Armée congolaise en Ituri : le siège invisible de Plaine Savo, 76 000 civils pris en étau

La rédaction

juillet 23, 2026

Depuis décembre 2025, quelque 76 000 déplacés internes survivent sous le feu croisé de l’armée congolaise et d’une milice alliée dans le camp de Plaine Savo, territoire de Djugu, province de l’Ituri. Privés de distributions alimentaires pendant plusieurs semaines, certains ont tenté de quitter le camp pour se nourrir et y ont laissé la vie. Ce siège invisible se déroule dans un quasi-silence international, éclipsé par une épidémie d’Ebola qui ravage la même province.

Un camp transformé en piège

Plaine Savo n’est pas un camp ordinaire. Perché à plus de 3 000 kilomètres de Kinshasa, dans une plaine encerclée de crêtes, il constitue l’un des 69 sites gérés par le HCR dans une province qui compte au total un million de déplacés chiffre vertigineux qui illustre l’ampleur structurelle de la crise en Ituri. Depuis fin 2025, les Forces armées de la RDC (FARDC) et une milice alliée en ont investi les hauteurs environnantes, rendant toute sortie mortellement risquée.

Le reportage de Morgane Le Cam pour Le Monde, publié le 22 juillet 2026, documente des cas de déplacés tués en tentant de s’approvisionner à l’extérieur du camp. Un médecin de Médecins sans frontières y décrit le sort d’une fillette de sept ans, Drava, orpheline et paralysée des deux jambes à la suite d’une malnutrition aiguë sévère : « Elle n’a pas réussi à lui trouver suffisamment à manger. Leur mère a été tuée dans les conflits et leur père a disparu après être sorti du camp pour aller chercher de la nourriture. » Le titre du reportage cite directement un déplacé : « Quand on a commencé à fuir, ils nous ont découpés à la machette. »

La logique du « bouclier humain » retournée

La chaîne de commandement des FARDC en Ituri est connue dans ses grandes lignes : les unités déployées à Djugu opèrent sous l’autorité du gouverneur militaire de la province, le lieutenant-général Johnny Luboya N’Kashama, lui-même subordonné au chef d’état-major général nommé en décembre 2024. C’est dans ce cadre institutionnel que s’inscrit l’encerclement de Plaine Savo ce qui rend d’autant plus significatif le silence du sommet de la hiérarchie.

Face aux accusations, le porte-parole des FARDC en Ituri, le lieutenant Jules Ngongo, a adopté une contre-narrative rodée : les allégations seraient « l’œuvre de manipulateurs du groupe armé CRP qui cherchent à maintenir les déplacés dans cette situation de détresse ». L’armée affirme que des combattants se dissimuleraient parmi les civils, utilisant le camp comme bouclier humain. Cette lecture, rapportée par Radio Okapi en mars 2026, permet de justifier l’encerclement tout en en reportant la responsabilité morale sur le groupe armé adverse.

La milice impliquée dans ce dispositif est identifiée comme appartenant à la nébuleuse de la CRP (Convention pour la Révolution Populaire) de Thomas Lubanga, un groupe hema anciennement qualifié de milice d’autodéfense la Jeunesse/« Zaïre » qui a entretenu des arrangements informels avec les FARDC avant d’être officiellement désignée comme cible. Une étude de l’IPIS publiée en 2024 documentait déjà ces coopérations locales ambiguës entre l’armée et des factions armées dans le territoire de Djugu.

Une illégalité inscrite dans le droit international

Sur le plan juridique, la situation est sans ambiguïté. Le droit international humanitaire interdit l’affamement des civils comme méthode de guerre, que ce soit dans les conflits internationaux ou non internationaux. Un encerclement accompagné d’un blocage alimentaire constitue, en pratique, une telle méthode. Les Protocoles additionnels aux Conventions de Genève imposent aux parties de faciliter l’acheminement des secours et interdisent la destruction ou le blocage des biens indispensables à la survie de la population civile nourriture, eau, accès médical.

Les déplacés de Plaine Savo bénéficient en outre d’une protection spécifique : ils conservent le droit de circuler librement à l’intérieur et à l’extérieur des camps, et ne peuvent être confinés que pour des raisons de sécurité strictement définies. Priver 76 000 civils d’alimentation pendant plusieurs semaines, tirer sur ceux qui tentent de sortir, tombe sous le coup de plusieurs interdictions cumulées, dont celle des punitions collectives.

L’impunité, trait structurel

Ce qui rend la situation de Plaine Savo particulièrement préoccupante pour les décideurs et observateurs, c’est moins son caractère exceptionnel que sa banalité dans le registre des pratiques documentées à l’est de la RDC. Le Bureau conjoint des Nations unies aux droits de l’homme recensait, pour la période 2014-2016, 114 militaires des FARDC condamnés pour violations des droits de l’homme mais aucun cas nommément identifié de poursuites pour attaque contre un site de déplacés internes en tant que tel. La qualification « déplacés internes » n’apparaît pas dans les intitulés des affaires, ce qui rend quasi impossible l’identification de précédents sur ce critère précis.

La Cour pénale internationale a réactivé ses enquêtes en RDC en octobre 2024, à la demande de Kinshasa, mais ces procédures portent principalement sur le Nord-Kivu et n’ont pas encore produit de poursuites abouties contre des officiers pour ce type de faits. La MONUSCO, pour sa part, a condamné en mai 2026 des attaques meurtrières en Ituri, au Nord-Kivu et au Sud-Kivu, sans mentionner explicitement Plaine Savo dans ses communications publiques accessibles.

Contactés par Le Monde, ni le gouvernement congolais ni l’état-major des FARDC n’ont répondu aux questions posées. Ce silence institutionnel, conjugué à l’éloignement géographique du camp et à la saturation de l’agenda humanitaire l’épidémie d’Ebola a causé 967 morts en Ituri au 20 juillet 2026 selon le bilan gouvernemental , offre aux auteurs du siège une invisibilité fonctionnelle.

Une crise qui interroge la doctrine

La situation de Plaine Savo n’est pas isolée dans la géographie des conflits contemporains : au Tigré éthiopien, des forces étatiques et leurs alliés ont occupé ou bombardé des camps de réfugiés entre 2020 et 2022, créant des précédents documentés qui n’ont pas dissuadé leurs auteurs. En Ituri, le contexte aggravant est celui d’un territoire de Djugu où les violences intercommunautaires entre Hema et Lendu ont produit, depuis 2017, une spirale d’armement milicien et de représailles qui a progressivement brouillé la ligne entre protection des civils et instrumentalisation de leur présence.

La question que pose Plaine Savo dépasse le seul bilan humanitaire aussi accablant soit-il. Elle interroge la doctrine opérationnelle des FARDC dans les territoires sous état de siège, la réalité de la chaîne de commandement qui autorise ou tolère un tel encerclement, et la capacité des mécanismes internationaux à faire valoir leurs normes lorsque l’attention mondiale est ailleurs. Sans réponse à ces questions, le sort de 76 000 civils risque de rester suspendu au bon vouloir de belligérants qui n’ont, pour l’heure, aucune raison de changer de méthode.


Sources