L’enquête publiée le 23 juillet par Reporters sans frontières sur les « Bataillons d’intervention rapide de la communication » au Burkina Faso lève un coin du voile sur un phénomène régional plus large. Au Sahel, les régimes militaires ne se contentent plus de contrôler les médias traditionnels : ils ont investi les plateformes numériques pour y construire un récit de souveraineté retrouvée, en opposition frontale avec l’Occident.

Les BIR-C burkinabès, symptôme d’un système organisé

L’enquête de RSF décrit avec précision l’architecture de la milice numérique rattachée à la junte du capitaine Ibrahim Traoré : des activistes, des comptes anonymes, des personnalités proches du pouvoir et, fait notable, un ministre en exercice. Le tableau brossé par Arnaud Froger, responsable du pôle d’enquête de l’organisation, est sans ambiguïté : « Loin d’être le simple mouvement spontané de citoyens qu’elle prétend être, elle constitue au contraire un groupe organisé, au sein duquel les autorités et leurs soutiens sont directement impliqués. »

Les méthodes documentées — harcèlement en ligne, images détournées, insultes, menaces et désinformation — rappellent le vocabulaire des opérations d’influence telles qu’elles ont été théorisées ailleurs. « Cette milice numérique déploie tout l’arsenal d’une machine de propagande et d’intimidation. Les journalistes en sont les premières victimes », conclut Froger. Le Burkina Faso occupe aujourd’hui la 110e place sur 180 pays dans le classement RSF 2026. En 2020, il pointait à la 37e : la chute est vertigineuse, et elle s’est accélérée depuis l’arrivée au pouvoir de Traoré en septembre 2022.

Cette dégradation n’est pas le seul fait d’une milice numérique. Depuis deux ans, le régime a suspendu RFI, France 24, BBC Afrique, TV5Monde, Voice of America et Jeune Afrique, expulsé des correspondants du Monde et de Libération, bloqué des dizaines de sites d’information. L’espace numérique devient ainsi le dernier terrain de la parole, d’autant plus investi que l’espace physique est fermé.

Un écosystème régional mêlant juntes, panafricanisme et relais russes

Le phénomène burkinabè n’est pas isolé. Au Mali, la Direction de l’information et des relations publiques des armées (DIRPA) diffuse sur TikTok et X un récit présentant l’armée comme garante de la souveraineté nationale contre les ingérences étrangères. Au Niger, après le coup d’État de juillet 2023, des faux sites d’information et des réseaux de pages Facebook pro-CNSP ont proliféré, documentés notamment par le collectif All Eyes on Wagner et rapportés par TV5Monde.

Dans ce paysage, le rôle des structures russes est établi, même s’il reste difficile à délimiter précisément. Selon le Centre africain des études stratégiques, Wagner a été le principal vecteur des campagnes de désinformation pro-Kremlin en Afrique, présent dans environ la moitié de toutes les opérations associées à la Russie sur le continent. Les narratifs testés au Mali — accusation de la France de soutenir le terrorisme, valorisation de la Russie comme partenaire sécuritaire alternatif — ont été systématiquement répliqués au Burkina Faso et au Niger. Depuis 2023, la plateforme « African Initiative », présentée comme agence de presse mais étroitement liée au ministère russe de la Défense et à Africa Corps, relaie en français des contenus amplifiant ces mêmes discours.

Selon les données compilées par le Centre pour la démocratie et le développement, l’Afrique de l’Ouest représente 43 % des campagnes de désinformation ciblées sur le continent africain, et 60 % de celles menées entre 2022 et 2024 ont été soutenues par des acteurs étrangers, au premier rang desquels la Russie.

Ibrahim Traoré, icône numérique d’un panafricanisme de combat

Au cœur de cet écosystème, Ibrahim Traoré a su construire une image personnelle qui dépasse largement les frontières burkinabèses. Ses discours, largement diffusés sur YouTube et repris par des comptes militants à travers le continent, articulent un panafricanisme explicitement hérité de Thomas Sankara : appels à l’unité africaine contre l’impérialisme, dénonciation des « valets locaux » alignés sur Paris, réactivation de l’Institut des peuples noirs créé par Sankara. La formule est calibrée pour résonner bien au-delà de Ouagadougou.

La distinction qu’il opère entre « le peuple français » et « la politique de ceux qui dirigent la France » lui permet de maintenir une ligne très dure sans s’exposer à l’accusation de xénophobie. Cette construction rhétorique, rodée dans ses interventions télévisées reprises en ligne, nourrit directement le contenu des BIR-C et de leurs relais.

L’AES, vers une infrastructure de communication confédérale

L’Alliance des États du Sahel, née en septembre 2023 avec la Charte du Liptako-Gourma, a formalisé cette ambition communicationnelle. Lors du premier sommet des chefs d’État à Niamey en juillet 2024, la création d’une stratégie de communication structurée et de « plateformes numériques certifiées » a été actée. Un atelier à Bamako en août 2024 a précisé l’architecture : une web TV adossée à un portail numérique, des comptes officiels identifiés sur les réseaux sociaux, une charte graphique commune validée en décembre 2024.

L’objectif affiché — « contrer les campagnes de désinformation orchestrées » — dit explicitement la fonction défensive de ce dispositif. Mais la logique est aussi offensive : il s’agit de « sahéliser » la production médiatique, d’imposer un narratif confédéral qui légitimise les régimes de transition auprès de leurs opinions publiques et de la communauté internationale. Les presses publiques des trois pays diffusent déjà une chronique commune « AES actualités », amorce d’une coordination éditoriale transnationale.

Une souveraineté narrative sous contrôle

La juxtaposition de ces éléments dessine un modèle cohérent : répression de l’espace médiatique traditionnel, investissement massif des plateformes numériques, production d’un récit de légitimité articulé autour du panafricanisme et de l’anti-occidentalisme, amplification par des relais extérieurs dont les structures russes post-Wagner. Le tout encadré, au Burkina Faso, par une milice numérique qui cible les voix dissidentes.

La question qui demeure ouverte est celle de l’efficacité à moyen terme de ce dispositif. Les populations sahéliennes, confrontées à une insécurité persistante et à des restrictions croissantes de l’information, distinguent-elles entre souveraineté narrative et souveraineté réelle ? La réponse conditionnera la durabilité de ces régimes autant que leurs performances militaires.

Sources