Mahmoud Ali Youssouf à Bamako : l’Union africaine face aux limites de sa médiation sahélienne

La rédaction

juillet 16, 2026

En quarante-huit heures de visite officielle à Bamako, les 12 et 13 juillet 2026, le président de la Commission de l’Union africaine, Mahmoud Ali Youssouf, a réaffirmé le souhait continental d’un retour à l’ordre constitutionnel au Mali. Mais derrière le protocole et les formules de solidarité, la rencontre avec le général d’armée Assimi Goïta illustre, une fois encore, les contraintes structurelles d’une institution qui cherche à peser sur des régimes de transition ayant délibérément réduit leur dépendance aux tutelles régionales. Entre suspension maintenue et dialogue relancé, l’UA tente de ne pas perdre pied au Sahel.

Une visite de travail dans un contexte de rupture formelle

Le déplacement de Mahmoud Ali Youssouf s’inscrit dans un paradoxe institutionnel bien documenté : le Mali est suspendu des organes décisionnels de l’Union africaine depuis le second coup de force d’Assimi Goïta en mai 2021, conformément à la politique de « tolérance zéro » de l’organisation vis-à-vis des changements anticonstitutionnels de gouvernement. Et pourtant, le président de la Commission de l’UA s’y rend en visite officielle, reçu avec les égards protocolaires réservés aux partenaires actifs.

Cette tension entre exclusion formelle et engagement diplomatique n’est pas nouvelle. En octobre 2020, l’Union africaine avait déjà levé ses sanctions contre Bamako après le premier putsch d’août de la même année, dès lors qu’une transition à direction civile avait été mise en place. Le second coup de force, qui porta Goïta directement à la présidence de transition en mai 2021, referma cette fenêtre. Depuis, aucune levée formelle de suspension n’a été enregistrée pour le Mali, contrairement à la Guinée, dont la réintégration dans les instances de l’UA a été actée en janvier 2026 à la suite de l’élection présidentielle de fin 2025.

La visite au siège de la Mission de l’Union africaine pour le Mali et le Sahel (MISAHEL) présente à Bamako depuis 2013 et chargée de coordonner les actions continentales en matière de paix, de sécurité, de droits humains et de développement rappelle que l’UA conserve une présence opérationnelle au Mali en dépit de la suspension. C’est précisément cette présence maintenue qui donne à Mahmoud Ali Youssouf un levier, ténu mais réel, pour entretenir le dialogue.

Un calendrier de transition qui s’est refermé sur lui-même

Le langage de l’UA reste mesuré mais sans ambiguïté sur le fond. « L’Afrique voudrait voir un Mali stable, un Mali entretenant de bonnes relations avec ses pays voisins et un Mali où l’ordre constitutionnel est rétabli », a déclaré Mahmoud Ali Youssouf à l’issue de sa rencontre avec Goïta, ajoutant que « l’horizon politique se traduira certainement par l’organisation d’élections », selon des propos rapportés par l’agence Anadolu. Il reconnaît que des étapes ont été franchies, notamment l’adoption d’une nouvelle Constitution sans mentionner explicitement les virages qui ont profondément reconfiguré la transition depuis 2022.

Car les faits sont clairs. Le décret de juin 2022 fixait la fin de la transition au 26 mars 2024. Cette échéance a été dépassée sans conséquence juridique ni politique. En juillet 2025, le Conseil national de transition (CNT) a adopté une nouvelle Charte accordant à Assimi Goïta un mandat de cinq ans renouvelable, conditionné à la « pacification de l’État » formule qui repousse sine die tout horizon électoral contraignant. Le mois précédent, en mai 2025, les partis politiques avaient été dissous par abrogation de leur charte légale. Le plan d’action gouvernemental 2025-2026, adopté par le CNT, ne prévoit aucune organisation de scrutin, mais programme le recrutement de 15 000 soldats et 9 000 agents des forces de sécurité.

Jeune Afrique souligne que cette révision institutionnelle transforme explicitement le régime transitoire en forme de pouvoir pérenne. L’UA, en acceptant de dialoguer sans conditions préalables, prend acte de cette réalité, tout en maintenant un discours normatif sur le retour à l’ordre constitutionnel, un discours dont l’effectivité reste à démontrer.

Le bilan sécuritaire du partenariat avec Moscou : un argument structurel

La seconde dimension de la visite est sécuritaire, et elle fournit à l’UA un argument d’entrée moins normativement exposé. Le partenariat du Mali avec Wagner, rebaptisé Africa Corps depuis 2025 sous contrôle direct du ministère russe de la Défense n’a pas produit les effets stabilisateurs annoncés. Les données disponibles montrent une expansion continue des groupes armés jihadistes, notamment le GSIM-JNIM et l’État islamique au Grand Sahara, sur l’ensemble du territoire malien.

Selon Le Monde, un an après avoir remplacé Wagner, Africa Corps se retrouve en difficulté, incapable de tenir durablement les zones reconquises. En avril 2026, les forces russes ont été chassées de Kidal sans résistance sérieuse, laissant la ville symbolique du nord retomber sous le contrôle des rebelles touareg du CSP. Les données de l’ACLED indiquent une hausse de 81 % des violences impliquant les forces russes entre août 2023 et août 2024, accompagnée d’une augmentation de 65 % des décès signalés, soit une intensification des opérations offensives sans stabilisation territoriale durable.

C’est dans ce contexte que la visite de Mahmoud Ali Youssouf intervient, quelques jours seulement après une vague d’attaques armées particulièrement meurtrières au Mali début juillet 2026. L’UA avait condamné ces attaques avec fermeté avant même l’arrivée de son président de Commission à Bamako. Lors de l’audience du 13 juillet, le président de la Commission a rendu hommage aux FAMa et affirmé la disponibilité de l’institution à accompagner la transition, tout en réaffirmant que le terrorisme constituait « un défi continental » nécessitant une réponse collective. Le compte rendu officiel de la présidence malienne, sobre et protocolaire, ne livre aucune déclaration conjointe formelle ni engagement précis de Bamako en retour.

L’UA comme médiateur de dernier recours : quelle marge réelle ?

La stratégie continentale de l’UA pour le Sahel, articulée autour de trois volets, gouvernance, sécurité et développement couvre un arc géographique allant de l’Algérie au Tchad, en passant par le Burkina Faso, la Libye, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Soudan, selon les termes définis par le Département paix et sécurité de l’UA. Cette ambition régionale se heurte cependant à une réalité géopolitique inédite : pour la première fois depuis les indépendances, plusieurs États sahéliens ont constitué une alliance formelle la Confédération des États du Sahel, regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger qui leur permet de mutualiser leur posture souverainiste et de réduire collectivement leur exposition aux pressions institutionnelles africaines.

Les précédents historiques de la médiation africaine face aux régimes militaires sahéliens ne plaident pas pour un optimisme excessif. Entre 1999 et 2010, lors des crises mauritanienne, nigérienne ou tchadienne, l’UA a davantage joué le rôle de cadre normatif que de médiateur opérationnel, laissant à la CEDEAO ou à des puissances régionales comme l’Algérie le soin de conduire les négociations effectives. Or, depuis le retrait volontaire du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO en 2024, l’organisation sous-régionale a perdu sa prise directe sur ces régimes. L’UA se retrouve donc, par défaut, dans la position de dernier interlocuteur institutionnel africain, une position que la CEDEAO n’a pas officiellement commentée en réaction à la visite de juillet 2026.

La trajectoire guinéenne offre l’un des rares éléments de comparaison récents. La Guinée, suspendue depuis le coup d’État de septembre 2021, a vu ses sanctions levées par le Conseil de paix et de sécurité de l’UA en janvier 2026, à la suite de l’organisation d’une élection présidentielle fin 2025. Ce précédent montre que la voie de la réintégration existe, mais qu’elle exige une étape électorale effective précisément ce que la nouvelle Charte de transition malienne conditionne à une « pacification » dont nul ne fixe le seuil.

Un dialogue qui dure, une levée de suspension qui tarde

Mahmoud Ali Youssouf repart de Bamako sans accord formel, sans calendrier électoral, sans déclaration conjointe. Sa visite s’inscrit dans la logique d’un engagement de long terme, pragmatique, qui préfère maintenir un canal ouvert plutôt que d’accentuer l’isolement d’un pays déjà fragilisé par cinq ans de conflit sécuritaire aggravé. L’UA peut y faire valoir une cohérence : elle ne rompt pas le dialogue, elle ne cautionne pas non plus le statu quo institutionnel.

Mais cette posture a un coût politique. En dialoguant avec Bamako sans conditions préalables, l’institution continentale valide implicitement la durabilité d’une transition qui s’est, au fil des révisions de charte, transformée en projet de pouvoir de long terme. La question qui se pose désormais est moins celle de savoir si l’UA peut convaincre Bamako d’organiser des élections, que celle de savoir à quel moment l’absence de résultat concret contraindra l’organisation à reconfigurer ses leviers, ou à admettre qu’elle n’en dispose plus que de très peu.


Sources