Nigeria : derrière l’invitation de Poutine, Moscou joue une double carte de l’AES et de la CEDEAO

La rédaction

septembre 17, 2026

Le 11 septembre 2026, à Abuja, le chargé d’affaires de l’ambassade de Russie au Nigeria, Igor Ivannikov, remettait à Birame Diop, président de la Commission de la CEDEAO, une invitation officielle de Vladimir Poutine au troisième sommet Russie-Afrique, prévu en octobre 2026 à Moscou. Un geste diplomatique en apparence courtois, mais qui révèle, à y regarder de près, une stratégie africaine russe bien plus complexe qu’il n’y paraît.

Un protocole singulier, un signal délibéré

Le premier détail qui mérite attention est d’ordre protocolaire. L’invitation a été remise non pas à Bola Tinubu, président du Nigeria et chef d’État du pays hôte de la cérémonie, mais au président d’une commission régionale. Ce choix n’est pas anodin. La CEDEAO est une organisation intergouvernementale dont les décisions souveraines appartiennent aux chefs d’État membres. S’adresser directement à son organe exécutif, en contournant le président nigérian, revient à traiter la Commission comme un interlocuteur politique à part entière, et à envoyer un signal sur la nature de la relation que Moscou entend construire.

Ce n’est pas la première fois que la Russie adopte cette approche. En mai 2026, Moscou avait déjà transmis une invitation similaire au secrétaire exécutif de la SADC via son ambassadeur au Botswana. Il s’agit donc d’un procédé délibéré : établir des canaux directs avec les institutions régionales africaines, en parallèle de la diplomatie interétatique classique. Cela permet à Moscou de multiplier les points d’ancrage sans dépendre d’un seul interlocuteur étatique.

La réaction de la CEDEAO, rendue publique trois jours plus tard, le 14 septembre, a été mesurée mais positive. Dans un communiqué officiel, Birame Diop a remercié la partie russe et souligné l’importance de partenariats « fondés sur le respect mutuel et des résultats concrets pour l’Afrique de l’Ouest ». L’organisation a indiqué vouloir poursuivre la coopération dans les domaines de la paix, de la sécurité, de l’intégration régionale et du développement durable.

Le grand écart entre AES et CEDEAO

La manœuvre prend tout son sens dans le contexte de la fracture régionale de janvier 2025. Le retrait officiel du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO, acté le 29 janvier 2025, a redessiné la carte géopolitique de l’Afrique de l’Ouest. Ces trois États, qui forment désormais l’Alliance des États du Sahel (AES), sont précisément les alliés les plus proches de Moscou sur le continent. Le dispositif militaire russe, Africa Corps, successeur de Wagner, y est estimé à quelque 2 500 personnels au Mali, et entre 100 et 300 au Burkina Faso et au Niger respectivement, selon des estimations de sources de défense et du Congressional Research Service américain.

Or, en courtisant simultanément la CEDEAO, Moscou pratique un grand écart assumé. D’un côté, elle soutient militairement et politiquement des régimes qui ont tourné le dos à l’organisation régionale. De l’autre, elle cherche à établir un dialogue institutionnel avec cette même organisation. Cette posture peut être décrite comme du pragmatisme diplomatique. Elle révèle surtout une stratégie d’influence qui refuse de s’enfermer dans une seule configuration régionale : l’objectif est de conserver des portes d’entrée dans une Afrique de l’Ouest politiquement fragmentée, quel que soit le camp qui prend le dessus.

Pour la CEDEAO, cette rupture a déjà un coût tangible. Sur le plan budgétaire, la perte des trois États membres a privé l’organisation d’environ 500 millions de dollars de financement via la Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO. Sur le plan institutionnel, les fonctionnaires des pays de l’AES ont cessé leurs fonctions dans les organes de l’organisation, et un plan de contingence a dû être activé pour gérer la liquidation des actifs immobiliers détenus dans ces États. C’est dans cette phase de vulnérabilité et de recomposition que Moscou choisit d’intensifier son ouverture vers Abuja.

Une offensive en plusieurs dimensions

L’invitation au sommet de Moscou ne constitue qu’un élément d’un ensemble plus large. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, avait déjà annoncé en août 2026 la prochaine signature d’un mémorandum de coopération entre la Russie et la CEDEAO, ainsi que la conclusion d’un accord sécuritaire. Les domaines évoqués vont de la sécurité à l’énergie, en passant par le commerce, les technologies et l’éducation.

Cette approche multisectorielle rappelle la méthode déployée lors du sommet de Saint-Pétersbourg en juillet 2023, où 161 accords avaient été signés avec des organisations et autorités étrangères, incluant des protocoles d’accord avec l’IGAD et la CEEAC. Seuls 17 chefs d’État africains avaient fait le déplacement, signe d’un enthousiasme africain plus mesuré que ne le laissent entendre les communiqués officiels russes. Pour autant, les échanges commerciaux entre la Russie et l’Afrique ont atteint 28 milliards de dollars en 2024, ce qui traduit une progression réelle, même si ce chiffre reste sans commune mesure avec les flux générés par les partenaires occidentaux, chinois ou indiens du continent.

La multiplication des propositions ne doit pas masquer une réalité structurelle : les intérêts économiques russes en Afrique de l’Ouest restent limités. Ce que Moscou apporte en priorité, c’est une présence sécuritaire et une légitimation politique pour des régimes en quête d’alternatives à la coopération occidentale. Le vecteur commercial est réel mais secondaire. Le vecteur d’influence est, lui, central.

Birame Diop face à un test stratégique

L’arrivée de Birame Diop à la tête de la Commission offre à Moscou une fenêtre d’opportunité diplomatique. Ancien chef d’état-major général des Armées du Sénégal, ancien ministre des Forces armées et conseiller militaire du secrétaire général des Nations unies, Diop est un profil sécuritaire de premier plan. Sa nomination à la présidence de la Commission en 2026 a été présentée comme un choix ancré dans la recherche de dialogue, y compris avec les États de l’AES, et dans la reconstruction de la crédibilité régionale de l’organisation.

C’est précisément cette phase de reconstruction que Moscou cherche à exploiter. Une CEDEAO fragilisée, désireuse de montrer qu’elle garde une capacité d’influence sur l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest, peut être tentée d’accepter des partenariats qui lui donnent une visibilité internationale sans exiger d’elle des concessions politiques formelles. Le risque est là : dans une période de recomposition institutionnelle, une organisation régionale peut devenir un terrain de projection de stratégies extérieures sans en avoir pleinement conscience.

Du côté nigérian, la posture de Bola Tinubu reste celle d’un pays non aligné et pragmatique. Le ministre des Affaires étrangères Yusuf Tuggar a affirmé que le Nigeria est libre de coopérer avec qui il entend, sans se laisser dicter sa conduite par aucune puissance extérieure. Cette ligne de multi-alignement est cohérente avec la tradition diplomatique d’Abuja, mais elle ne dit pas grand-chose sur la capacité du Nigeria à peser sur les termes de l’engagement russo-CEDEAO.

La question qui demeure

L’enjeu n’est finalement pas de savoir si la CEDEAO doit dialoguer avec la Russie. L’organisation a elle-même affirmé vouloir diversifier ses partenariats, et un dialogue avec Moscou peut, dans certains domaines, servir des intérêts concrets. La vraie question est celle des conditions.

Que cherche réellement la Russie en retour de cette ouverture ? Un accès à des marchés ? Une reconnaissance politique de ses positions au Sahel ? Une légitimation de sa présence militaire dans l’AES au sein du cadre régional ouest-africain ? Ou simplement la possibilité de peser sur les équilibres diplomatiques dans une organisation qui regroupe encore douze États et une population de plus de 300 millions d’habitants ?

Le véritable test viendra avec le contenu du mémorandum de coopération annoncé par Lavrov, et avec la nature des engagements concrets qui découleront du sommet de Moscou. Si la CEDEAO en revient avec des investissements tangibles en infrastructures, énergie ou sécurité collective, le dialogue aura produit un résultat. Si elle en revient avec des déclarations d’intention et un alignement tacite sur des positions géopolitiques russes, la leçon sera tout autre, et Moscou aura réussi à transformer une invitation protocolaire en instrument d’influence durable.


Sources