Paul Biya absent : qui gouverne réellement le Cameroun ?

La rédaction

juillet 23, 2026

Quarante jours sans apparition publique du chef de l’État, des décrets limités aux seules forces de défense, une opposition qui crie à la vacance du pouvoir : l’absence prolongée de Paul Biya début 2025 a une nouvelle fois mis en lumière les zones d’ombre de l’architecture constitutionnelle camerounaise. Derrière la polémique, c’est la question du fonctionnement réel de l’exécutif qui mérite examen.

Une Constitution silencieuse sur l’absence de fait

Le droit camerounais distingue rigoureusement deux situations. D’un côté, l’empêchement temporaire, régi par l’article 6, alinéa 3 de la Constitution de 1996 : le président peut alors « charger le Premier ministre d’assurer certaines de ses fonctions dans le cadre d’une délégation expresse ». De l’autre, la vacance définitive — décès, démission ou empêchement définitif constaté par le Conseil constitutionnel — qui déclenche l’intérim du président du Sénat et l’organisation d’un scrutin dans un délai de vingt à cent vingt jours.

Entre ces deux régimes, la Constitution reste muette sur un troisième cas de figure : l’absence de fait du président, sans empêchement déclaré ni délégation formalisée. Or c’est précisément cette configuration, récurrente sous le régime Biya, qui concentre les tensions politiques et les incertitudes juridiques.

Le constitutionnaliste Jean Calvin Aba’a Oyono a été l’un des plus explicites sur ce point. Il reproche au Conseil constitutionnel de commettre une « faute professionnelle par évitement » en refusant de se saisir de la question, alors que l’article 46 de la Constitution en fait le régulateur du fonctionnement des institutions. Le professeur Ngango Youmbi, de l’Université de Douala, parle pour sa part de « deux régimes de l’empêchement » dont la distinction reste « peu opérationnelle faute de règles procédurales claires ». Qui saisit le Conseil constitutionnel, sur quels éléments, dans quels délais ? La Constitution ne répond pas.

Le mythe des quarante-cinq jours

Dans le débat public camerounais, une conviction circule avec persistance : au-delà de quarante ou quarante-cinq jours d’absence, l’empêchement temporaire basculerait automatiquement en empêchement définitif, déclenchant la vacance du pouvoir. Les juristes sont unanimes : ce seuil n’existe dans aucun texte. Ni la Constitution, ni le Code électoral ne mentionnent une telle limite temporelle. Le juriste Aimé Bonny, dans une analyse publiée sur Mediapart, qualifie ce délai de « mythe », tandis que le politologue Mathias Éric Owona Nguini rappelle que la vacance ne peut résulter que d’un acte formel du Conseil constitutionnel, saisi lui-même par le président de l’Assemblée nationale — procédure qui suppose une volonté politique que l’on ne voit guère à Yaoundé.

Cette confusion normative n’est pas anodine : elle laisse un espace considérable à l’interprétation politique. En l’absence de critères objectifs — médicaux, fonctionnels, temporels — la qualification d’« empêchement » dépend en dernière instance d’une décision que seul le Conseil constitutionnel peut rendre, et que cet organe s’abstient soigneusement de prendre.

Joseph Dion Ngute : chef du gouvernement, pas chef de l’État

Dans ce cadre juridique lacunaire, quel est le rôle effectif du Premier ministre Joseph Dion Ngute en période d’absence présidentielle ? La réponse constitutionnelle est précise dans ses contours, mais limitée dans ses effets.

Nommé par le président et révocable par lui, Dion Ngute dirige l’action gouvernementale, exerce le pouvoir réglementaire et coordonne les ministères. Il peut déléguer certaines attributions aux membres du gouvernement. Mais les prérogatives réservées au chef de l’État — présidence du Conseil des ministres, nomination aux hauts emplois de l’État, signature des décrets délibérés en Conseil des ministres — lui demeurent inaccessibles sans délégation expresse du président.

Or, durant les quarante jours d’absence signalés début 2025, aucune délégation de ce type n’a été rendue publique. Selon la presse camerounaise, seuls quelques décrets liés aux forces de défense ont été signés au nom de Biya, tandis que les dossiers économiques, sociaux et administratifs restaient en attente. La machine administrative tourne, mais le centre de décision politique se trouve en suspens.

Ce schéma illustre une réalité structurelle : le régime camerounais est, selon la formule des analystes, « hyper-présidentialisé ». Le Premier ministre est moins un gouvernant autonome qu’un pivot administratif et un coordonnateur subordonné. En l’absence du chef de l’État, le gouvernement assure la gestion courante — mais les arbitrages politiques majeurs, les nominations stratégiques et les orientations budgétaires attendent le retour présidentiel.

Des précédents qui normalisent l’exception

L’épisode de 2025 s’inscrit dans une longue série. Une enquête de l’OCCRP, fondée sur trente-cinq ans d’archives du Cameroon Tribune, établit que Paul Biya a passé au moins quatre ans et demi en visites privées à l’étranger entre 1983 et 2017. En 2006 et 2009, il a séjourné environ un tiers de l’année hors du Cameroun. En 2017, ses séjours privés ont atteint près de soixante jours, dont trois semaines pendant la crise anglophone. Ces absences se concentrent principalement à Genève, où sa délégation occupe des suites à l’InterContinental pour un coût estimé à quelque 65 millions de dollars sur l’ensemble de la période, soit environ 40 000 dollars par nuit.

En 2004 déjà, un séjour « anormalement long » avait alimenté des rumeurs de décès, auxquelles Biya avait répondu à son retour avec une ironie restée célèbre. En 2018, son AVC — ou la maladie présentée comme telle — avait à nouveau posé la question. Ces précédents ont eu pour effet de normaliser progressivement l’absence physique comme mode de gouvernance, tout en rendant chaque nouvel épisode politiquement explosif.

La suppléance sénatoriale en question

La Constitution camerounaise désignait, jusqu’à la révision constitutionnelle d’avril 2026, le président du Sénat comme successeur constitutionnel en cas de vacance définitive. Marcel Niat Njifenji, premier président de la chambre haute depuis 2013, remplissait ce rôle institutionnel — non sans poser lui-même des interrogations. Âgé de quatre-vingt-onze ans au moment de sa disparition en 2026, il incarnait à sa manière le même problème de gouvernance que le chef de l’État qu’il était censé suppléer. La révision de 2026, qui a créé un poste de vice-président et transféré à ce dernier le rôle d’intérimaire, traduit une prise de conscience tardive de cette fragilité — mais elle n’a pas résolu la question de la transparence sur l’état du chef de l’État.

Un syndrome régional

Le Cameroun n’est pas isolé dans ce tableau. L’AVC d’Ali Bongo en 2018, géré au Gabon par un bricolage institutionnel plutôt que par application stricte des textes, a soulevé des questions rigoureusement comparables. Au Congo-Brazzaville, l’âge avancé de Denis Sassou-Nguesso et la révision constitutionnelle de 2015 taillée à sa mesure maintiennent une incertitude structurelle sur la gestion d’une absence ou incapacité prolongée. En Guinée équatoriale, la longévité extrême de Teodoro Obiang — au pouvoir depuis 1979 — nourrit le même type de vulnérabilité. Dans les trois cas, la combinaison d’une présidence très longue, d’une information opaque sur la santé du chef de l’État et d’institutions très personnalisées fait de chaque absence non communiquée un moment de doute institutionnel.

La gouvernance par l’absence

La véritable question que pose l’absence prolongée de Paul Biya n’est donc pas celle d’un vide juridique qu’un texte plus précis suffirait à combler. Elle touche à l’architecture politique d’un régime construit sur la concentration personnelle du pouvoir, où la présence physique du chef de l’État conditionne la fluidité de la décision publique.

Tant que le Conseil constitutionnel demeure silencieux, que le Premier ministre ne reçoit pas de délégation expresse et que l’Assemblée nationale s’abstient de saisir l’organe régulateur, le système tient — non par la force du droit, mais par celle de l’inertie politique. La question de fond reste ouverte : une réforme constitutionnelle qui définirait précisément les critères de l’empêchement, établirait une procédure médicale contradictoire et fixerait une obligation de transparence suffirait-elle à modifier une culture de gouvernance fondée, depuis quarante ans, sur l’opacité comme instrument de pouvoir ?


Sources