Roumanie uranium Afrique : quand Bucarest s’invite dans le bras de fer nigérien

La rédaction

août 8, 2026

Une société d’État roumaine voudrait acquérir environ un tiers du stock d’uranium bloqué à Niamey depuis près de neuf mois. Cette démarche, révélée par Jeune Afrique, s’inscrit dans un contentieux juridique aux ramifications internationales et illustre les nouvelles dynamiques de sécurisation des approvisionnements en uranium à l’échelle européenne.

Un stock sous tension au cœur d’un bras de fer

Depuis fin 2024, plus de mille tonnes de concentré d’uranium sont entreposées dans des conteneurs aux abords du tarmac de l’aéroport de Niamey. Ce stock est au cœur d’un différend opposant l’État nigérien à Orano, l’opérateur historique des mines d’uranium au Niger. Le groupe français valorise ce stock autour de 250 millions d’euros et revendique des droits sur cette production issue de la SOMAÏR, sa filiale dont il a perdu le contrôle opérationnel fin 2024 avant qu’elle ne soit nationalisée par les autorités de Niamey.

Le contentieux s’est durci en deux volets. Sur les actifs miniers, le retrait du permis d’exploitation d’Imouraren en juin 2024 a déclenché un premier arbitrage international d’Orano contre l’État du Niger. Sur le stock lui-même, un tribunal arbitral du CIRDI a rendu en septembre 2025 une décision favorable à Orano, ordonnant à Niamey de ne pas vendre, céder ni faciliter le transfert à des tiers de l’uranium retenu. Malgré cette décision, Le Monde rapportait début 2026 que le stock demeurait bloqué et le litige ouvert.

C’est dans cette impasse juridique qu’une troisième partie fait irruption.

Nuclearelectrica, candidate inattendue

Selon des documents révélés conjointement par Jeune Afrique et MDMG Sahel, c’est SN Nuclearelectrica, la société d’État roumaine du secteur nucléaire, qui s’est positionnée pour acquérir environ 300 tonnes de yellowcake auprès de la SOPAMIN, le pendant public nigérien. Le choix de cet acheteur n’est pas anodin : Nuclearelectrica exploite la centrale de Cernavodă, en Roumanie, dont les deux réacteurs CANDU en service consomment environ 400 à 410 tonnes d’uranium naturel par an. Selon les données disponibles, l’entreprise s’approvisionne actuellement auprès de Cameco et de Kazatomprom, après avoir réduit sa dépendance à la seule Compania Nationala a Uraniului nationale.

Une acquisition nigérienne représenterait donc, en volume, l’équivalent de quelques mois de combustible pour Cernavodă, un apport non négligeable, mais pas stratégiquement décisif en soi. Ce qui l’est davantage, c’est le signal politique que cette démarche envoie.

La diversification européenne, moteur de fond

L’entrée d’un acteur roumain dans ce dossier ne peut se lire indépendamment du mouvement de fond qui traverse l’Europe depuis 2022. Après l’invasion russe de l’Ukraine, les pays membres de l’OTAN dotés de centrales nucléaires ont engagé une course à la diversification de leurs sources d’uranium : la Finlande a conclu un contrat avec Westinghouse pour ses réacteurs VVER, la Belgique et la République tchèque ont rompu ou non reconduit leurs contrats avec Rosatom, et la Commission européenne, via le programme REPowerEU, pousse à limiter les importations de matières nucléaires russes.

Dans ce contexte, le Niger, malgré son régime putschiste et son instabilité institutionnelle, représente un gisement alternatif aux sources kazakhes ou canadiennes. La Roumanie, membre de l’OTAN et dépendante d’une chaîne d’approvisionnement qu’elle cherche à élargir, a objectivement intérêt à explorer de nouvelles sources, fût-ce dans des conditions politiques et juridiques incertaines.

Le chercheur Teva Meyer, spécialiste de la géopolitique du nucléaire à l’IRIS, avait dès juillet 2023 tempéré les craintes d’une pénurie immédiate en Europe liée au Niger, en raison des délais propres au cycle du combustible. Mais à moyen terme, la sécurisation des flux reste un enjeu réel pour les opérateurs européens.

Menace russe, levier nigérien

La démarche roumaine intervient également dans un contexte de rivalité géopolitique accrue autour du stock nigérien. En juillet 2025, le Niger et la Russie ont signé un mémorandum d’entente sur le nucléaire civil et l’uranium, impliquant Rosatom et le ministère nigérien de l’Énergie. En décembre 2025, le groupe public TNUC aurait conclu un protocole de coopération avec Uranium One Group, filiale de Rosatom, pour relancer l’exploration de nouveaux gisements. Rosatom et les autorités nigériennes ont certes nié tout achat direct du stock bloqué, mais La Croix a évoqué en décembre 2025 une « piste russe » derrière un mystérieux convoi d’uranium, entretenant le flou.

Pour Niamey, ces prétendants multiples roumain, russe, potentiellement chinois, constituent autant de leviers dans sa négociation avec Orano et, plus largement, dans sa reconquête de la rente uranifère. Pour les Européens, laisser ce stock partir vers Moscou ou Téhéran constituerait un précédent géopolitiquement préoccupant.

Des blocages judiciaires comme inconnue principale

La transaction envisagée par Nuclearelectrica se heurte à un obstacle de taille : la décision arbitrale du CIRDI, qui interdit formellement à l’État nigérien de vendre ou de céder l’uranium litigieux à des tiers. Orano a d’ailleurs indiqué qu’il se réserverait le droit d’agir contre tout tiers impliqué dans une telle opération. Un acheteur roumain s’exposerait donc à un risque juridique substantiel, ce qui pourrait expliquer la prudence des formulations retenues dans les documents révélés par Jeune Afrique : un positionnement, pas un contrat signé.

L’affaire soulève une question plus large : dans quelle mesure une société d’État membre de l’OTAN peut-elle s’engager dans une transaction contestée sur le plan international, au risque de fragiliser la position européenne dans ce dossier ? La réponse dépendra autant des calculs de Bucarest que de la pression que ses partenaires occidentaux choisiront ou non d’exercer.


Sources