Vide sécuritaire dans l’AES : comment les cartels mexicains s’installent dans le sillage des retraits militaires

La rédaction

juillet 16, 2026

Deux raids nigérians, en mai et juin 2026, ont mis au jour quelque chose d’inédit : des ressortissants mexicains arrêtés dans des laboratoires de drogue sur sol africain. Derrière ce fait divers se dessine une dynamique structurelle qui concerne directement les pays de l’Alliance des États du Sahel et révèle les conséquences sécuritaires durables du retrait des forces internationales de la région.

Des laboratoires mexicains au cœur de l’Afrique de l’Ouest

Le 12 mai 2026, les autorités nigérianes investissent un laboratoire clandestin de méthamphétamine dans l’État d’Ogun. Bilan : dix suspects arrêtés, dont trois ressortissants mexicains, et une saisie estimée à 363 millions de dollars. Moins d’un mois plus tard, un second raid dans l’État d’Oyo, à moins de cinquante kilomètres de la frontière béninoise — aboutit à l’arrestation de cinq suspects supplémentaires, dont un autre ressortissant mexicain.

Ces deux opérations ne signalent pas une simple escale logistique. Elles documentent une mutation qualitative : les cartels mexicains Sinaloa et CJNG ne se contentent plus d’utiliser l’Afrique de l’Ouest comme couloir de transit pour la cocaïne sud-américaine vers l’Europe. Ils y déploient désormais chimistes et logisticiens, établissant des capacités de production locale. C’est précisément ce qu’analysent Niccola Milnes et Rida Lyammouri, qui soulignent la superposition géographique frappante entre les routes de trafic et les zones de contrôle des groupes jihadistes sahéliens.

L’effet ballon de baudruche : quand la pression américaine redistribue les réseaux

Pour comprendre pourquoi l’Afrique de l’Ouest, cette dynamique n’est pas accidentelle. Elle s’inscrit dans un mécanisme bien documenté en criminologie des réseaux transnationaux : l’effet dit « ballon de baudruche ». Lorsqu’une pression s’exerce sur un espace, répression policière, opérations de la DEA en Amérique latine, saisies record au Mexique, les réseaux criminels ne disparaissent pas. Ils se déplacent vers des zones moins exposées et moins surveillées.

L’Afrique de l’Ouest présente aujourd’hui plusieurs des caractéristiques qui rendent un territoire attractif pour ce type de repositionnement : des frontières poreuses, des institutions judiciaires fragilisées, une économie informelle étendue et, de plus en plus, des espaces où l’autorité étatique est réduite à sa plus simple expression. Ce dernier facteur n’est pas le produit du hasard, il résulte d’une séquence politique et militaire précise.

Le retrait des forces internationales : une chronologie aux effets durables

Entre 2022 et 2024, les pays de l’AES ont acté, les uns après les autres, le départ des forces françaises et onusiennes. La dernière unité de l’opération Barkhane a quitté le Mali le 15 août 2022. Le Burkina Faso a achevé l’éviction des soldats français début février 2023. Le Niger a attendu le 22 décembre 2023 pour conclure ce processus. En parallèle, la MINUSMA, mission de maintien de la paix de l’ONU a été contrainte de plier bagage au Mali à partir de la seconde moitié de 2023.

Ces retraits ont laissé derrière eux un vide que les juntes au pouvoir ont prétendu combler en faisant appel à Africa Corps, la structure russo-africaine héritière du groupe Wagner. Le bilan opérationnel est sévère. Selon les données d’ACLED compilées par ADF Magazine, le nombre de batailles impliquant des combattants russes est passé de 537 en 2024 à 402 en 2025, traduisant un ralentissement du tempo opérationnel. Plus significatif encore : les groupes jihadistes ont étendu leur territoire opérationnel depuis l’arrivée des Russes, les morts de civils ont triplé entre 2021 et 2024, et Africa Corps a dû abandonner plusieurs positions au nord du Mali dont Kidal au printemps 2026, après des négociations avec le Front de Libération de l’Azawad.

Au Burkina Faso, le tableau est similaire. Les experts consultés par ADF Magazine concluent à « très peu de preuves » que la transition vers Africa Corps ait apporté un gain de sécurité tangible, en dehors de la protection physique des juntes contre d’éventuels putschistes. La lutte contre le narcotrafic, quant à elle, est tout simplement absente de la doctrine documentée d’Africa Corps.

La superposition des routes : entre corrélation et causalité

L’un des aspects les plus délicats, concerne la relation entre les réseaux narcotrafiquants et les groupes jihadistes. Les axes reliant Bamako, Mopti, Gao et Niamey vers Dakar, Conakry et la Libye se superposent quasi parfaitement aux zones de contrôle territorial du JNIM et de l’EIGS. Coïncidence géographique ou relation fonctionnelle ?

La prudence analytique s’impose. Caroline D. Rose, dans sa publication pour The Soufan Center, note qu’aucune preuve solide ne documente à ce stade un trafic ou une production à échelle industrielle directement géré par le JNIM, le FLA ou l’ISWAP. Et Nathaniel Powell, chercheur spécialisé, formule une réserve de méthode qui mérite d’être prise au sérieux : « Je dois dire que je suis assez sceptique quant à l’idée que les djihadistes tirent des bénéfices substantiels du trafic de cocaïne, faute de preuves. »

Ce que les sources permettent d’affirmer avec davantage de solidité, c’est le modèle du droit de passage : les groupes armés contrôlant un territoire perçoivent des taxes sur les flux qui le traversent humains, marchandises, stupéfiants sans nécessairement organiser ni gérer le trafic lui-même. Ce modèle est documenté dans d’autres contextes (Sahara central, Afghanistan sous les Taliban) et cohérent avec la logique d’une économie de prédation territoriale.

Le général Anderson, représentant de l’AFRICOM, formule cette convergence en termes plus directs : « Les groupes terroristes et les réseaux criminels agissent désormais en étroite coordination, les revenus issus du trafic de drogue servant à financer le recrutement, à se procurer des armes et à soutenir les activités insurgées sur plusieurs théâtres d’opérations en Afrique. » Cette lecture, plus assertive que celle de Powell, reflète la position institutionnelle américaine elle doit être interprétée comme telle, sans être ni rejetée ni adoptée sans réserve.

Un seuil franchi, des conséquences à mesurer

La nouveauté de 2026, c’est moins la présence des cartels en Afrique de l’Ouest; documentée de longue date dans les rapports de l’ONUDC, que le saut qualitatif vers une implantation productive. L’installation de laboratoires suppose une relation durable avec des réseaux locaux, une connaissance fine du terrain juridique et policier, et la certitude d’opérer dans un environnement suffisamment permissif pour rentabiliser l’investissement.

Ce n’est pas un hasard si le Nigeria, qui n’appartient pas à l’AES mais partage des frontières poreuses avec le Bénin, lui-même frontalier du Niger et du Burkina Faso, est le terrain des deux raids documentés. La proximité géographique avec les zones de faiblesse étatique de l’AES constitue un facteur d’attractivité réel, même si les laboratoires découverts se trouvaient sur territoire nigérian. Le JNIM a d’ailleurs revendiqué sa première attaque au Nigeria en octobre 2025, signalant une extension de son empreinte opérationnelle vers des zones où les cartels s’implantent précisément.

La question qui se pose désormais aux chercheurs, aux diplomates et aux décideurs est moins celle de savoir si ce vide sécuritaire existe, il est documenté que celle de déterminer quels acteurs, régionaux ou internationaux, ont la volonté et la capacité d’y répondre. La CEDEAO, fragilisée par les tensions avec les juntes de l’AES, peine à formuler une réponse collective. Et les États-Unis, dont la pression sur les cartels en Amérique latine contribue précisément à l’effet de déplacement observé en Afrique, ont des leviers d’action limités dans des pays qui ont explicitement rompu avec leurs partenaires occidentaux. L’équation reste ouverte et les laboratoires nigérians en ont peut-être signé le premier terme visible.

Sources