Mali : la gestion des marchés publics de la junte réclamée à l’audit

La rédaction

septembre 7, 2026

Au Mali, des associations regroupées au sein du Réseau des Associations Maliennes de Lutte contre la Corruption et la Délinquance Financière réclament un audit des marchés publics conclus sous la junte. Cette demande, formulée fin avril 2024 auprès de la Cour suprême et du Bureau du Vérificateur général, place le pouvoir militaire de Bamako devant une contradiction qu’il ne peut plus esquiver : peut-on se proclamer rupture avec les pratiques du passé tout en se soustrayant à l’examen de sa propre gestion contractuelle ? La question vaut aussi, et avec une acuité comparable, pour le Burkina Faso et le Niger, trois pays qui ont fait de la « bonne gouvernance » la justification principale de leurs putschs.

Le cas malien : quand la société civile retourne le discours de rupture contre la junte

Le Réseau des Associations Maliennes de Lutte contre la Corruption et la Délinquance Financière (RAMLCDF), qui fédère une centaine d’organisations, a d’abord interpellé le président de la transition le 22 février 2024 sur plusieurs marchés publics spécifiques, avant de porter officiellement la demande devant les instances de contrôle deux mois plus tard. La démarche cible explicitement les contrats conclus pendant la période de gouvernance militaire, et non, comme il serait plus commode politiquement, les seuls errements des régimes antérieurs.

La portée symbolique de cette initiative est considérable. La junte malienne, à l’instar de ses homologues burkinabè et nigérienne, a fondé une partie de sa légitimité sur la dénonciation de la corruption des gouvernements civils. RFI rapporte que les associations anticorruption présentent explicitement cet audit comme un « test de crédibilité » pour le pouvoir. Refuser ou ignorer la demande revient à valider, de fait, le soupçon que la rupture proclamée ne concerne que les pratiques des adversaires politiques.

Du côté des autorités, la réponse s’est révélée pour le moins circonspecte. Selon les éléments disponibles, aucun engagement formel n’avait été pris à ce stade. Les services de la Direction générale des marchés publics ont bien inscrit des missions d’audit dans leurs programmes de passation pour 2024, mais rien ne permet d’établir qu’il s’agissait d’une réponse directe aux demandes de la société civile. Le cadre réglementaire malien prévoit pourtant, en principe, que des audits de marchés publics soient conduits par les services d’inspection de l’État, ce qui signifie que la junte dispose des instruments nécessaires, sans pour autant les actionner.

Les données du Bureau du Vérificateur général offrent un contexte saisissant. Entre 2021 et 2023, les rapports de l’institution ont mis en évidence des irrégularités dans la passation et l’exécution des marchés publics pour des montants substantiels : des visas accordés à des marchés dont les prix unitaires dépassaient la mercuriale représentaient à eux seuls 783,75 millions de francs CFA d’irrégularités documentées, auxquels s’ajoutent des octrois de gratuités sans base légale (663,08 millions), des distributions irrégulières d’équipements agricoles (518,74 millions) et des marchés réceptionnés sans qu’ils aient été entièrement exécutés (52,61 millions). Ces constats couvrent des exercices chevauchant la période de transition, ce qui rend d’autant plus légitime la demande d’un examen approfondi.

Un phénomène régional : l’opacité contractuelle comme constante des transitions

Le cas malien ne saurait être analysé en vase clos. Au Burkina Faso, les données disponibles sur la commande publique depuis le coup d’État de janvier 2022 dessinent un tableau préoccupant : les procédures exceptionnelles, gré à gré et entente directe, auraient représenté plus de 50 % des marchés publics attribués sous la transition, soit environ 63 milliards de francs CFA, ou 55 % du montant total de la commande publique sur la période concernée. Cette proportion, structurellement supérieure aux standards en vigueur dans les pays membres de l’UEMOA, témoigne d’une dérogation systématique aux règles de mise en concurrence, au nom, le plus souvent, de la « sécurité nationale » ou de l’« urgence opérationnelle ».

Au Niger, depuis l’avènement du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) en juillet 2023, la concentration sectorielle des marchés publics révèle des priorités qui interpellent : les travaux publics représentent 340,3 milliards de francs CFA, soit 51 % du montant total recensé, tandis que le commerce concentre 294,6 milliards supplémentaires (44 % environ). Cette répartition, qui laisse peu de place aux secteurs sociaux dans les statistiques de la commande publique, pose la question de la cohérence entre les discours de souveraineté et la réalité des allocations budgétaires.

Le cadre normatif : une architecture juridique qui résiste, mais ne suffit pas

Un argument souvent avancé par les autorités des pays en transition est celui de leur retrait des institutions régionales, censé les affranchir des contraintes normatives extérieures. Il mérite d’être déconstruit. Bien que le Mali, le Burkina Faso et le Niger aient été suspendus de la CEDEAO, ils restent membres à part entière de l’UEMOA, et, à ce titre, demeurent soumis à la Directive n° 04/2005/CM/UEMOA, qui fixe les règles communes de passation, d’exécution et de règlement des marchés publics. Cette directive prévoit des exclusions, notamment pour certains besoins de défense et de sécurité nationale, mais ces dérogations sont circonscrites et ne sauraient couvrir l’ensemble de la commande publique civile.

L’architecture normative existe donc. Ce qui manque, c’est la volonté politique de la faire respecter et, en corollaire, les mécanismes indépendants de contrôle ex post. Sur ce point, les précédents africains documentés sont instructifs. Au Niger, après la transition militaire de 2010-2011, un audit a posteriori des marchés du ministère de la Défense avait conclu à des détournements de l’ordre de 76 milliards de francs CFA entre 2014 et 2019, impliquant des surfacturations et du matériel non livré. En Côte d’Ivoire, un audit indépendant des marchés publics de la gestion 2019 avait établi que 55 % des marchés audités n’avaient pas respecté les procédures de passation. Ces exemples montrent que l’audit post-transition est techniquement réalisable, et que ses résultats, quand ils existent, ne manquent pas de substance.

L’audit comme épreuve de vérité des transitions

La demande des associations maliennes dépasse la seule question des marchés publics. Elle interroge la nature profonde des transitions militaires en Afrique de l’Ouest : s’agit-il d’une rupture effective avec les logiques prédatrices de l’État, ou d’une substitution d’acteurs qui perpétue les mêmes pratiques sous un vernis de souveraineté ?

Pour les décideurs et les partenaires techniques et financiers qui continuent d’interagir avec ces gouvernements, et pour les bailleurs qui maintiennent, sous différentes formes, des flux financiers vers ces pays, la réponse à cette question a des implications concrètes. Le silence des juntes face aux demandes d’audit constitue en lui-même une donnée politique. Il révèle que la transparence, revendiquée comme valeur fondatrice des nouvelles gouvernances sahéliennes, trouve rapidement ses limites lorsqu’elle risque de s’appliquer aux détenteurs actuels du pouvoir.

La transparence des marchés publics dans les transitions militaires en Afrique de l’Ouest n’est pas seulement un enjeu technique de passation de contrats : c’est un révélateur de la sincérité politique des régimes de rupture. À l’heure où le Sahel se restructure autour de nouvelles alliances et de nouvelles rhétoriques, la société civile malienne a posé la bonne question. Reste à savoir si quelqu’un, à Bamako comme à Ouagadougou ou Niamey, est prêt à y répondre.

Sources