Début juin 2025, un homme se présente à la Direction des affaires de souveraineté de la radiotélévision d’État camerounaise, la CRTV, porteur de deux décrets présidentiels. Les documents, revêtus de sceaux officiels et d’une signature attribuée à Paul Biya, annoncent la nomination d’un vice-président et la formation d’un nouveau gouvernement. Ils sont faux. Mais leur existence même, et la sophistication de leur fabrication, en dit plus long sur l’état des institutions camerounaises que sur le simple profil d’un imposteur.
Un fait divers qui n’en est pas un
L’auteur de cette tentative, identifié comme Johann Adriel Sitchom Kuate, une trentaine d’années, décrit comme contractuel d’administration, a été rapidement interpellé par les services du contre-espionnage et placé sous enquête. Le ministre de la Communication René Emmanuel Sadi a confirmé que les documents n’avaient ni été signés par le chef de l’État ni suivi le circuit réglementaire de publication des actes officiels. La réaction du gouvernement s’est voulue ferme et rapide : démentir, rappeler les procédures, annoncer des poursuites.
Pourtant, la vitesse même de ce démenti révèle l’inquiétude des cercles du pouvoir. Car les deux sujets choisis par le faussaire, vice-présidence et remaniement ministériel, ne sont pas anodins. Ce sont précisément les deux dossiers les plus sensibles à Yaoundé en ce moment, ceux sur lesquels se concentre l’essentiel des luttes de positionnement dans l’entourage immédiat de Paul Biya, 92 ans, au pouvoir depuis novembre 1982 et candidat déclaré à un huitième mandat.
La succession présidentielle au Cameroun : une architecture constitutionnelle lacunaire
Pour comprendre pourquoi de tels documents peuvent semer la panique, il faut mesurer l’incomplétude du cadre constitutionnel qui régit la succession présidentielle au Cameroun. Jusqu’à la révision constitutionnelle d’avril 2026, adoptée dans un contexte de forte pression politique, la Constitution de 1996 révisée en 2008 ne prévoyait qu’un mécanisme d’intérim : en cas de vacance, le président du Sénat assurait la continuité de l’État le temps qu’une élection soit organisée dans un délai de vingt à cent vingt jours. Aucun vice-président, aucun successeur exécutif désigné.
Des juristes avaient depuis longtemps pointé les failles de ce dispositif. Comme le relève une analyse publiée sur Afrilex, la notion même de vacance restait techniquement dépendante d’une constatation par le Conseil constitutionnel, institution dont la composition est elle-même soumise à la discrétion du chef de l’État. Le dispositif organisait l’intérim, non la transmission du pouvoir. Il supposait des institutions fonctionnelles, une classe politique consensuelle, un calendrier électoral tenu. Autant d’hypothèses fragiles dans le contexte politique actuel.
C’est cette fragilité structurelle qui transforme chaque rumeur de recomposition gouvernementale en événement potentiellement déstabilisateur. Et c’est elle qui explique que deux faux documents puissent, le temps d’une matinée, faire trembler les antichambres du palais d’Etoudi.
La guerre des clans comme contexte structurant
Deux hommes incarnent les pôles de tension au sommet de l’appareil d’État. Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence depuis décembre 2011 et promu ministre d’État en 2019, dispose d’une délégation permanente de signature accordée par Paul Biya depuis février 2019. Ses attributions formelles, assister le chef de l’État, assurer la liaison avec le gouvernement, suivre l’exécution des décisions présidentielles, ne rendent pas compte de son influence réelle. Des observateurs le décrivent comme le filtre politique et administratif du régime, le canal quasi exclusif d’accès au président, un « vice-président de facto » dans un système où le chef de l’État s’efface progressivement de la scène publique.
Face à lui, Samuel Mvondo Ayolo, directeur du Cabinet civil de la présidence depuis mars 2018, contrôle le protocole d’État, la communication présidentielle et les affaires réservées du chef de l’État. Ancien ambassadeur en France, il est présenté par plusieurs sources comme l’antichambre obligée du président, le dernier filtre avant accès à Paul Biya. La coexistence de ces deux hommes au sommet d’un appareil présidentiel de plus en plus concentré génère une rivalité sourde que les observateurs du sérail camerounais documentent depuis plusieurs années.
C’est dans ce contexte que s’inscrivent les faux décrets. Qu’il s’agisse d’un acte isolé d’un individu cherchant à monnayer une influence imaginaire, ou d’un ballon d’essai commandité par l’un des clans en présence, l’affaire révèle que la question de la succession présidentielle au Cameroun est suffisamment ouverte, et suffisamment anxiogène, pour que des acteurs tentent d’en anticiper les contours par des moyens extra-légaux.
Une vulnérabilité systémique, pas un accident
Il serait réducteur de cantonner cet épisode à la catégorie du fait divers. La comparaison régionale est éclairante. Le Gabon, depuis sa Constitution de 2024, a introduit un double verrou : plafonnement des mandats et clause anti-dynastique interdisant au conjoint et aux descendants du président sortant de se porter candidats à sa succession. Le Congo-Brazzaville maintient un intérim parlementaire classique. Le Tchad a reconfiguré ses institutions de transition après 2021. Ces architectures sont imparfaites, mais elles organisent explicitement la question du « après ».
Le Cameroun, jusqu’à très récemment, ne le faisait pas. La révision constitutionnelle d’avril 2026, qui rétablit le poste de vice-président et prévoit que ce dernier achève le mandat en cours en cas de vacance, répond formellement à cette lacune. Mais elle arrive dans un contexte où sa légitimité même est contestée : plusieurs analystes y voient moins une réforme de gouvernance qu’un outil de désignation déguisée du successeur, ce que le site Actucameroun a relayé à travers la voix de l’analyste Louis-Marie Kakdeu, qui y perçoit « un pouvoir qui pourrait se transmettre sans élection ».
L’affaire des faux décrets illustre en réalité un problème de confiance institutionnelle plus profond. Lorsque les procédures officielles de publication des actes de l’État sont insuffisamment connues, peu vérifiables en temps réel et dépendantes d’un circuit opaque, elles créent un espace dans lequel les imitations deviennent possibles, et potentiellement crédibles. Le fait que des personnels de la CRTV aient envisagé, même brièvement, de diffuser ces documents sans vérification préalable auprès de la présidence en dit autant sur l’état des contre-pouvoirs institutionnels que sur la naïveté de quelques fonctionnaires.
La question de la lisibilité du pouvoir
Ce que révèle cette affaire, en dernière analyse, c’est le coût politique de l’opacité. Un régime qui fonctionne par « très hautes instructions » transmises de manière informelle, où les textes officiels sont publiés sans infrastructure numérique de vérification accessible, et où les luttes de positionnement se jouent dans des espaces souterrains, produit mécaniquement une vulnérabilité à la désinformation institutionnelle.
La question qui demeure ouverte est celle-ci : la révision constitutionnelle de 2026, en créant formellement le poste de vice-président, suffira-t-elle à réduire cette vulnérabilité, ou ne fera-t-elle que déplacer les luttes de positionnement vers la désignation de ce vice-président, amplifiant les tensions qu’elle prétend résoudre ?
Sources
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À Yaoundé, en attendant l’après-Biya, faux décrets et guerres de pouvoir — Jeune Afrique, Yves Plumey Bobo, 2025
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Cameroun : affaire de faux décrets présidentiels, le gouvernement fait le point — Journal du Cameroun, 2025
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La vacance de la présidence de la République en droit constitutionnel camerounais — Afrilex / Université de Bordeaux, 2021
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Cameroun : l’affaire du prétendu décret présidentiel défraye la chronique — RFI, juillet 2026
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Le parlement camerounais adopte une révision constitutionnelle rétablissant la vice-présidence — African Perceptions, avril 2026
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Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général tout-puissant de Paul Biya — Jeune Afrique
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Johann Adriel Sitchom Kuate et les faux décrets à la CRTV — Afrik Inform, 2025
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Changer la méthode de publication des décrets présidentiels pour éviter des tentatives de fraudes — Actucameroun, juin 2026
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Au Cameroun, le président Paul Biya, 92 ans, en route pour un huitième mandat — Le Monde, juillet 2025