Le Perekop en Afrique : comment la Russie tisse sa toile maritime du Sahel au golfe de Guinée

La rédaction

septembre 18, 2026

La traversée du navire-école russe Perekop sur près de 30 000 milles nautiques, avec des escales à Maputo, Pointe-Noire, Lomé et Conakry, est présentée à Moscou comme une simple mission de formation d’officiers. Elle s’inscrit pourtant dans un faisceau de présences navales, logistiques et halieutiques qui dessine, port par port, une stratégie maritime russe en Afrique bien plus vaste que la seule coopération militaire affichée.

Un bâtiment armé dans des eaux stratégiques

Le Perekop n’est pas un ferry scolaire. Appartenant à la Flotte de la Baltique, ce bâtiment de la classe Smolny déplace 7 270 tonnes en pleine charge, embarque deux affûts doubles de 76,2 mm, deux affûts de 30 mm et des lance-roquettes antisous-marins, et dispose d’un radar de veille aérienne tridimensionnel ainsi que d’un sonar de coque. Sa mission officielle, former quelque 300 cadets sous la supervision d’une trentaine d’instructeurs , est réelle, mais elle ne résume pas à elle seule l’intérêt stratégique de son parcours africain.

Les escales choisies ne sont pas anodines. Conakry, Lomé et Pointe-Noire ont toutes trois servi, depuis 2025, de points de transit pour des équipements militaires russes à destination du Sahel. En janvier 2025, les navires Adler et Siyanie Severa avaient débarqué à Conakry des véhicules blindés, de l’artillerie et du matériel de brouillage électronique, acheminés ensuite vers le Mali, livraisons documentées par l’Associated Press et l’organisation The Sentry. En 2026, Lomé est devenue à son tour une porte d’entrée pour des véhicules militaires russes acheminés vers le Mali, ce que confirment plusieurs médias d’investigation après l’escale du navire Mikhail Britnev.

La chaîne logistique, du port au désert

La question n’est pas de savoir si le Perekop transporte lui-même des armes, rien ne l’indique. Elle est de comprendre pourquoi Moscou déploie systématiquement ses navires, qu’ils soient de guerre, marchands ou scolaires, dans les mêmes ports qui constituent ses nœuds logistiques vers l’intérieur du continent.

Le cas du Lady Mariia illustre jusqu’où ces tensions peuvent remonter. Ce navire roulier, sanctionné et identifié par le renseignement militaire ukrainien comme transporteur d’armes, avait fait escale à Pointe-Noire en février 2025 avant d’être atteint par des drones en Méditerranée en septembre 2026. L’épisode pose une question que les gouvernements africains n’ont pas encore formulée publiquement : leur infrastructure portuaire est-elle exposée aux risques liés au conflit russo-ukrainien ? Les ports de Conakry, Lomé ou Pointe-Noire ne sont pas des belligérants, mais ils peuvent devenir des cibles d’opportunité ou des terrains d’escalade si les équipements qui y transitent sont ciblés par un adversaire de la Russie.

Cette intégration logistique est renforcée par un cadre juridique en construction. En octobre 2025, la Douma russe a ratifié un accord bilatéral militaire avec le Togo prévoyant explicitement l’utilisation réciproque des installations portuaires militaires — un accès privilégié que Le Monde a qualifié d’inédit dans le golfe de Guinée. La Russie n’improvise pas : elle formalise.

La pêche, instrument d’influence sous les radars

La dimension la plus discrète de la présence maritime russe est aussi celle qui touche le plus directement les populations côtières. En août 2024, Moscou a lancé ce qu’elle a baptisé la « Grande expédition africaine » : deux navires scientifiques, l’Atlantniro et l’Atlantida, ont cartographié les ressources halieutiques de 18 pays africains. La publication de ces données a précédé un déploiement accru de chalutiers russes dans les eaux africaines, notamment en Mauritanie.

La portée économique de cette stratégie mérite d’être mesurée. La CEDEAO évalue les pertes liées à la pêche illégale dans le golfe de Guinée entre 2,3 et 9,4 milliards de dollars par an. En 2025, la Russie figurait au troisième rang mondial des pays affichant le moins bon score dans l’indice IUU Fishing Index, qui mesure l’implication des États dans la pêche illicite, non déclarée et non réglementée. La cartographie scientifique précède ici l’exploitation commerciale, selon une logique qui n’est pas sans rappeler les pratiques observées en Arctique.

Des fonds marins aux câbles : la nouvelle frontière stratégique

L’intérêt russe pour les fonds marins africains dépasse la question halieutique. Au printemps 2026, des moyens britanniques, norvégiens et américains ont interrompu au large du Svalbard une opération attribuée au GUGI, la Direction principale russe de la recherche en eaux profondes, potentiellement liée à la préparation de sabotages de câbles sous-marins, selon Reuters. Ce précédent arctique éclaire d’une lumière différente les escales africaines.

Le long de l’arc Conakry–Lomé–Pointe-Noire passent plusieurs câbles sous-marins critiques pour la connectivité du continent : le câble ACE (Africa Coast to Europe) est le seul lien sous-marin reliant la Guinée au réseau mondial, ce qui en fait un point de vulnérabilité singulier. WACS et MainOne longent le littoral ouest-africain jusqu’au golfe de Guinée central. La capacité à cartographier et potentiellement surveiller ces infrastructures constitue un atout stratégique que les escales régulières de navires équipés de sonars et de matériel électronique contribuent, au minimum, à alimenter.

L’Africa Corps et l’élargissement vers l’Atlantique

La présence maritime russe n’est pas séparable de son pendant terrestre. L’Africa Corps, successeur structurel du groupe Wagner opère désormais au-delà du Sahel. Plus de 200 de ses membres ont été déployés en Guinée équatoriale pour assurer la protection du régime Obiang et former les forces locales, selon l’analyse publiée par All Eyes on Wagner. Ce déploiement en Guinée équatoriale, État côtier du golfe de Guinée, illustre le glissement d’une présence essentiellement sahélienne vers une approche combinant sécurité intérieure, logistique portuaire et accès maritime.

La géographie de cette expansion est cohérente. Du Mali enclavé, la Russie cherche des débouchés sur l’Atlantique. Conakry, Lomé et Pointe-Noire ne sont pas seulement des ports d’escale : ils constituent les noeuds d’un corridor qui relie l’intérieur du continent à une façade maritime sur laquelle Moscou entend peser durablement.

Ce que les États africains obtiennent et ce qu’ils risquent

La coopération proposée par Moscou n’est pas unilatérale. Les partenaires africains y trouvent formation navale, équipements, accès à de nouveaux fournisseurs d’armements non soumis aux conditionnalités occidentales, et parfois protection de régimes fragilisés. Le Togo, la Guinée, le Congo-Brazzaville et la Guinée équatoriale ont chacun leurs raisons propres d’accueillir cette présence.

Mais le calcul mérite d’être posé avec lucidité. L’exposition de leurs ports à une logistique militaire susceptible d’être ciblée par des acteurs tiers n’est pas théorique le cas du Lady Mariia en Méditerranée l’a montré. L’absence de déclarations officielles des gouvernements guinéen, togolais ou mozambicain sur l’accueil du Perekop, et l’absence de toute position publique de la CEDEAO ou de l’Union africaine sur la présence navale russe dans les ports de leurs membres, signalent soit une acceptation discrète, soit une difficulté à formuler collectivement une doctrine face à un partenaire dont les offres sont jugées, État par État, plus avantageuses que contraignantes.

Le Perekop quittera les eaux africaines avec ses cadets formés et son carnet d’escales rempli. Ce qu’il laisse derrière lui, c’est la question de savoir si les ports qui l’ont accueilli ont mesuré l’ensemble de ce à quoi ils participent et si cette question sera jamais posée à voix haute dans les enceintes régionales censées défendre leur souveraineté maritime.

Sources