Confédération AES : le protocole transfrontalier, entre ambition juridique et défis opérationnels

La rédaction

septembre 17, 2026

Le 17 septembre 2026, à Ouagadougou, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont franchi un pas institutionnel notable en adoptant une feuille de route pour la coopération transfrontalière, adossée à un protocole additionnel au traité de la Confédération AES. Un texte juridiquement contraignant, pensé pour coordonner sécurité, action humanitaire et développement dans des zones où l’État peine souvent à se faire sentir. Reste à mesurer la distance entre l’instrument et sa mise en œuvre.

Un cadre juridique inédit pour les zones frontalières

La réunion de Ouagadougou a duré deux jours. Elle a réuni les responsables de l’administration territoriale des trois pays Émile Zerbo pour le Burkina Faso, le général de brigade Issa Ousmane Coulibaly pour le Mali, et Ayouba Abdourahmane, secrétaire général du ministère de l’Intérieur du Niger pour valider une architecture institutionnelle destinée à traiter les crises transfrontalières de manière concertée.

Deux textes en sont issus. Le premier est un protocole additionnel au traité instituant la Confédération AES, spécifiquement dédié à la coopération transfrontalière. Ce type d’instrument, dans l’architecture confédérale AES, ne relève pas d’une simple déclaration d’intention : comme l’indique la documentation disponible sur les textes fondateurs de la Confédération, les protocoles additionnels adoptés par le Collège des chefs d’État constituent des actes confédéraux de mise en œuvre, dont la force normative découle directement du traité. Émile Zerbo l’a formulé sans ambiguïté lors de la clôture des travaux : « La validation du protocole additionnel (…) engage juridiquement nos trois États à une gestion concertée de nos zones frontalières. »

Le second texte institue un cadre de concertation entre les autorités administratives des régions frontalières. Concrètement, il organise un dialogue régulier entre les gouverneurs de ces régions pour coordonner les réponses sécuritaires, humanitaires et de développement. Un plan d’action accompagne ces deux instruments pour en opérationnaliser les orientations au niveau territorial, en impliquant, au-delà des forces de sécurité, les collectivités territoriales et les acteurs communautaires.

Un contexte sécuritaire qui justifie l’urgence

La démarche s’inscrit dans un environnement profondément dégradé. Le Liptako-Gourma la zone des trois frontières entre Burkina Faso, Mali et Niger concentre depuis plusieurs années l’essentiel des violences du Sahel central. Selon une source de presse citant des données ACLED, 2 145 incidents violents avaient déjà été enregistrés en 2026 pour les trois pays combinés, à un rythme susceptible de dépasser 3 000 sur l’année. En 2025, la seule branche burkinabè du JNIM aurait revendiqué 240 attaques entre janvier et mai, selon la BBC.

Cette réalité pèse directement sur les zones frontalières, où la présence administrative est souvent fragmentaire. Des rapports humanitaires et onusiens décrivent des espaces « pratiquement sans présence de l’État », dépourvus de maillage communal de proximité ou d’administration permanente. C’est précisément dans ces interstices que les groupes armés prospèrent, exploitant la porosité des frontières et l’absence de coordination entre les autorités des différents pays.

Niger a d’ailleurs affiché la tonalité la plus pressante lors des travaux de Ouagadougou. Son représentant, Ayouba Abdourahmane, a plaidé pour une mise en œuvre « rapide et coordonnée » des instruments adoptés formule qui révèle autant une volonté d’avancer qu’une conscience des risques d’enlisement.

Les leçons non tirées du G5 Sahel

L’exercice n’est pas sans précédent, et c’est là que l’analyse doit être rigoureuse. La Confédération AES s’attaque à un problème que le G5 Sahel avait déjà tenté de résoudre, avec des résultats mitigés. Dès 2015, les chefs d’état-major des pays membres avaient signé une charte du Partenariat militaire de coopération transfrontalière. La Force conjointe G5 Sahel (FC-G5S) avait ensuite été structurée autour de zones d’intervention permanentes le long des frontières communes. Les analyses disponibles convergent pourtant sur un constat : malgré ces cadres, le G5 Sahel n’a pas réussi à produire une coopération transfrontalière durable et pleinement opérationnelle. L’insécurité persistante, la faiblesse des moyens et la dépendance aux soutiens extérieurs ont limité la portée de ces dispositifs.

La CEDEAO avait également promu des mécanismes de concertation entre autorités régionales frontalières conseils de gouverneurs, comités techniques, conférences annuelles. Un exemple concret est la création en 2022 de l’espace de concertation KADO entre les gouverneurs de Dosso, Kebbi et le préfet de l’Alibori, avec leurs maires, pour traiter des dossiers transfrontaliers échappant aux collectivités locales. Là encore, la documentation disponible permet surtout de décrire la mise en place du dispositif, pas d’en mesurer l’impact réel sur la sécurité ou la mobilité.

Cette histoire récente impose une lecture nuancée des textes adoptés à Ouagadougou. L’AES ne réinvente pas un concept : elle reconstruit un cadre, en dehors de la CEDEAO, sur des bases politiques différentes souveraineté assumée, rejet de la tutelle extérieure mais avec les mêmes défis structurels.

De la coopération politique à la capacité opérationnelle

Le véritable test de ce protocole sera sa traduction sur le terrain. Plusieurs facteurs conditionnent cette transformation.

Le premier est la question des moyens. Coordonner des gouverneurs de régions frontalières suppose que ces gouverneurs disposent de ressources suffisantes, d’une présence administrative effective sur leur territoire et de canaux de communication fonctionnels avec leurs homologues. Or, dans les zones les plus exposées du Liptako-Gourma, ces conditions ne sont pas toujours réunies. Le cadre de concertation nouvellement créé ne génère pas en lui-même les capacités qu’il entend coordonner.

Le deuxième facteur est la cohérence entre les échelons. Le protocole prévoit une implication des collectivités territoriales et des acteurs communautaires, ce qui est une avancée conceptuelle. L’expérience sahélienne montre cependant que l’articulation entre le niveau politique central, l’échelon déconcentré (gouverneurs) et les communautés locales reste l’un des points de friction les plus fréquents dans la gouvernance de crise. L’IGAD, en Afrique de l’Est, a investi des années dans la formation des agents frontaliers et la mise en place de mécanismes techniques régionaux pour produire des résultats intermédiaires documentés réunions tenues, capacités renforcées, procédures harmonisées sans pour autant disposer de bilans quantifiés d’impact sur les conflits.

Le troisième facteur est politique. La Confédération AES évolue dans un environnement diplomatique particulier : sa rupture avec la CEDEAO et ses tensions avec certains partenaires extérieurs limitent les ressources mobilisables et les cadres de vérification indépendante. Aucune réaction officielle documentée de l’Union africaine ou de la Commission de la CEDEAO ne semble avoir été rendue publique à la suite de l’adoption du protocole de septembre 2026 ce silence, qu’il soit stratégique ou diplomatique, illustre la zone grise dans laquelle opère l’AES sur la scène régionale.

Un pari sur l’appropriation régionale

Ce qui distingue potentiellement le dispositif AES de ses prédécesseurs n’est pas son architecture formelle, qui reprend des éléments connus, mais son ancrage politique. Les trois gouvernements ont construit la Confédération sur un récit de souveraineté et d’autonomie stratégique. Ce récit peut générer une adhésion interne plus forte que ne l’ont fait des mécanismes perçus comme extérieurement imposés ou technocratiquement conçus. Il peut aussi créer une pression politique pour que les engagements pris à Ouagadougou ne restent pas lettre morte.

La question posée par ce protocole transfrontalier n’est donc pas celle de sa légitimité elle paraît acquise dans le cadre AES mais celle de sa capacité à produire des effets mesurables dans des zones où l’urgence sécuritaire ne souffre pas l’attentisme institutionnel. Les gouverneurs des régions frontalières auront bientôt à démontrer que leur dialogue régulier se traduit en actions coordonnées, et non en réunions supplémentaires. C’est à cette aune, et non à celle des textes adoptés, que se jugera la portée réelle du sommet de Ouagadougou.

Sources