Lancée en août 2020 sur la promesse d’une parenthèse de dix-huit mois, la transition malienne a largement dépassé ses engagements initiaux sans qu’un calendrier électoral crédible ne soit à ce jour fixé. À l’heure où le Mali a officiellement quitté la CEDEAO, la question de la légitimité institutionnelle du pouvoir de Bamako se pose avec une acuité inédite.
Des engagements initiaux rapidement dépassés
La chronologie est désormais bien établie. La charte de transition adoptée en octobre 2020 fixait une durée de dix-huit mois, à compter de l’investiture des autorités. Le Conseil de sécurité de l’ONU avait alors rappelé que cette période devait conduire à des élections générales dans ce délai. Un calendrier provisoire détaillé, présenté en 2021, prévoyait un référendum constitutionnel au second semestre de cette année-là, suivi d’élections régionales et communales au quatrième trimestre, puis d’une présidentielle et de législatives au premier trimestre 2022.
Aucune de ces échéances n’a été tenue. Le référendum constitutionnel, reporté une première fois en mars 2023 — officiellement en raison du retard d’installation de l’Autorité indépendante de gestion des élections (AIGE) et d’une réorganisation territoriale inachevée —, s’est finalement tenu le 18 juin 2023. Le Monde avait alors relevé que l’opposition accusait la junte de « jouer la montre ». Le scrutin s’est conclu avec 96,91 % de « oui » selon la Cour constitutionnelle, mais un taux de participation officiellement établi à 38,23 % que la mission d’observation indépendante MODELE-Mali estimait plutôt à environ 28 %. Quant à l’élection présidentielle initialement prévue en février 2024, elle a été reportée sine die dès septembre 2023. La date du 26 mars 2024, qui marquait la fin théorique de la transition, est passée sans qu’aucun nouveau calendrier ferme n’ait été annoncé.
La CEDEAO : d’une pression graduée à une rupture consommée
La réponse régionale à ces manquements a suivi une trajectoire en dents de scie. En juillet 2022, la CEDEAO avait levé l’essentiel de ses sanctions économiques contre le Mali, en échange de la présentation d’un chronogramme de transition fixant la fin du processus à mars 2024 et de l’adoption d’une nouvelle loi électorale. L’organisation avait néanmoins maintenu les sanctions individuelles contre les dirigeants de la junte et la suspension institutionnelle du Mali.
Ce compromis de 2022 s’est révélé insuffisant à moyen terme. En février 2024, Le Monde rapportait que la CEDEAO levait encore des sanctions financières contre le Mali — signe que le dossier restait politiquement non résolu. La stratégie de pression graduée n’avait pas produit de retour à l’ordre constitutionnel. Le dénouement est venu d’un tout autre angle : le 29 janvier 2025, la sortie effective du Mali de la CEDEAO — avec un délai de transition de six mois pour les aspects administratifs et financiers — a redéfini le cadre de la relation. L’organisation continue d’affirmer que l’absence de calendrier électoral crédible demeure incompatible avec les engagements pris, mais elle parle désormais moins d’élections maliennes que de gestion de la rupture institutionnelle avec Bamako.
Un modèle sahélien de transition qui s’institutionnalise
Le Mali n’est pas un cas isolé, mais il est le plus avancé dans la durée. La comparaison avec les voisins immédiats est éclairante. Au Burkina Faso, la transition militaire a été formellement prolongée pour soixante mois à compter de juillet 2024. En Guinée, la combinaison d’une charte de transition et d’un chronogramme électoral sans cesse repoussé reproduit le même schéma. Au Niger, le processus est encore en structuration depuis le coup d’État de 2023.
Ce que l’IFRI décrit comme un schéma récurrent — dialogue national, nouvelle constitution, puis élections dont la séquence est indéfiniment différée — semble s’être imposé comme modèle de gouvernance dans la sous-région. Les données historiques sur les transitions militaires africaines éclairent la singularité de ce moment : entre 2002 et 2020, la médiane du temps pendant lequel des putschistes restaient au pouvoir était de vingt-deux jours, et dans onze cas sur dix-sept, le pouvoir était rendu à un civil en moins de quarante jours. Les transitions actuelles au Sahel s’inscrivent dans une tout autre temporalité, de dix-sept mois à quatre ans selon les ensembles étudiés — et le Mali dépasse désormais ces bornes hautes.
Sur le plan de la légitimité institutionnelle, les analyses convergent : la conformité aux textes ne suffit pas si les institutions ne reflètent pas les attentes des populations. Les autorités maliennes ont instrumentalisé la séquence constitutionnelle — référendum inclus — comme substitut à la légitimité électorale, sans pour autant produire les conditions d’un consensus politique large. Un scrutin à 96,91 % de « oui » avec une participation contestée illustre précisément ce glissement : la forme institutionnelle est préservée, mais sa substance démocratique est amoindrie.
Des acquis revendiqués face à une légitimité en suspens
Les autorités de transition ne sont pas sans arguments. Elles mettent en avant une réorientation des partenariats stratégiques, un renforcement des capacités des Forces armées maliennes, et des projets de développement présentés comme des acquis tangibles. Sur le plan symbolique, le discours de souveraineté retrouvée résonne dans une partie de l’opinion, notamment chez des populations fatiguées des instabilités chroniques des décennies précédentes.
Mais ces éléments se heurtent à deux limites structurelles. D’une part, aucune donnée indépendante ne permet à ce jour de valider ou d’infirmer les progrès officiellement revendiqués : les défis sécuritaires demeurent prégnants dans de larges portions du territoire, et l’économie continue de souffrir d’une combinaison de chocs exogènes et de pressions structurelles. D’autre part, la question de la durée indéfinie de la transition pose un problème de fond que les réformes institutionnelles engagées ne résolvent pas : gouverner sans mandat électoral pendant cinq ans fragilise la chaîne de légitimité de l’ensemble de l’architecture étatique, quelle que soit par ailleurs la qualité des politiques publiques conduites.
Quelle sortie de crise ?
La sortie de la CEDEAO a supprimé le principal mécanisme de pression externe sur le calendrier électoral malien. Les autorités de Bamako disposent désormais d’une latitude accrue pour conduire la transition à leur rythme, sans les contraintes formelles qu’imposait l’appartenance à l’organisation régionale. C’est précisément ce que les partisans du retrait présentaient comme un avantage ; c’est aussi ce qui rend la normalisation institutionnelle plus difficile à concevoir.
La question qui s’impose à l’analyse n’est donc plus tant de savoir si les autorités de transition respecteront les délais qu’elles ont elles-mêmes fixés — la réponse est connue —, mais de comprendre à quelles conditions un retour à l’ordre constitutionnel reste envisageable dans un contexte où les garde-fous régionaux se sont effacés et où la transition s’est progressivement institutionnalisée comme mode normal de gouvernement. La réponse dépendra moins d’un calendrier électoral que de la capacité des acteurs politiques maliens à reconstruire, de l’intérieur, les conditions d’un consensus minimal sur les règles du jeu.
Sources
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Charte de la transition malienne (2020) — ConstitutionNet, octobre 2020
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Rapport du Conseil de sécurité de l’ONU sur le Mali (avril 2021) — Nations Unies, avril 2021
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Référendum constitutionnel malien de juin 2023 — Le Monde, juin 2023
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Enseignements du référendum constitutionnel au Mali — ISS Africa, 2023
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Mali’s Non-Transition — Africa Center for Strategic Studies, mars 2024
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Sortie du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO — Le Monde, janvier 2025
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Trajectoires après les coups d’État militaires — Inclusive Peace Institute, janvier 2025
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Transitions militaires au Mali, Burkina Faso, Guinée, Niger — Deutsche Welle, 2024