Cameroun : la guerre des clans désarme le renseignement

La rédaction

septembre 17, 2026

La Direction générale de la recherche extérieure (DGRE) camerounaise, jadis redoutée à travers toute l’Afrique centrale, traverse une période de fragilisation sans précédent. En cause : les rivalités qui déchirent le sommet de l’État autour d’un président Paul Biya vieillissant, transformant l’appareil sécuritaire en terrain de règlements de comptes. Un épisode révélateur, la divulgation en novembre 2021 d’une conversation confidentielle entre hauts responsables des services, a mis en lumière une réalité que beaucoup pressentaient sans oser la formuler.

Une fuite symptomatique d’un appareil en décomposition

En novembre 2021, une conversation privée entre le colonel Émile Joël Bamkoui, alors chef de la Sécurité militaire (Semil), et un lanceur d’alerte se retrouve sur les réseaux sociaux. L’épisode dépasse le simple incident de sécurité opérationnelle : il illustre la porosité croissante d’un appareil dont les membres se livrent, en coulisses, à des récits contradictoires sur son propre fonctionnement. Selon Jeune Afrique, qui a enquêté sur la fracture des services camerounais, le ministère de la Défense n’a pas souhaité commenter publiquement l’affaire. Une procédure disciplinaire interne aurait été ouverte, mais aucune déclaration officielle complète n’a jamais été rendue publique ce silence institutionnel étant lui-même révélateur.

Ce cas n’est pas isolé dans la région. On se souvient qu’au Cameroun dès 2017, des notes présidentielles, des bulletins de renseignement et des messages aux forces de défense circulaient déjà sur les réseaux sociaux. Mais la divulgation de novembre 2021 marque une étape supplémentaire : ce n’est plus un document administratif qui fuite, c’est une conversation entre responsables des services eux-mêmes, trahissant des fractures internes que même les agents ne cherchent plus vraiment à dissimuler.

Léopold Maxime Eko Eko, symbole d’une ère révolue

Pour comprendre la trajectoire de la DGRE, il faut revenir sur le mandat de Léopold Maxime Eko Eko, qui en a pris la direction en août 2010. Son profil incarnait, à l’époque, une certaine modernisation du renseignement camerounais : major de promotion de l’École nationale supérieure de police française de Saint-Cyr-au-Mont-d’Or en 1995, titulaire d’un doctorat en sciences de l’information et de la communication spécialisé en intelligence économique, passé par le ministère des Relations extérieures avant d’intégrer le secrétariat général de la présidence, où il analysait directement les notes de renseignement destinées à Paul Biya. Un homme présenté comme connaissant « parfaitement la maison ».

Son mandat a pourtant accumulé les zones d’ombre. On lui attribue certes quelques succès opérationnels dont la négociation de la libération des neuf marins du Bourbon Sagitta enlevés en 2008 mais son nom reste surtout associé à l’affaire la plus explosive de ces dernières années : l’assassinat du journaliste Martinez Zogo en janvier 2023. Arrêté en février de la même année, inculpé pour complicité de torture, Eko Eko a été remplacé à la tête de la DGRE en décembre 2023 par Jean-Pierre Robins Ghoumo, dans ce que plusieurs observateurs ont analysé comme une tentative de réorganisation d’urgence plus que comme une réforme structurelle.

La passation de service entre les deux hommes a d’ailleurs été bloquée plusieurs semaines, sur fond, selon Africa Intelligence, de règlements de comptes internes illustration supplémentaire du climat délétère qui règne au sein du service.

Le secrétariat général de la présidence, pivot opaque du dispositif

Au cœur de ces tensions, Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence de la République et ministre d’État, occupe une position pivot dont les contours formels et informels restent difficiles à démêler. Sur le plan institutionnel, il bénéficie d’une délégation de signature du chef de l’État, ce qui lui confère une capacité réelle d’agir au nom de Biya sur certains actes administratifs. Mais c’est son rôle informel qui concentre les accusations les plus graves.

Plusieurs sources de presse lui prêtent une capacité à filtrer ou réorienter les notes de renseignement avant qu’elles n’atteignent le président, au point que certains évoquent une « structure bis » au secrétariat général qui court-circuiterait les canaux officiels. Ces allégations, rapportées notamment par Africa Press, ne disposent pas de preuves matérielles rendues publiques. Ce qui est mieux établi, en revanche, c’est la réalité d’une forte capacité d’intermédiation : Ngoh Ngoh agit comme un passage quasi obligé entre certains services et la présidence, ce qui lui confère un levier considérable sur les nominations et les arbitrages sécuritaires résumé par certains dans la formule qu’il « domine parce qu’il nomine ».

Rivalités de clans et brouillage des chaînes de commandement

La DGRE n’est pas seule dans ce paysage fragmenté. Martin Mbarga Nguélé, directeur de la Sûreté nationale, et Eko Eko représentaient deux piliers d’un dispositif de sécurité construit autour de la loyauté personnelle au chef de l’État plutôt qu’autour d’une architecture institutionnelle cohérente. Une photo officielle du 6 janvier 2012 au palais de l’Unité, réunissant Biya, Mbarga Nguélé et Eko Eko, illustrait cette configuration : des hommes proches, des services superposés, des attributions floues.

Ce modèle n’est pas propre au Cameroun. Au Gabon, la crise de succession autour d’Ali Bongo avait conduit à des configurations comparables, transformant le renseignement en enjeu de succession plutôt qu’en outil d’État. Brice Oligui Nguema avait été placé à la tête de la Direction générale des services spéciaux (DGSS) en remplacement de Frédéric Bongo, jugé moins fiable politiquement avant de mener lui-même le coup d’État d’août 2023. Comme le note Gabon Review, la loyauté personnelle y primait sur l’efficacité opérationnelle. Le Cameroun suit une trajectoire similaire, avec cette particularité que la transition n’a pas encore eu lieu, ce qui rend les tensions d’autant plus intenses.

Le renseignement comme enjeu de la succession

C’est là que réside l’essentiel : la bataille pour le contrôle de la DGRE dépasse largement la question sécuritaire. Dans un contexte où les spéculations sur l’après-Biya structurent de plus en plus les comportements des acteurs à Yaoundé, le contrôle des services de renseignement représente un avantage décisif. Qui tient le renseignement tient l’information sur les rivaux, les alliés, les réseaux de financement et les loyautés des militaires. C’est une ressource de pouvoir brute, dont la maîtrise peut peser dans l’arbitrage d’une succession.

La fragilisation de la DGRE n’est donc pas un dysfonctionnement accidentel : elle est la conséquence logique d’un système où les instruments de l’État ont été progressivement transformés en ressources de clan. Des chercheurs comme Niagalé Bagayoko et Léon Koungou, auteurs d’un rapport de référence de 2020 sur la gouvernance du secteur de la sécurité au Cameroun, avaient déjà identifié cette tension entre logiques institutionnelles et logiques patrimoniales comme l’une des failles structurelles de l’appareil sécuritaire camerounais.

La nomination de Jean-Pierre Robins Ghoumo en décembre 2023 a ouvert un nouveau cycle. Mais si les hommes changent sans que les logiques de fonctionnement soient réformées, la DGRE risque de rester ce qu’elle est devenue : un service instrumentalisé par les luttes qu’il est censé surveiller. La vraie question, à l’horizon d’une transition inéluctable, est de savoir si le Cameroun dispose encore d’un appareil de renseignement capable de servir l’État ou seulement de servir certains de ses acteurs.

Sources