En juin 2026, un individu se présente au siège de la télévision publique camerounaise avec des documents censés annoncer la nomination d’un vice-président et un remaniement ministériel. Les pièces sont des faux. Cette scène, aussi spectaculaire qu’énigmatique, a propulsé au premier plan un homme jusque-là discret : Oswald Baboke, directeur adjoint du Cabinet civil de la présidence de la République. Simultanément rattrapé par une enquête sur un présumé trafic d’or, Baboke se retrouve au cœur d’un imbroglio qui, au-delà du fait divers judiciaire, révèle l’état des tensions au sommet de l’État camerounais.
Un profil de l’ombre soudainement exposé
Oswald Baboke occupe depuis 2018 le poste de directeur adjoint du Cabinet civil de la présidence, avec un rang assimilé à celui de ministre selon plusieurs sources de presse. Sa trajectoire est celle d’un haut fonctionnaire de l’entourage immédiat du chef de l’État, dont l’ascension a été qualifiée par certains médias de « fulgurante ». La presse camerounaise lui prête également des liens étroits avec Chantal Biya, la Première dame, et un rôle dans la gestion de l’image et de l’agenda présidentiels, des attributions officieuses que les sources officielles ne confirment pas formellement, mais que plusieurs portraits concordants dessinent depuis plusieurs années.
Ce profil de l’entremetteur discret, homme-ressource du sérail, est précisément ce qui rend son exposition publique si singulière. Dans les systèmes présidentiels africains centralisés, les directeurs adjoints de cabinet civil ne font pas la une. Quand ils y arrivent, c’est rarement par hasard.
Deux dossiers, une même zone de turbulences
Les faits établis sont les suivants. Le 12 juin 2026, un homme dépose à la CRTV une enveloppe contenant deux prétendus décrets présidentiels. Après vérification, les documents sont authentifiés comme frauduleux. Le gouvernement camerounais, par la voix du ministère de la Communication, confirme le caractère apocryphe des pièces et annonce l’ouverture d’investigations. C’est sur cette base que le nom d’Oswald Baboke commence à circuler dans la presse, avec des informations contradictoires sur d’éventuelles auditions devant le Tribunal criminel spécial (TCS).
Parallèlement, une enquête distincte porte sur un présumé trafic d’or dans lequel Baboke serait impliqué. Selon Koaci, les deux affaires, faux décret et filière aurifère, se seraient développées de façon concomitante à partir de fin juin et début juillet 2026. Les spéculations sur des sociétés-écrans et des exportations d’or vers Dubaï ont été relayées par plusieurs médias, sans qu’une inculpation formelle soit, à ce stade, officiellement annoncée.
La prudence s’impose ici. Sur les convocations au TCS comme sur l’implication directe de Baboke, les sources se contredisent. Des organes de presse affirment qu’il aurait été entendu les 26 juin, 30 juin et 1er juillet ; d’autres indiquent qu’aucune convocation officielle n’a été confirmée. Le gouvernement, de son côté, a choisi un silence éloquent sur la question des responsabilités individuelles.
Le contexte aurifère : un secteur opaque sous pression
La dimension « trafic d’or » du dossier s’inscrit dans un contexte sectoriel troublé. Le Cameroun présente un écart structurel entre sa production officielle déclarée, 859 kg selon la Sonamines pour 2022, retombés à environ 640 kg sécurisés en 2024, et les volumes qui circulent réellement. Le ministère des Mines et la Sonamines ont eux-mêmes dû répondre, en janvier 2026, aux interrogations sur le décalage entre chiffres d’importation et d’exportation, signe que la filière est perçue comme poreuse par les autorités elles-mêmes.
Dans ce contexte, l’implication présumée d’un haut fonctionnaire de la présidence dans ce secteur n’est pas anodine. Elle renvoie à une problématique connue : l’interférence de réseaux liés à l’appareil d’État dans l’exploitation artisanale et le négoce de métaux précieux, phénomène documenté dans plusieurs pays d’Afrique centrale.
Un révélateur des recompositions au sommet
C’est ici que l’affaire Baboke dépasse le registre judiciaire pour entrer dans celui de l’analyse politique. La concomitance des deux dossiers, leur médiatisation intensive et les lectures très divergentes qu’en font les différents organes de presse camerounais invitent à chercher une grille d’interprétation plus large.
Les chercheurs spécialisés sur le Cameroun, comme Hans de Marie Heungoup de l’International Crisis Group ou le politologue Mathias Eric Owona Nguini, ont documenté la manière dont le système Biya fonctionne par équilibres précaires entre factions. Plusieurs pôles ont été identifiés dans la littérature récente : le camp dynastique autour de Franck Biya, le réseau du Secrétariat général de la présidence autour de Ferdinand Ngoh Ngoh, et le Cabinet civil comme espace concurrent de l’influence présidentielle. La guerre des clans autour de la succession de Paul Biya, déjà documentée depuis 2022, aurait ainsi gagné en intensité depuis la réélection du président en 2025.
Baboke, en tant que numéro deux du Cabinet civil, se situe précisément à l’intersection de ces tensions. Sa proximité présumée avec la Première dame le place dans une zone de friction avec d’autres pôles de pouvoir, notamment le réseau Ngoh Ngoh. Or, certains médias, dont Koaci dans une analyse publiée début juillet 2026, ont explicitement posé la question d’un possible « scénario Amougou Belinga », en référence à d’autres cas où des personnalités influentes ont été fragilisées par des révélations médiatiques dans un contexte de luttes internes, avant d’être écartées.
La mécanique du « lynchage médiatique » comme arme de palais
Ce que l’affaire Baboke met en lumière, c’est aussi la sophistication croissante des luttes d’influence à Yaoundé. La presse camerounaise, diverse et parfois instrumentalisée, est devenue un espace où se jouent des règlements de comptes entre factions. Plusieurs affaires similaires ont précédé celle-ci : le scandale des 350 millions de FCFA au Cabinet civil impliquant Samuel Mvondo Ayolo, les poursuites contre Edgar Alain Mebe Ngo’o et Basile Atangana Kouna dans le cadre de l’opération Épervier, la plainte déposée contre Ferdinand Ngoh Ngoh pour usurpation de fonctions en 2024. Dans chacun de ces cas, la judiciarisation ou la médiatisation d’un dossier a précédé ou accompagné une recomposition du rapport de force.
Ce schéma n’est pas propre au Cameroun, on le retrouve dans d’autres présidences d’Afrique centrale, mais il y prend une acuité particulière dans un contexte de succession non réglée. Comme le note Le Monde, la gérontocratie camerounaise est « englué dans l’immobilisme », ce qui crée un vide de projection politique que chaque faction tente de combler à sa façon.
La Présidence de la République, elle, observe. Son silence face aux affaires Baboke est peut-être la donnée la plus significative : ni démenti, ni confirmation, ni protection affichée. Cette neutralité calculée rappelle la mécanique classique du régime Biya, qui laisse les factions s’affronter sans jamais trancher publiquement, jusqu’à ce que le rapport de force soit assez net pour agir discrètement.
L’affaire comme thermomètre, pas comme verdict
Il serait prématuré de conclure que les affaires Baboke marquent le début de sa disgrâce ou, à l’inverse, qu’elles ne sont que bruit médiatique sans conséquence. L’absence d’inculpation formelle, les contradictions entre sources et le silence institutionnel maintiennent l’affaire dans une zone grise, précisément là où prospèrent les luttes d’influence au sein des présidences africaines centralisées.
Ce que ces affaires révèlent avec plus de certitude, c’est l’état de la mécanique interne de la présidence camerounaise en 2026 : des factions en tension, un arbitre vieillissant dont l’absence prolongée alimente les spéculations, et un espace médiatique utilisé comme terrain de manœuvre par des acteurs qui ne peuvent pas encore s’affronter ouvertement. La question qui se pose désormais n’est pas tant de savoir si Baboke est coupable ou innocent, mais de comprendre qui a intérêt à ce que l’affaire existe, et à ce qu’elle dure.
Sources
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Oswald Baboke — profil et fonctions — Wikipédia
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Faux décret présidentiel et exploitation illégale de l’or : Baboke au cœur de l’actualité — Koaci, juillet 2026
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Guerre de succession : Baboke accusé sans preuve publique — Koaci, juillet 2026
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Cameroun : le ministère des Mines et la Sonamines répondent sur le décalage entre importations et exportations d’or — RFI, janvier 2026
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Succession de Biya : la guerre des clans gagne progressivement du terrain — Koaci, juin 2024
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Au Cameroun, la gérontocratie de Paul Biya engluée dans l’immobilisme — Le Monde, mars 2026
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Oswald Baboke convoqué : or, faux décret, les deux affaires qui l’encerclent — Camer.be, juillet 2026
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Faux décret au Cameroun : les coulisses de l’affaire Baboke — Actu Cameroun, juillet 2026
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Présidentielle au Cameroun : l’ère Biya touche-t-elle à sa fin ? — International Crisis Group