Le 20 août 2025 au soir, Paul Biya atterrissait à Yaoundé après 73 jours passés à Genève son absence à l’étranger la plus longue jamais enregistrée. Derrière le soulagement de façade d’un retour présidentiel, c’est une question structurelle qui s’impose : que se passe-t-il, constitutionnellement et politiquement, quand un chef d’État hyper-centralisateur disparaît des radars pendant plus de deux mois ?
Un système conçu pour ne fonctionner que par une seule main
La Constitution camerounaise, dans sa version en vigueur avant la réforme d’avril 2026, organisait la suppléance présidentielle selon une logique binaire et lacunaire. L’article 6, alinéa 4, prévoyait qu’en cas de vacance décès, démission ou empêchement définitif constaté par le Conseil constitutionnel l’intérim revenait de plein droit au président du Sénat. L’article 10, alinéa 3, permettait quant à lui au président, en cas d’empêchement temporaire, de déléguer expressément certaines fonctions au Premier ministre.
Le problème est précisément là : entre l’empêchement définitif et l’empêchement temporaire, la Constitution ne dessinait aucune procédure automatique. Aucun seuil de durée, aucun mécanisme de déclenchement, aucune obligation de transparence. Le président pouvait s’absenter indéfiniment sans que la Constitution n’impose la moindre formalité. C’est ce vide normatif que l’opposition camerounaise a dénoncé, parlant de « vide institutionnel » et d’un pays en « pilotage automatique » formules reprises par l’AFP sans qu’aucun nom de responsable politique ne soit associé publiquement à ces déclarations, signe d’une opposition elle-même fragmentée et prudente.
La présidence, pour sa part, avait qualifié le séjour genevois de « court séjour privé en Europe » dans un communiqué officiel une formulation qui illustre parfaitement la culture de l’opacité érigée en mode de gouvernance.
L’absence comme révélateur d’un hyper-présidentialisme structurel
À 93 ans, Paul Biya est le doyen des chefs d’État en exercice dans le monde. Il gouverne le Cameroun depuis 1982. Son système politique a été abondamment décrit par la doctrine constitutionnelle africaine : Jean Gicquel y voyait dès les années 1980 un « présidentialisme négro-africain » dont le cas camerounais était le modèle-type ; Magloire Ondoa a depuis documenté ce qu’il nomme la « dé-présidentialisation » théorique d’un régime qui, en pratique, concentre toujours davantage les attributs du pouvoir dans la personne du chef de l’État.
Cette concentration a une conséquence directe : elle rend le système fonctionnellement inapte à opérer en l’absence de son titulaire. Depuis la réélection de Paul Biya au huitième mandat, proclamée le 27 octobre 2025 avec 53,66 % des voix selon le Conseil constitutionnel, aucun nouveau gouvernement n’avait été nommé au moment du retour présidentiel en août 2025 soit près de dix mois après le scrutin. Le gouvernement sortant expédiait les affaires courantes dans un vide de légitimité renforcé.
Quant au poste de vice-président, il n’existait tout simplement pas dans le cadre constitutionnel applicable à cette période. Ce n’est qu’en avril 2026 après les faits relatés ici que le Parlement camerounais, réuni en Congrès, a adopté une révision constitutionnelle créant ce poste, promulguée le 14 avril 2026 par Biya lui-même. Mais la réforme ne règle pas tout : la Constitution dispose que le président « peut être assisté d’un vice-président » formulation discrétionnaire, non obligatoire. La nomination reste une prérogative entièrement contrôlée par le chef de l’État, révocable à tout moment. La réforme organise la succession sans contraindre la désignation.
Genève, une habitude coûteuse et politiquement sensible
Le séjour de 73 jours n’est pas une anomalie dans la trajectoire de Biya : c’est une intensification d’une pratique documentée sur plusieurs décennies. Une enquête de l’OCCRP, reprise par de nombreux médias, chiffrait à au moins 650 jours la durée cumulée de ses séjours en Suisse sur la période étudiée, et à environ quatre ans et demi son temps total passé à l’étranger sous couvert de « visites privées ». Le ministre de la Communication René Emmanuel Sadi avait démenti, le 18 juin 2025, les informations de presse faisant état d’une hospitalisation dans une clinique genevoise sans fournir d’éléments permettant de vérifier l’état de santé réel du président.
Le contexte post-électoral rendait cette absence particulièrement explosive. Les manifestations qui avaient suivi la réélection d’octobre 2025 avaient été réprimées : le gouvernement camerounais reconnaissait lui-même « plusieurs dizaines » de morts sans fournir de bilan précis. Human Rights Watch documentait au moins quatre morts dans des localités précises, tandis qu’Amnesty International faisait état d’au moins 48 personnes tuées selon des sources onusiennes, et de centaines d’arrestations. Le gouvernement présentait un bilan de seize morts en novembre 2025, chiffre contesté par les organisations de défense des droits humains.
C’est dans ce contexte de violence postélectorale non soldée, de gouvernement en sursis et d’absence de vice-président que Biya choisissait de passer l’été genevois avec plusieurs dizaines de militants du Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais mobilisés pour l’accueillir à l’aéroport de Yaoundé à son retour.
L’institution régionale, spectatrice discrète
On pourrait attendre des institutions régionales Union africaine, CEMAC qu’elles formulent une position sur un vide institutionnel de cette ampleur dans l’un des États les plus peuplés d’Afrique centrale. Il n’en a rien été, du moins pas directement. La Commission de l’UA, sous Mahamoud Ali Youssouf, s’est déclarée « profondément préoccupée » par les violences postélectorales et a appelé au dialogue inclusif sans jamais interpeller Yaoundé sur la continuité de l’État ou l’absence présidentielle. La CEMAC n’a produit aucune déclaration formelle identifiée sur ce sujet.
Cette discrétion régionale n’est pas surprenante : l’UA comme la CEMAC fonctionnent sur le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des États membres, principe qui protège précisément les exécutifs de tout contrôle externe sur leur exercice du pouvoir. La comparaison avec d’autres cas africains notamment les absences prolongées de Muhammadu Buhari au Nigeria, qui avaient alimenté un vif débat constitutionnel montre que la problématique de la continuité de l’État en cas d’absence présidentielle reste un angle mort du droit régional africain.
Un retour sans réponses structurelles
Le retour de Paul Biya à Yaoundé en août 2025 a clos l’épisode sans en résoudre les causes. La réforme constitutionnelle d’avril 2026 introduisant le vice-président représente une réponse institutionnelle partielle mais son caractère discrétionnaire en limite la portée opérationnelle. Tant que la nomination du vice-président reste facultative, tant qu’aucune durée maximale d’absence présidentielle n’est constitutionnellement encadrée, et tant qu’un gouvernement peut rester indéfiniment en affaires courantes après une élection, le Cameroun conserve un régime légalement fonctionnel mais institutionnellement fragile.
La vraie question posée par ces 73 jours n’est pas médicale. Elle est systémique : peut-on gouverner un pays de 27 millions d’habitants avec un seul homme comme pivot indispensable de toute décision, à 93 ans, depuis une suite d’hôtel à Genève ? Et si ce pivot venait à défaillir durablement, quels mécanismes garantiraient réellement la continuité de l’État ? La réforme de 2026 esquisse une réponse. Elle ne la donne pas encore.
Sources
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Cameroun : le président Paul Biya de retour après plus de deux mois d’absence — AFP / Yahoo Actualités, août 2025
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Au Cameroun, la gérontocratie de Paul Biya englué dans l’immobilisme — Le Monde Afrique, mars 2026
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Révision constitutionnelle : le Parlement approuve la création du poste de vice-président — RFI, avril 2026
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Cameroon: Killings, Mass Arrests Follow Disputed Elections — Human Rights Watch, novembre 2025
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La vacance de la présidence de la République en droit constitutionnel camerounais — Afrilex / Université de Bordeaux
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L’amour du président Paul Biya pour Genève coûte cher au Cameroun — RTS, enquête OCCRP
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Au Cameroun, la victoire contestée de Paul Biya pour un huitième mandat ravive les tensions — Le Monde Afrique, octobre 2025
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Cameroun : Paul Biya promulgue la loi instituant un poste de vice-président — Koaci, avril 2026
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