La normalisation des relations entre l’Algérie et le Mali, après des mois de tensions ouvertes, ne relève pas d’une dynamique purement bilatérale. Derrière cette réconciliation se profile une puissance extérieure dont les intérêts au Sahel ne cessent de se consolider : la Russie. Comprendre le rôle de Moscou dans ce rapprochement, c’est comprendre la logique globale de la diplomatie russe en Afrique une logique dans laquelle la médiation n’est jamais désintéressée.
La rupture algéro-malienne : un terrain propice à l’influence russe
En Janvier 2024, le porte-parole du gouvernement malien de transition, le colonel Abdoulaye Maïga, annonce la fin avec effet immédiat de l’Accord d’Alger de 2015, invoquant des « actes d’hostilité » et une « instrumentalisation » imputés à Alger, principal médiateur du texte. La rupture est nette, publique, délibérément théâtrale. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large de redéfinition souveraniste des partenariats extérieurs de Bamako un discours que Moscou a contribué à nourrir, sans jamais l’avoir inventé.
Car le terrain était préparé. Depuis fin 2021, la junte malienne a fait le choix d’une alliance sécuritaire avec la Russie, d’abord via le groupe Wagner, puis, à partir de 2025, via Africa Corps, la structure paramilitaire désormais directement intégrée au ministère russe de la Défense. Selon les estimations convergentes du Le Monde, d’ADF Magazine et de Deutsche Welle, ce contingent représente aujourd’hui entre 2 000 et 2 500 soldats déployés au Mali, principalement à Bamako et dans le centre du pays, avec des emprises dans le nord héritées de Wagner. Cette présence militaire massive constitue le socle sur lequel s’appuie l’influence politique russe.
La crise avec Alger, qui avait elle-même soutenu les groupes rebelles signataires de l’Accord de 2015, perçus par Bamako comme des ennemis offrait à Moscou une opportunité : jouer les bons offices entre deux capitales dont elle entretient des relations stratégiques distinctes, et ainsi élargir son rôle de partenaire sécuritaire à celui de puissance diplomatique régionale.
Un facilitateur avec ses propres intérêts
La diplomatie russe en Afrique n’a jamais prétendu à la neutralité au sens classique du terme. Les précédents sont instructifs : au Soudan comme en Éthiopie, Moscou a moins agi en médiateur équilibré qu’en soutien actif à certains régimes ou en frein aux initiatives occidentales et onusiennes. En Éthiopie, la Russie a notamment utilisé son influence au Conseil de sécurité pour ralentir des appels à la cessation des hostilités sur le Tigré, comportement qui relève du calcul stratégique, non de la facilitation neutre.
Dans le dossier algéro-malien, la configuration est différente mais la logique reste identique. Moscou dispose d’accords militaires et sécuritaires solides avec Bamako : un accord de coopération militaire et technique signé le 25 mars 2023 à Moscou et ratifié par le Conseil national de transition malien en juillet 2024, venant consolider des textes antérieurs datant de 2003 et 2019. Un accord de coopération sécuritaire couvrant le renseignement, la sécurité intérieure et la formation du personnel a également été signé fin 2022. Le coût total de ce partenariat, incluant le volet paramilitaire avec Wagner puis Africa Corps, est estimé à près de 900 millions de dollars entre 2021 et 2025, selon des sources diplomatiques citées par Reuters.
Avec Alger, la relation est d’une autre nature : une coopération militaro-technique de longue durée, fondée sur des accords renouvelés et une dépendance algérienne partielle aux équipements russes. L’Algérie reste l’un des premiers importateurs africains d’armements russes. Cette double relation donne à Moscou une position singulière : celle d’un acteur ayant des leviers sur les deux parties, ce qui n’est pas la définition de la médiation, mais celle de l’arbitrage intéressé.
La rhétorique de la stabilité comme levier d’influence
Le discours russe au Sahel repose sur quelques formules-clés : respect de la souveraineté, partenariat sans conditions, alternatives aux anciens tuteurs coloniaux. Cette rhétorique antioccidentale, analysée par l’Africa Center for Strategic Studies comme un outil central de la stratégie africaine de Moscou, remplit plusieurs fonctions simultanément. Elle légitime la présence militaire russe. Elle alimente la défiance envers la France et, plus largement, envers les cadres multilatéraux portés par l’Occident dont l’Accord d’Alger était précisément un produit.
En favorisant la rupture de cet accord puis en se positionnant comme facilitateur de la réconciliation, Moscou accomplit un double mouvement : démanteler l’architecture de paix portée par des acteurs concurrents, puis se proposer comme recours alternatif. Le schéma n’est pas nouveau. Les analyses récentes sur le modèle d’influence russe au Sahel, notamment celles de la chercheuse Niagalé Bagayoko, insistent sur cette combinaison d’appui sécuritaire, d’influence informationnelle et de sous-traitance d’État, Wagner, puis Africa Corps, fonctionnant comme instruments de la politique étrangère russe, non comme entités autonomes.
Un Sahel en recomposition, une Russie qui consolide
La recomposition géopolitique du Sahel est réelle : retrait des forces françaises du Mali, du Burkina Faso et du Niger, sortie de ces trois pays de la CEDEAO au profit d’une Alliance des États du Sahel, remise en cause des cadres multilatéraux traditionnels. Dans cet espace laissé vacant, Moscou n’est pas le seul prétendant, la Chine, la Turquie, les Émirats arabes unis jouent également des rôles croissants mais la Russie y occupe une place particulière, adossée à une présence militaire directe.
Sur le plan économique, les échanges commerciaux entre la Russie et l’ensemble du continent africain atteignaient selon les sources russes environ 24 à 25 milliards de dollars en 2024, contre 14 milliards d’euros en 2021-2022, une progression notable, mais qui ne représente encore que 2 % environ du commerce extérieur russe global, selon l’Institut français des relations internationales. Les investissements directs russes en Afrique restent marginaux, inférieurs à 1 % des IDE totaux reçus par le continent, concentrés dans les secteurs extractifs mines d’or, uranium, diamants. Ce déséquilibre entre présence militaire et poids économique réel est précisément ce qui rend la diplomatie russe au Sahel si dépendante des leviers sécuritaires et rhétoriques.
La normalisation algéro-malienne, si elle se confirme dans la durée, renforcera indirectement la position de Moscou : un Sahel moins fragmenté entre Alger et Bamako est un Sahel où les réseaux d’influence russes peuvent circuler plus librement, où les accords bilatéraux trouvent une meilleure résonance régionale, et où l’image de Moscou en puissance stabilisatrice gagne en crédibilité.
L’arbitre qui joue sa propre main
La question n’est pas de savoir si la détente entre l’Algérie et le Mali est souhaitable, elle l’est, pour des raisons évidentes de stabilité régionale. La question est de comprendre qui en tire les dividendes diplomatiques, et à quel prix. En se positionnant comme facilitateur de cette normalisation, la Russie transforme son ancrage sécuritaire au Mali en capital politique régional, tout en préservant ses liens avec Alger.
Ce mouvement illustre une tendance plus large de la diplomatie russe en Afrique : instrumentaliser les fractures existantes pour s’imposer comme recours indispensable, sans jamais s’exposer comme partie prenante. L’efficacité de ce modèle sur le long terme reste à éprouver Africa Corps peine déjà, selon plusieurs analyses, à reproduire les résultats opérationnels de Wagner au Mali. Mais dans l’immédiat, Moscou a réussi à transformer une crise régionale en occasion d’élargir son empreinte diplomatique. La vraie question est de savoir si les capitales africaines concernées, Alger et Bamako en tête ont pleinement mesuré le prix de cet arbitrage.
Sources
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Africa Corps, successeur de Wagner au Mali — L’Express, 2025
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Un an après avoir remplacé Wagner, Africa Corps en difficulté au Mali — Le Monde, juin 2026
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L’accord de coopération militaire Mali-Russie ratifié — Journal du Pays, 2024
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Il est improbable que la transition à Africa Corps améliore la sécurité au Sahel — ADF Magazine, juillet 2025
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Les effets contradictoires des sanctions sur les relations économiques russo-africaines — IFRI
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Mali : l’accord d’Alger dénoncé, les tensions avec Alger expliquées — Deutsche Welle, 2024
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Objectifs stratégiques et influences de la Russie en Afrique — Africa Center for Strategic Studies
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De Wagner à Africa Corps : comment la Russie a sapé la stabilité du Mali — The Sentry, décembre 2025
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Note IRIS : Algérie-Mali, une relation sous tension — IRIS, juin 2024