Cameroun : treize morts à Madegoua, Boko Haram met encore à l’épreuve le dispositif sécuritaire

La rédaction

septembre 18, 2026

Dans la nuit du 16 au 17 septembre 2024, treize personnes ont été tuées à Madegoua, localité de l’Extrême-Nord du Cameroun, lors d’une attaque attribuée à Boko Haram. Un massacre de plus dans une région saturée de présence militaire, qui pose une fois encore la question centrale : pourquoi la multiplication des dispositifs sécuritaires ne se traduit-elle pas en protection durable des civils ?


Une attaque de plus dans un bilan déjà lourd

L’Extrême-Nord du Cameroun n’est pas une zone négligée sur le plan sécuritaire. L’armée camerounaise y est déployée en permanence, la Force multinationale mixte (FMM), qui regroupe le Cameroun, le Nigeria, le Niger, le Tchad et le Bénin, y conduit des opérations régulières depuis une décennie. Et pourtant, la nuit du 16 au 17 septembre 2024, des hommes armés ont frappé Madegoua, tuant treize personnes sans que rien ne les en empêche.

L’attaque de Madegoua n’est pas un incident isolé. Elle s’inscrit dans une séquence meurtrière qui traverse toute l’année 2024. Selon Human Rights Watch, au moins 246 attaques ont été recensées dans l’Extrême-Nord entre janvier et juillet 2024, causant la mort d’au moins 169 civils. En septembre de la même année, un rapport de l’OCHA fait état de 15 morts dans la région. En novembre, de nouvelles attaques attribuées à Boko Haram font encore au moins dix victimes civiles. Le compteur tourne, mois après mois, avec une régularité qui interdit de parler de simple résurgence conjoncturelle.

Le bilan humain dépasse les seuls morts au combat. L’OCHA recense, pour la seule période courant de janvier à fin 2024, plus de 39 300 personnes déplacées dans l’Extrême-Nord en raison des violences armées. En septembre 2024, le mois même de l’attaque de Madegoua, plus de 7 400 personnes avaient fui leurs villages dans les seuls départements du Mayo-Tsanaga et du Logone-et-Chari. Ce déplacement de masse, invisible dans les communiqués militaires, est peut-être l’indicateur le plus fidèle de l’échec à protéger les populations.


La FMM : une présence réelle, une efficacité limitée

La Force multinationale mixte affiche des résultats opérationnels qui ne sont pas nuls. En 2023, ses opérations ont abouti à la neutralisation de 115 combattants et à la reddition de plus de 2 100 individus, selon le communiqué présenté au Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine. En 2024, l’opération Lake Sanity 2, lancée en avril, a permis de neutraliser 176 terroristes supplémentaires et d’arrêter 57 individus impliqués dans des activités terroristes. Sur le papier, la pression militaire existe et produit des résultats mesurables.

Mais ces chiffres coexistent avec la persistance des massacres. Ce paradoxe apparent s’explique par des failles structurelles que les analystes documentent depuis plusieurs années. L’ISS Africa pointe les dissensions entre États contributeurs, les menaces de retrait de certains membres comme le Niger ou le Tchad, le manque de troupes et d’équipements adaptés aux environnements lacustres, îles et marécages, et des ressources financières chroniquement insuffisantes. Sur le plan budgétaire, l’Union européenne a engagé 40 millions d’euros pour la période 2023-2024, dont 20 millions effectivement décaissés en 2023. Un montant modeste au regard de l’étendue du territoire à couvrir et de la complexité opérationnelle du bassin du lac Tchad.

À ces contraintes de moyens s’ajoutent des problèmes de coordination : divergences de procédures opérationnelles entre contingents nationaux, difficultés linguistiques, systèmes de communication hétérogènes. La FMM fonctionne davantage comme une coalition d’intérêts nationaux juxtaposés que comme une force intégrée disposant d’une doctrine unifiée. Cette réalité limite sa capacité à anticiper les attaques et à protéger des villages dispersés dans des zones rurales peu accessibles, comme Madegoua.


Boko Haram fragmenté, mais toujours opérationnel

La rhétorique de la victoire imminente sur Boko Haram mérite d’être questionnée à l’aune des dynamiques internes du mouvement. Depuis 2016, le paysage jihadiste dans le bassin du lac Tchad se structure autour de deux factions principales : Jama’at Ahl as-Sunnah lid-Da’wah wa’l-Jihad (JAS), héritier du groupe originel fondé par Abubakar Shekau, et l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP), branche régionale de Daech. Ces deux entités sont en compétition armée permanente, avec des affrontements qui ont fait plus de 100 combattants tués selon certains bilans récents.

En 2024, cette fragmentation ne conduit pas à l’affaiblissement espéré : JAS a regagné du terrain sur plusieurs îles du lac Tchad, tandis qu’ISWAP consolide ses positions continentales et maintient une capacité d’attaque significative au Cameroun. L’EUAA note que la ligne de front entre les deux factions « semble largement stabilisée » mais sans résolution du conflit. En pratique, les deux groupes continuent de s’adapter aux pressions militaires tout en s’affaiblissant mutuellement, une dynamique qui produit des organisations certes réduites, mais encore capables de frapper les civils à grande échelle.

La différence stratégique entre les deux factions est notable : ISWAP tend à se présenter comme une force disciplinée vis-à-vis des populations locales musulmanes, ciblant prioritairement les institutions étatiques et militaires ; JAS, plus proche de la brutalité originelle de Shekau, cible indistinctement les civils. L’attaque de Madegoua correspond davantage au mode opératoire de JAS, même si l’attribution précise à l’une ou l’autre faction reste difficile à établir sans source primaire officielle.


Le Nigeria comme miroir

Pour comprendre les limites du dispositif camerounais, il suffit de regarder ce qui se passe de l’autre côté de la frontière. En 2024, le nord-est du Nigeria a connu plusieurs épisodes meurtriers particulièrement révélateurs. À Gwoza, dans l’État de Borno, trois attentats-suicides simultanés ont frappé un mariage, un hôpital et des funérailles le 29 juin, faisant au moins 32 morts, dont l’un des engins ciblait directement un poste de l’armée nigériane. En septembre, une attaque attribuée à Boko Haram dans l’État de Yobe a causé plus de 100 morts selon la BBC, ravivant la peur dans des communautés qui croyaient la menace maîtrisée.

Ces épisodes nigérians ne sont pas sans rapport avec la situation camerounaise : les groupes armés opèrent de part et d’autre d’une frontière poreuse, exploitant les zones grises entre les dispositifs sécuritaires nationaux. Une attaque repoussée côté nigérian peut simplement se décaler vers le Cameroun. La coopération transfrontalière existe dans les textes et dans les structures, la FMM en est l’expression institutionnelle, mais elle reste insuffisamment fluide pour suivre la mobilité des groupes armés.


La protection des civils, angle mort persistant

Ce qui ressort de l’attaque de Madegoua, comme de l’ensemble du cycle de violences dans l’Extrême-Nord, c’est l’écart persistant entre les métriques militaires et la réalité vécue par les populations. Les opérations de la FMM se mesurent en combattants neutralisés, en camps détruits, en véhicules piégés désamorcés. Ces indicateurs ont leur pertinence, mais ils ne disent rien de la capacité à empêcher un groupe armé de fondre sur un village dans la nuit et de tuer treize personnes.

La protection des civils dans un espace aussi vaste, aussi peu densément doté en infrastructures, et où les renseignements locaux restent fragmentaires, suppose une approche qui dépasse le seul déploiement militaire. Cela implique des mécanismes d’alerte précoce au niveau communautaire, une présence de l’État qui ne se limite pas à l’uniforme, des perspectives économiques qui réduisent la vulnérabilité des populations à la coercition des groupes armés. Or ces dimensions civiles et politiques restent le parent pauvre des stratégies déployées dans le bassin du lac Tchad.

Le gouvernement camerounais n’a pas publié de communiqué officiel détaillé sur l’attaque de Madegoua. Cette discrétion est en elle-même instructive. Elle traduit une communication sécuritaire qui privilégie les annonces de succès opérationnels aux bilans de pertes civiles, une posture compréhensible politiquement, mais qui ne contribue pas à l’évaluation honnête de l’efficacité du dispositif.


Conclusion : l’équation non résolue

Treize morts à Madegoua, treize noms qui s’ajoutent à un bilan qui s’alourdit mois après mois dans l’Extrême-Nord du Cameroun. La Force multinationale mixte continuera ses opérations, l’armée camerounaise maintiendra ses patrouilles, les communiqués annonceront de nouvelles neutralisations. Et la question fondamentale restera posée : comment transformer une présence militaire réelle en sécurité concrète pour les civils de Madegoua, de Ldamang, de Gwoza et de tous les villages que ni les cartes d’état-major ni les bilans opérationnels ne parviennent à protéger durablement ? La réponse exige probablement de reposer autrement le problème, moins en termes de combattants neutralisés, davantage en termes de conditions rendant les populations moins vulnérables à la prédation jihadiste.


Sources