corps opère sous bannière officielle du ministère russe de la Défense, ce qui fait juridiquement de ses engagements ceux de l’État russe et non d’une société militaire privée. Cette évolution est lourde de conséquences : elle supprime le « déni plausible » dont Moscou usait avec Wagner, mais elle offre en contrepartie une légitimité institutionnelle que les régimes partenaires peuvent présenter comme une coopération bilatérale classique.

Au Mali, où Wagner était arrivé fin 2021 pour un coût estimé à quelque dix millions de dollars par mois, Africa Corps a pris la relève progressive à partir de 2024, assumant des missions de soutien aux FAMa, de protection des dirigeants et d’opérations offensives dans le centre et le nord du pays. Au Burkina Faso, les premiers détachements sont apparus fin 2023 qualifiés officiellement de « formateurs et conseillers », suivis d’accords de coopération dans les domaines de la sécurité, de l’énergie et du nucléaire. À chaque fois, le schéma combine présence sécuritaire directe et accords-cadres interétatiques dont le contenu détaillé demeure non public.

Le Togo s’inscrit dans cette continuité, avec une nuance stratégique : sa position côtière et l’accès au port de Lomé en font une plateforme logistique que ni le Mali ni le Burkina Faso enclavés ne peuvent offrir. Moscou chercherait ainsi à disposer d’un point d’appui maritime dans le golfe de Guinée, à une heure où la marine russe manifeste un intérêt croissant pour les routes atlantiques.

Françoise Joly : la conseillère aux deux passeports diplomatiques

C’est ici qu’interviennent les architectes discrets du dispositif. Françoise Joly à ne pas confondre avec la journaliste française homonyme est une femme d’affaires d’origine rwandaise devenue conseillère spéciale et représentante personnelle du président congolais Denis Sassou Nguesso, avec rang de ministre. Africa Intelligence la décrit comme « l’énigmatique conseillère française de chefs d’État devenue le relais de Moscou », œuvrant depuis environ deux ans à l’implantation d’Africa Corps au Congo et au Togo.

Sa singularité tient à sa mobilité institutionnelle : depuis 2025, Françoise Joly dispose d’un passeport diplomatique togolais, en sus de son passeport congolais. Ce statut dual lui confère un accès aux cercles décisionnels de Lomé sans les contraintes d’une accréditation formelle. Selon les enquêtes spécialisées, elle est consultée sur des sujets sensibles « plus particulièrement sur la coopération avec la Russie » et prépare en amont les orientations stratégiques sur les projets Africa Corps, même lorsqu’elle n’est pas physiquement présente lors des missions. Elle incarne une forme de diplomatie parallèle où l’influence se déploie hors des canaux officiels tout en jouissant d’une reconnaissance institutionnelle.

Son profil ne se résume pas à la Russie : elle est également associée aux dossiers BRICS+, aux partenariats avec les Émirats arabes unis et au Plan Mattei italien, portant une doctrine de « diplomatie totale » et de non-alignement pragmatique. Mais dans le contexte togolais, c’est bien le volet russe qui structure son intervention.

Anna Zamaraeva et la galaxie African Initiative

À un niveau plus opérationnel, l’influence russe à Lomé s’appuie sur des structures associatives dont le modèle est désormais éprouvé à travers le Sahel. À Lomé, l’agence African Initiative opère sous la direction présumée d’Artem Sergeevich Kureev, placé sous sanctions de l’Union européenne. Son adjointe, Anna Zamaraeva, ancienne cadre du groupe Wagner, encadre également l’association Alternative russo-togolaise.

Le profil de Zamaraeva est documenté par le Portail de l’Intelligence Économique : elle y est décrite comme une actrice de la stratégie du Kremlin de « déléguer la diffusion du narratif russe à des acteurs non étatiques », notamment via le recrutement d’influenceurs et de créateurs de contenus numériques. Elle aurait ainsi recruté le streamer Grigory Korolev, alias « Grisha Putin », pour des opérations de communication destinées au public africain, illustrées par un déplacement au Burkina Faso en 2024 lors d’un événement organisé par African Initiative.

Ce modèle n’est pas propre au Togo. Afrique XXI a documenté comment African Initiative s’est dotée de relais locaux à travers le Sahel : Perspective sahélienne au Mali, Ensemble main dans la main Niger-Russie au Niger, Association russo-burkinabè au Burkina Faso. Ces structures fonctionnent sous couvert de projets culturels, sportifs et humanitaires tout en diffusant des récits favorables à Moscou et en normalisant la présence russe dans les pays où Africa Corps est déployé. L’Alternative russo-togolaise s’inscrit dans cette même logique.

La question des contreparties

La présentation officielle de cet ensemble, un partenariat sécuritaire souverain face à une menace jihadiste réelle, mérite d’être confrontée aux précédents. Au Mali, les contrats Wagner incluaient, selon plusieurs enquêtes journalistiques, une mise à disposition de concessions minières en sus des paiements en numéraire. Au Burkina Faso, les accords de coopération annoncés après l’arrivée du premier contingent Africa Corps couvraient l’énergie et le nucléaire au-delà de la défense. Les termes précis des arrangements togolais ne sont pas publics, comme d’habitude dans ce type de dispositif.

La question posée par certains analystes reste donc entière : le Togo renforce-t-il réellement sa souveraineté ou échange-t-il une dépendance contre une autre ? La coopération avec la Turquie, livraisons d’équipements, présence de formateurs, soutien aérien potentiel, suggère que Lomé cherche à diversifier ses partenaires sécuritaires plutôt qu’à s’aligner exclusivement sur Moscou. Mais l’ampleur du déploiement d’Africa Corps, la nature du cargo Mikhail-Britnev et le rôle de facilitateurs comme Françoise Joly indiquent que la relation avec la Russie a franchi un seuil qualitatif que le simple pragmatisme ne suffit pas à expliquer.

L’Union européenne, qui a condamné structurellement les mercenaires russes et sanctionné plusieurs entités liées à Wagner et à Africa Corps, n’a pas formulé à ce jour de réaction publique spécifiquement ciblant « Africa Corps au Togo ». Cette prudence contraste avec les prises de position plus explicites sur le Mali ou le Burkina Faso, et reflète sans doute le statut encore ambigu du Togo : un partenaire historique des programmes de sécurité maritime européens dans le golfe de Guinée, qui n’a pas rompu ses relations avec l’Occident mais s’en éloigne méthodiquement.

La vraie question pour les prochains mois est de savoir si le modèle togolais, coopération militaire russe assumée, réseaux d’influence actifs, diplomatie diversifiée, sera présenté par Moscou comme un exemple à reproduire dans les États côtiers encore hésitants du golfe de Guinée.

Sources