Au Sénégal, la rupture Sonko-Faye recompose en profondeur le paysage du Pastef

La rédaction

août 10, 2026

Deux anciens « frères » de combat, un limogeage, un nouveau parti : la scission entre Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye est désormais consommée. Le meeting de Linguère du 27 juillet 2026 a marqué un point de non-retour dans la fracture qui déchire le camp arrivé au pouvoir en 2024 avec une majorité écrasante. Les enjeux dépassent largement les querelles d’ego : c’est l’avenir du projet politique qui a porté la « rupture » au sommet de l’État sénégalais qui est en jeu.

Du slogan « Diomaye c’est Sonko » à la rupture ouverte

Pour comprendre l’ampleur du séisme, il faut rappeler la profondeur du pacte originel. Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko ont cofondé le Pastef en 2014, chacun dans un rôle distinct : Sonko, la figure de proue et le tribun ; Faye, l’architecte de l’appareil et le secrétaire général discret. Lorsque Sonko se voit écarter de la course présidentielle de 2024 pour des raisons judiciaires, c’est lui qui, dans une vidéo diffusée le 28 janvier 2024, présente Faye comme son remplaçant et lance : « Je place le projet entre ses mains. » La campagne sera bâtie sur le slogan « Sonko est Diomaye, Diomaye est Sonko », formule d’unité organique plutôt que de simple alliance électorale. Le Monde décrivait alors Faye comme « le plan B » de Sonko, un plan B qui deviendra président de la République avec le soutien déterminant de la base militante du Pastef.

La victoire est nette. Aux législatives anticipées de novembre 2024, le Pastef remporte 130 sièges sur 165, avec près de deux millions de voix et 54,97 % des suffrages exprimés. Une majorité absolue confortable qui aurait dû ouvrir une période de gouvernance stable. C’est l’inverse qui se produit.

Le limogeage de mai 2026 : rupture institutionnelle et politique

Les tensions entre les deux hommes, perceptibles dès la fin 2025, se cristallisent au printemps 2026. En mai, Bassirou Diomaye Faye met fin aux fonctions d’Ousmane Sonko à la Primature. RFI qualifie alors le geste d’accélérateur d’une recomposition déjà en cours. France 24 évoque des « divergences désormais irréconciliables ». Ce n’est pas simplement un remaniement : c’est le signal que le duopole fondateur du projet panafricaniste et souverainiste du Pastef a implosé.

La réponse de Faye ne tarde pas sur le terrain organisationnel. Le 25 juillet 2026, deux jours seulement avant le meeting de Linguère, Kiiraay – Les Patriotes républicains est officiellement créé lors d’une assemblée constitutive au King Fahd Palace de Dakar, avec Faye comme initiateur et président. Autour de lui figurent notamment Aminata Touré, elle-même ancienne Première ministre limogée, sous Macky Sall en 2013, chargée d’unifier les soutiens, ainsi que 437 organisations politiques et 346 maires répertoriés comme adhérents initiaux. La machine présidentielle entend constituer rapidement une base électorale alternative au Pastef de Sonko.

Linguère, laboratoire du discours de rupture

C’est dans ce contexte immédiat que Sonko prend la parole devant des milliers de militants à Linguère, le 27 juillet 2026. Le choix du lieu n’est pas neutre : département où le Pastef avait remporté les législatives de 2024 avec 29 292 voix, mais qui avait donné la victoire à Amadou Ba lors de la présidentielle. Sonko y teste la capacité de mobilisation de son propre camp dans un territoire disputé.

Son discours, rapporté par Senenews, est frontal : « Les Sénégalais n’avaient pas voté pour ça. Les Sénégalais ne s’étaient pas battus pour ça. Des vies ne sont pas tombées pour ça. Des personnes ne sont pas allées en prison pour ça. Les Sénégalais s’étaient battus pour changer le système. Aujourd’hui, c’est ce même système qui est au palais et qui s’organise encore. » La rhétorique de la trahison est sans ambiguïté : Sonko se positionne en gardien de l’idéal originel face à un pouvoir qui l’aurait trahi.

Sur la question des alliances nouées par Faye, Sonko adopte une posture de surplomb populiste : « C’est pourquoi j’estime qu’il peut aller prendre tous les maires ou faire des alliances avec tous les partis qu’il veut. Moi, je ne m’adresse qu’au peuple. Parce qu’en démocratie, il n’y a qu’une vérité, et c’est le peuple. » Ce faisant, il invalide symboliquement l’architecture notabiliaire que Kiiraay est en train de construire, maires, partis alliés, réseaux territoriaux, en y opposant un rapport direct et non-médiatisé à l’électorat.

Sonko a également affirmé, selon Senenews, n’avoir jamais personnellement désigné Bassirou Diomaye Faye comme candidat à la présidentielle de 2024, une affirmation qui contredit frontalement les archives vidéo et les reprises de presse de l’époque. Cette révision de l’histoire commune constitue un signal politique fort : il s’agit de contester rétrospectivement la légitimité de Faye à incarner le projet du Pastef.

Une recomposition structurelle, pas une querelle de personnes

La tentation est grande de réduire cet épisode à un conflit de leadership entre deux égos. L’analyse politique invite à une lecture plus structurelle. L’IRIS a documenté dès le printemps 2026 la logique de ce divorce, soulignant les tensions entre l’exercice contraignant du pouvoir d’État et les exigences d’un mouvement fondé sur la protestation radicale. La littérature politologique sur le Sénégal, notamment les travaux publiés dans African Affairs sur les alternances de 2000 et 2012, a montré de longue date que les partis sénégalais se fragmentent moins par divergence doctrinale que par conflits de positions et d’accès aux ressources de l’État. La « scissiparité » partisane, pour reprendre le terme employé dans Politique africaine, est une constante du système.

Ce qui est inédit, en revanche, c’est que la scission intervient si tôt après l’accession au pouvoir d’un mouvement qui avait justement structuré son discours autour de l’unité organique contre un « système » clairement identifié. La rhétorique anti-système se retourne désormais entre les deux protagonistes qui en ont été les co-auteurs.

Quelles implications pour les prochaines échéances ?

La question centrale est désormais celle du partage de l’héritage électoral. Le Pastef conserve a priori ses 130 députés et son implantation militante, mais la base partisane sera soumise à des pressions de loyauté inédites. Kiiraay, de son côté, mise sur les réseaux de l’État, maires, préfets, relais institutionnels, pour construire rapidement une machine électorale. C’est le modèle classique du parti du président en Afrique de l’Ouest, avec ses avantages en termes de ressources et ses limites en termes de légitimité populaire.

Pour les investisseurs et les partenaires internationaux du Sénégal, cette recomposition introduit une incertitude supplémentaire sur la continuité des réformes engagées. La stabilité gouvernementale, qui conditionne notamment les grands chantiers d’infrastructures et les négociations autour des ressources pétrolières et gazières, dépendra en partie de la capacité de Faye à construire une majorité de rechange avant les prochains rendez-vous électoraux.

La rupture Sonko-Faye n’est pas un accident de parcours : elle est le produit d’une tension structurelle entre la logique du mouvement et la logique de l’État. La vraie question, celle que Linguère pose sans encore y répondre, est de savoir lequel des deux hommes saura faire la démonstration que le peuple sénégalais, celui qu’ils s’arrachent tous deux symboliquement, est de son côté.

Sources