Moscou livre à l’Algérie ses chasseurs de cinquième génération les plus avancés tout en opposant deux refus successifs aux pays de l’Alliance des États du Sahel. Ce contraste saisissant révèle une hiérarchie des priorités russes en Afrique que les juntes sahéliennes peinent à admettre publiquement. Derrière le discours du partenariat stratégique, la réalité des carnets de commandes dit autre chose.
Un chasseur pour Alger, rien pour Bamako
Le 22 novembre 2025, au salon aéronautique de Dubaï, la Russie annonce avoir livré deux chasseurs Su-57E à l’Algérie. La nouvelle a une portée symbolique considérable : l’Algérie devient ainsi le premier pays arabe et africain à recevoir un avion de combat de cinquième génération le seul exporté dans le monde en dehors du F-35 américain. Alger avait commandé quatorze appareils au total ; les deux premières cellules sont désormais « entrées en service opérationnel et démontrent leurs meilleures qualités », selon un responsable russe cité par RFI.
Au même moment, ou presque, Moscou refuse de livrer des aéronefs aux États membres de l’Alliance des États du Sahel. Au printemps 2025, la Force Unifiée de l’AES se voit opposer un non catégorique pour des avions d’entraînement et d’attaque légère Yakovlev Yak-130. En juillet 2026, nouveau refus, cette fois pour des hélicoptères d’attaque Mil Mi-35M. Deux demandes, deux fins de non-recevoir. Le tout alors que Moscou honore parallèlement ses engagements envers la Biélorussie, l’Algérie et l’Iran.
Ce contraste mérite d’être posé clairement avant toute interprétation : la Russie n’a pas rompu avec les juntes sahéliennes. Elle maintient Africa Corps sur le terrain, fournit des équipements terrestres et conserve une présence militaire significative au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Mais elle choisit de ne pas livrer certaines plateformes aériennes, et ce choix n’est pas anodin.
Le poids des contraintes industrielles
Une partie de l’explication est d’ordre structurel. L’industrie d’armement russe fait face en 2025 à des pressions multiples et simultanées : sanctions occidentales sur les composants électroniques à double usage, pénurie chronique de main-d’œuvre qualifiée liée à la mobilisation et à l’émigration, épuisement progressif des stocks soviétiques rénovables. Pour des plateformes aériennes complexes comme le Yak-130, dont l’avionique numérique est historiquement dépendante de composants étrangers, ou le Mi-35M, dont les systèmes d’optique et de guidage intègrent une électronique sensible aux sanctions, les chaînes de production sont soumises à des goulots d’étranglement réels.
La guerre en Ukraine aggrave structurellement cette situation. Les forces aérospatiales russes absorbent l’essentiel de la production en hélicoptères d’attaque pour compenser des pertes élevées sur le front. La cannibalisation de certains appareils pour récupérer des pièces détachées, pratique documentée pour la flotte des VKS, réduit d’autant la disponibilité pour l’export. En matière d’armement aérien, Moscou ne peut pas tout livrer à tout le monde simultanément.
Mais l’argument des contraintes industrielles ne suffit pas à expliquer le différentiel de traitement. La livraison des Su-57E à Alger, un appareil infiniment plus complexe et technologiquement sensible que le Yak-130 ou le Mi-35 démontre que la Russie est capable de mobiliser ses ressources limitées quand l’enjeu stratégique le justifie. Le problème n’est donc pas uniquement capacitaire. Il est aussi politique.
La hiérarchie des partenariats russes en Afrique
L’Algérie et les pays de l’AES n’occupent pas la même position dans la stratégie russe. Alger est, depuis des décennies, l’un des premiers clients mondiaux de l’armement russe. Selon les données du SIPRI, la Russie a fourni environ la moitié des importations d’armes majeures de l’Afrique subsaharienne entre 2015 et 2019, une part qui a depuis reculé à environ 24 % sur 2019-2023 sous la pression de la Chine et des contraintes liées au conflit ukrainien. Mais c’est sur le marché nord-africain, et algérien en particulier, que Moscou a bâti ses relations les plus profondes et les plus lucratives.
La relation russo-algérienne repose sur des décennies de coopération militaire, des contrats en milliards de dollars et un historique politique dense. Livrer les Su-57E à Alger, c’est honorer un contrat de premier plan avec un client souverain, stable et solvable, doté d’une armée professionnelle capable d’absorber un système d’armes de cette complexité. C’est aussi faire de l’Algérie une vitrine commerciale : démontrer que le Su-57E est exportable, c’est l’argument de vente le plus puissant possible pour les salons de défense à venir.
Les juntes du Mali, du Burkina Faso et du Niger présentent un profil fondamentalement différent. Leur solvabilité est limitée. Leur capacité à maintenir et à opérer des aéronefs complexes est incertaine. Surtout, leur situation sécuritaire est critique au point que toute livraison d’équipements aériens serait susceptible de se retrouver rapidement hors service ou entre de mauvaises mains en cas de retournement politique. Pour Moscou, le rapport risque-bénéfice n’est pas le même.
Le fossé entre le discours et les faits sur le terrain
Ce que révèle cette asymétrie, c’est l’écart croissant entre la rhétorique des juntes et la réalité de leur dépendance. Assimi Goïta s’est rendu à Moscou en juin 2025, affirmant être « convaincu que cette visite sera l’occasion de renforcer nos relations », en citant la défense, l’économie et les transports. Les déclarations officielles maliennes répètent inlassablement le leitmotiv du partenariat fondé sur la « confiance mutuelle » et le « respect de la souveraineté nationale ». Mais sur le terrain, la situation sécuritaire au Mali ne s’améliore pas.
Les données d’ACLED pour la période octobre 2024 – mars 2025 font état de 1 444 personnes tuées lors de 758 incidents sécuritaires dans neuf régions maliennes. Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) a renforcé son emprise sur le centre du pays et progresse vers le sud, imposant des blocus logistiques sur les routes d’approvisionnement en carburant qui encerclent Bamako. Africa Corps, qui a pris le relais de Wagner à partir de 2025, dispose bien de blindés BTR-82A, d’obusiers Msta-B et D-30, de drones de surveillance et d’un bombardier Su-24M selon une lettre de l’Observatoire du Timbuktu Institute de juillet 2025. Mais cette présence terrestre n’a pas suffi à enrayer la dynamique djihadiste.
Les deux refus de livraisons aériennes prennent dès lors une signification supplémentaire. Ils signalent peut-être une réévaluation, au moins partielle, de ce que Moscou est prêt à risquer dans des théâtres où ses partenaires locaux peinent à tenir le terrain malgré des années de coopération.
Des alternatives inexistantes ou non documentées
Face à ces refus, la question naturelle est : vers qui les pays de l’AES pourraient-ils se tourner ? Les sources ouvertes disponibles début 2026 ne documentent aucun basculement massif vers la Turquie, la Chine ou l’Iran en réaction directe aux refus russes. Des analystes positionnent la Turquie comme un acteur opportuniste susceptible de s’engouffrer dans les brèches laissées par des fournisseurs contraints, et la Chine consolide sa présence sur le marché africain de l’armement, le SIPRI la cite comme co-premier fournisseur d’armes au continent africain entre 2020 et 2024. Mais des contrats fermes et documentés avec les États sahéliens en réaction aux refus russes : ils n’existent pas encore dans les sources disponibles.
Cette absence de pivot documenté illustre la vulnérabilité structurelle des juntes. Dépendantes politiquement du discours anti-occidental, elles ont réduit leurs options diplomatiques au moment précis où leur principal fournisseur se révèle lui-même sélectif.
Un partenaire stratégique ou un prestataire de services ?
La question que posent ces refus est finalement celle de la nature même de l’engagement russe au Sahel. Moscou se présente comme un partenaire stratégique alternatif aux puissances occidentales. Mais la logique qui préside à ses décisions de livraison ressemble davantage à celle d’un acteur commercial rationalisant ses ressources qu’à celle d’un allié assumant un engagement inconditionnel.
L’Algérie reçoit les Su-57E parce qu’elle en a les moyens, les capacités et la valeur stratégique pour Moscou. Le Mali essuie un refus de Mi-35M parce que l’équation est moins favorable. Cette distinction n’invalide pas la réalité de la présence russe au Sahel, ni l’utilité tactique qu’Africa Corps peut représenter pour les juntes à court terme. Elle pose en revanche une question à laquelle les décideurs sahéliens devront répondre : peut-on construire une architecture de défense nationale sur un partenaire qui réserve ses meilleurs équipements à ses meilleurs clients ?
Sources
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La Russie a livré deux premiers chasseurs Su-57E à l’Algérie — RFI, 22 novembre 2025
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Lettre de l’Observatoire — juillet 2025 — Timbuktu Institute, juillet 2025
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De Wagner à l’Africa Corps : comment la Russie a sapé la stabilité du Mali — The Sentry, décembre 2025
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Rapport mondial 2025 — Mali — Human Rights Watch, 2025
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SIPRI Arms Transfers Press Release — SIPRI, 2024
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Décryptage : ventes d’armes en Afrique — Jeunes IHEDN, février 2025
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Quel état pour l’industrie d’armement russe ? — Géostratégia, 2025
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Question écrite au Sénat : situation sécuritaire au Mali — Sénat français, novembre 2025
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Poutine reçoit Goïta pour renforcer leur coopération — Le Monde, juin 2025
- Poutine, arbitre intéressé : comment Moscou instrumentalise la détente Alger-Bamako
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