Candidat déclaré au poste de Secrétaire général des Nations unies pour succéder à António Guterres, l’ancien président sénégalais Macky Sall mène depuis 2025 une campagne internationale d’envergure. Mais la route vers New York est semée d’obstacles qui tiennent moins à sa stature diplomatique qu’à l’héritage qu’il laisse à Dakar : un bilan intérieur marqué par une répression documentée et des libertés publiques sérieusement entamées, que ses adversaires — et désormais certains alliés — refusent d’oublier.
Une ambition clairement affichée, un soutien national tardif et fragile
Le poste visé est sans ambiguïté le plus élevé du système onusien. Selon Le Monde, Macky Sall fait campagne pour devenir Secrétaire général de l’ONU, mandat qui s’ouvrirait après le départ de Guterres fin 2026. Son document de vision, publié sur le site même de l’Organisation, est intitulé sans détour « Ma vision comme candidat au poste de Secrétaire général des Nations Unies ». Il dirige par ailleurs le Global Center on Adaptation, basé à Rotterdam, et a exercé la fonction d’envoyé spécial du Pacte de Paris pour les Peuples et la Planète — deux mandats distincts du Secrétariat onusien, mais qui ont contribué à entretenir sa présence sur la scène internationale après son départ de la présidence sénégalaise en avril 2024.
La trajectoire institutionnelle de cette candidature est cependant tortueuse. Pendant plusieurs mois, Dakar a officiellement refusé de la soutenir. C’est le Burundi qui a formellement déposé la candidature auprès de l’ONU, et France 24 rapportait encore en avril 2026 que Macky Sall était candidat « sans le soutien du Sénégal ni de l’UA ». Le soutien sénégalais, finalement annoncé en juillet 2026, est venu tard et dans un contexte de fortes divisions internes au sein de la coalition au pouvoir.
Du côté de l’Union africaine, la situation est encore plus révélatrice. Un projet de décision visant à obtenir le soutien continental a été soumis aux États membres et rejeté faute de consensus, avec l’opposition d’une vingtaine de pays. RFI analyse ce rejet comme le signe d’une méfiance profonde à l’égard d’une candidature perçue comme insuffisamment adossée à un consensus africain réel, malgré les 41 États africains que Macky Sall affirme avoir ralliés à sa cause.
Un bilan intérieur qui fait débat à Dakar comme à New York
C’est sur le terrain des droits humains que la candidature de Macky Sall se heurte à ses contradictions les plus aiguës. Entre 2021 et 2024, le Sénégal a traversé une crise politico-judiciaire d’une intensité inédite depuis l’indépendance. Les chiffres disponibles sont éloquents : Human Rights Watch a documenté près de 1 000 opposants et militants arrêtés depuis mars 2021, tandis qu’Amnesty International évoque environ 2 000 arrestations liées aux manifestations politiques sur l’ensemble de la période. Les nouvelles autorités sénégalaises estiment à 79 le nombre de personnes tuées lors des violences, Le Monde Afrique évoquant pour sa part au moins 80 morts. Le collectif CartograFree Sénégal a comptabilisé 65 morts entre mars 2021 et février 2024, dont 51 par balle.
Ces chiffres s’accompagnent d’un tableau plus large : arrestations de journalistes, coupures d’Internet lors des grands épisodes de crise, interdictions de manifestations, usage massif de la détention provisoire contre des opposants politiques pour des chefs d’accusation à connotation idéologique — « atteinte à la sûreté de l’État », « appel à l’insurrection », « diffusion de fausses nouvelles ». Freedom House a maintenu le Sénégal dans la catégorie « Partiellement libre » de 2020 à 2024, avec un score global en recul de 68 à 67 sur 100 entre 2022 et 2024. Reporters sans frontières a pour sa part documenté ce qu’il qualifie de « vague de violations de la liberté de la presse inédite » sur cette période.
L’ironie de la situation n’échappe pas aux observateurs : Macky Sall brigue la direction d’une organisation dont la Charte consacre les droits fondamentaux, au moment même où son propre pays ouvre une enquête officielle sur les violences politiques commises sous son autorité.
Les fractures de l’après-Sall : Pastef, Sonko et le poids du passif
La dimension intérieure de cette candidature se lit aussi dans les fractures qu’elle produit au sein même de la coalition qui a succédé à Macky Sall. Le mouvement Pastef, porté au pouvoir en mars 2024 par Bassirou Diomaye Faye, est traversé par de profondes tensions sur l’attitude à adopter.
Des cadres du parti ont exprimé une hostilité marquée. Le député Pastef Abdoul Kadyr Sonko a dénoncé une « trahison » de ceux qui ont porté Diomaye Faye au pouvoir. Des voix de la société civile et des collectifs de victimes ont qualifié la perspective d’un soutien officiel de « honte » et réclamé son retrait immédiat. Ousmane Sonko, Premier ministre et figure tutélaire du Pastef, aurait selon plusieurs sources de presse sénégalaise gelé le consensus en interne, arguant de l’absence d’instructions formelles du chef de l’État pour se prononcer — formule diplomatique qui dissimule mal une opposition de fond.
Cette situation est analytiquement significative : elle révèle que le soutien finalement accordé par Dakar en juillet 2026 n’est pas le fruit d’une stratégie d’État cohérente, mais d’un compromis fragile au sein d’une coalition hétérogène. Pour les États membres de l’ONU et pour les observateurs du processus de sélection, ce manque de solidité du soutien national constitue un signal négatif difficile à ignorer.
La crédibilité multilatérale à l’épreuve des précédents
Macky Sall n’est pas le premier dirigeant africain à viser une fonction onusienne de premier plan après son départ du pouvoir. Les précédents les plus documentés — Kofi Annan et Boutros Boutros-Ghali — sont ceux de personnalités qui accédèrent au poste de Secrétaire général non pas comme anciens chefs d’État mais comme hauts fonctionnaires et diplomates. Olusegun Obasanjo, lui, obtint un mandat d’envoyé spécial de l’ONU sur la crise congolaise en 2008, dans un contexte très différent.
La comparaison avec des candidats issus d’autres régions du monde est également instructive. Michelle Bachelet, dont le profil combine deux mandats présidentiels et un passage au Haut-Commissariat aux droits de l’homme, a vu sa candidature évaluée à l’aune de ses prises de position sur la Chine et les droits reproductifs — non de violations commises sous son propre mandat. Rafael Grossi, directeur de l’AIEA candidat à la succession de Guterres, fait face à des questions de neutralité géopolitique. Dans tous ces cas, le schéma est identique : les décisions passées sont systématiquement relues comme des indicateurs du futur.
Pour Macky Sall, l’enjeu est d’autant plus aigu que l’organisation UN Watch l’a explicitement épinglé sur son bilan en matière de droits humains, pointant les morts lors de manifestations et les arrestations arbitraires comme des éléments incompatibles avec les valeurs que le futur Secrétaire général de l’ONU serait censé incarner. La procédure de sélection elle-même est explicite à cet égard : l’intégrité personnelle, l’indépendance et le respect des droits humains figurent parmi les critères formels d’éligibilité définis par les textes onusiens.
Un test de crédibilité pour l’architecture multilatérale africaine
Au-delà du cas Macky Sall, cette candidature pose une question structurelle à l’architecture multilatérale africaine. L’argument de la sous-représentation du continent dans les institutions internationales est légitime et documenté. Mais l’Union africaine, en rejetant le projet de soutien continental, a implicitement posé une exigence de qualité : tous les profils ne se valent pas, et la promotion des intérêts africains ne saurait se passer d’une sélection par le mérite et la cohérence des valeurs.
L’ISS Africa relevait dès le début du processus que la candidature de Macky Sall constituait un « test de résistance pour l’UA » — test que l’organisation continentale a, dans un premier temps, réussi en refusant de valider une candidature sur des bases purement géographiques. Le soutien tardif et partiel du Sénégal, la fragmentation africaine et les critiques documentées sur le bilan intérieur dessinent les contours d’une candidature qui aura au moins eu le mérite de clarifier les tensions entre le discours de solidarité panafricaine et les exigences concrètes de la gouvernance mondiale.
La question qui demeure ouverte est celle-ci : dans un Conseil de sécurité divisé où les grandes puissances jouent un rôle décisif dans la désignation du Secrétaire général, le poids du bilan intérieur de Macky Sall sera-t-il un obstacle rédhibitoire, ou les calculs géopolitiques prévaudront-ils sur les considérations de valeurs ? La réponse dira beaucoup sur l’état réel du multilatéralisme en 2026.
Sources
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Sénégal : répression pré-électorale — Human Rights Watch, janvier 2024
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Sénégal : justice et amnistie — Amnesty International, mars 2025
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Macky Sall en campagne pour devenir Secrétaire général de l’ONU, sans le soutien de Dakar — Le Monde, mars 2026
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Pourquoi l’Union africaine ne soutient pas la candidature de Macky Sall — RFI, avril 2026
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Macky Sall épinglé par UN Watch sur son bilan des droits humains — Senego, 2026
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Candidature de Macky Sall à l’ONU : un test de résistance pour l’UA — ISS Africa
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Rapport Freedom House 2024 : Sénégal — Senego, 2025
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Sénégal : les victimes de la répression sous Macky Sall en quête de justice — Le Point, mars 2025
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Sénégal : ouverture d’une enquête officielle sur les violences politiques 2021-2024 — Africanews, juillet 2025
- Macky Sall et Diomaye Faye : une rencontre à Dakar pour un soutien qui ne va pas de soi
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