Mali : des drones, Africa Corps et des civils tués — quand la précision militaire devient une question de droit

La rédaction

septembre 17, 2026

Une guerre depuis le ciel s’est installée dans le nord du Mali. Menée conjointement par les Forces armées maliennes (FAMa) et les forces russes d’Africa Corps, cette campagne de drones, documentée sur plusieurs mois par une enquête indépendante, a laissé derrière elle un bilan civil qui interroge les fondements mêmes du droit international humanitaire. La technologie, présentée comme un gage de précision, ne semble pas avoir protégé les populations.

Une enquête qui chiffre l’impensable

L’enquête publiée par Jeune Afrique, conduite conjointement avec Bellingcat et The Sentry, a analysé de manière indépendante environ soixante frappes de drones au Mali. Le constat est sévère : au moins un quart d’entre elles ont causé des victimes civiles, et le bilan total de cette campagne aérienne se chiffrerait en plusieurs centaines de morts parmi les populations civiles. Le titre même du rapport « Ils ont vu les enfants, ils ont quand même tiré » résume l’accusation centrale portée par un témoin anonyme.

La méthode des enquêteurs combine deux types de preuves : des témoignages de survivants, recueillis dans des conditions d’accès difficiles dans le nord du pays, et une analyse systématique image par image de vidéos et de photographies satellites. Ce croisement de sources propre à l’OSINT contemporain tel que pratiqué par Bellingcat confère à l’enquête une robustesse méthodologique qui rend ses conclusions difficiles à écarter d’un revers de main institutionnel.

L’un des cas les mieux documentés est la frappe du 17 mars 2024, survenue à 1 heure du matin dans le village d’Amasrakad, à environ 140 kilomètres au nord-est de Gao. Selon Amnesty International, cette frappe a tué treize civils, dont sept enfants. L’armée malienne avait publié un communiqué présentant l’opération comme une neutralisation de terroristes version que les témoignages recueillis par Amnesty contredisent directement.

L’arsenal s’élargit : des Bayraktar aux Shahed

La campagne aérienne malienne repose sur un arsenal en rapide expansion. Le Mali a signé le 15 août 2024 un contrat avec le fabricant turc Baykar pour l’acquisition de six drones Bayraktar Akinci, d’une valeur de 210 millions de dollars. Un de ces appareils a été formellement identifié au-dessus du village de Tinzawaten, dans le nord du Mali, le 25 août 2024 soit moins de deux semaines après la signature du contrat, ce qui indique que des appareils étaient déjà opérationnels ou en cours de déploiement accéléré. Selon The Defense Post, les premières livraisons officielles à Bamako ont eu lieu en décembre 2024.

Le Bayraktar Akinci est une plateforme de haute gamme, capable d’emporter des armements lourds et dotée de systèmes de ciblage avancés. Son acquisition par la junte du président Assimi Goïta marque une montée en puissance qualitative significative par rapport aux drones de surveillance ou aux quadricoptères armés artisanaux utilisés par certains groupes armés non étatiques dans la région.

La dimension russe de l’équation est tout aussi significative. Si les sources disponibles ne permettaient pas, pour la période 2023-2024, de confirmer solidement la présence de drones de type Shahed au Mali dans le cadre des opérations d’Africa Corps, Bellingcat a documenté en 2026 des frappes géolocalisées impliquant des appareils de type Shahed-136, attribuées au contexte d’appui russe. La trajectoire est claire : Africa Corps apporte non seulement du personnel de combat, mais contribue à la construction d’une capacité aérienne durable.

Le droit international humanitaire à l’épreuve du désert

La question juridique centrale est celle de l’application des principes fondamentaux du droit international humanitaire (DIH) à ces frappes. Le principe de distinction impose de ne diriger les attaques que contre des combattants ou des objectifs militaires, et non contre des civils ou des biens de caractère civil. Le principe de proportionnalité interdit toute frappe dont on peut raisonnablement attendre qu’elle cause des pertes civiles « excessives par rapport à l’avantage militaire concret et direct attendu », selon la formulation de l’article 51(5)(b) du Protocole additionnel I.

Pour les drones, ces principes s’appliquent sans dérogation. L’opérateur qu’il soit malien ou russe doit vérifier la nature de la cible avant de tirer, puis évaluer si les effets collatéraux prévisibles restent proportionnés. Une frappe lancée à 1 heure du matin sur un village, comme à Amasrakad, soulève immédiatement la question de la qualité de l’identification des cibles dans un environnement nocturne et dans un contexte où la distinction entre combattants et civils est structurellement difficile.

Les précédents comparatifs apportent un éclairage utile. Selon les données du Bureau of Investigative Journalism, le taux moyen de victimes civiles par frappe de drone se situait autour de 15 % au Yémen et de 6 à 16 % en Afghanistan selon les périodes. Le seuil d’au moins 25 % documenté au Mali se situe donc nettement au-dessus de ces moyennes déjà préoccupantes. Ce différentiel appelle une explication : manque de renseignement fiable sur les cibles, absence de procédures de vérification indépendantes, ou logique opérationnelle qui accepte délibérément un niveau de dommages collatéraux élevé ?

La réponse officielle des FAMa ne lève pas ces doutes. Face aux accusations, l’armée a alternativement nié viser des civils, invoqué la lutte antiterroriste, ou ignoré les demandes d’explication des journalistes et des ONG. Africa Corps, de son côté, n’a émis aucun communiqué distinct sur les victimes civiles documentées. Cette opacité est elle-même problématique au regard du DIH, qui impose une obligation de transparence et d’enquête lorsque des allégations de violations graves sont portées à la connaissance des parties au conflit.

Un vide de surveillance internationale

La situation est aggravée par l’effondrement du dispositif de surveillance internationale. Human Rights Watch rappelle que la MINUSMA s’est retirée du Mali en décembre 2023, à la demande des autorités de transition, privant ainsi la communauté internationale de son principal instrument de documentation des violations sur le terrain. Ce retrait n’a pas mis fin aux abus il a simplement rendu leur documentation plus difficile et plus dangereuse pour les enquêteurs indépendants.

Dans ce contexte, l’enquête de Jeune Afrique, Bellingcat et The Sentry représente un effort de substitution partielle à ce vide institutionnel. Mais l’OSINT ne saurait remplacer les mécanismes de droit international : des rapporteurs spéciaux de l’ONU ont bien adressé une communication officielle au Mali en janvier 2026, demandant des enquêtes et des poursuites contre les responsables de frappes sur des civils, mais sans mécanisme de contrainte.

Les déplacements de population reflètent l’ampleur de la crise sécuritaire : l’OIM dénombrait 378 363 personnes déplacées internes au Mali en septembre 2024, contre 330 713 en mai de la même année. Une part significative de ces mouvements est concentrée dans le nord du pays, précisément les zones où se déroule la campagne de drones.

La technologie ne résout pas la politique

La question qui traverse cette enquête dépasse le seul cas malien. Elle interroge la fiction de la « guerre propre » que l’image du drone de précision véhicule dans les discours militaires contemporains. La technologie peut améliorer la précision balistique d’une frappe ; elle ne résout pas la question de l’identification correcte des cibles, qui reste fondamentalement un problème de renseignement humain et de procédure de décision. Dans un environnement où les acteurs armés se mêlent aux populations civiles, où l’accès au terrain est limité pour les observateurs indépendants, et où la pression opérationnelle est forte, la tentation de tirer sur des doutes plutôt que sur des certitudes est réelle.

Pour Africa Corps et pour les FAMa, la question de la responsabilité juridique internationale se posera avec une acuité croissante. Les enquêtes d’ONG comme Amnesty International et Human Rights Watch, les investigations journalistiques de Bellingcat et de Jeune Afrique, et les communications des experts onusiens constituent autant de briques d’un dossier qui pourrait, à terme, alimenter des mécanismes de responsabilité qu’il s’agisse de juridictions nationales de pays tiers, de la Cour pénale internationale, ou d’autres instances. L’absence de précédent contentieux contraignant en matière de responsabilité étatique pour frappes de drones comme l’ont montré les cas libyen et yéménite ne signifie pas une immunité permanente. Elle signifie surtout que ce droit est encore en construction. Et que le Mali, avec ses centaines de victimes civiles documentées, pourrait en devenir un cas d’école malgré lui.


Sources