La Banque mondiale gère en Côte d’Ivoire un portefeuille de près de 6 milliards de dollars, soit 3 690 milliards de FCFA, répartis sur 24 projets actifs. Pourtant, c’est désormais à l’aune des résultats obtenus sur le terrain et non du seul volume des engagements que l’institution entend mesurer son action. Un changement de registre significatif, illustré par une rencontre organisée à Abidjan avec des bénéficiaires de ses programmes. Mais entre discours de rupture et réalités d’exécution, la question de l’impact effectif sur les populations reste entière.
La Banque mondiale veut réinventer son image à Abidjan
Marie Chantal Uwanyiligira, directrice de division à la Banque mondiale pour la Côte d’Ivoire, n’a pas ménagé ses mots lors de cette rencontre rapportée par Koaci.com : « On sait que beaucoup de gens pensent toujours que nous sommes une banque qui impose, une banque qui conçoit ses programmes à Washington. » La formule est rare dans la rhétorique institutionnelle habituelle de l’organisation. Elle signale une tentative délibérée de repositionnement vis-à-vis des populations ivoiriennes et d’un secteur privé local de plus en plus sollicité.
L’initiative s’inscrit dans un contexte de réforme interne portée par Ajay Banga, président du Groupe de la Banque mondiale depuis 2023. Sa stratégie de simplification restructuration en cinq vice-présidences thématiques, réduction des indicateurs internes de suivi, recentrage sur les résultats plutôt que les moyens a notamment conduit à l’affichage d’un objectif mondial de préparation des projets ramené à 12 mois. À Abidjan, l’institution fait mieux : « En moyenne, on prépare nos projets en neuf mois », a affirmé Uwanyiligira, citant comme exemple emblématique le programme dans le secteur du gaz, bouclé en seulement cinq mois. La comparaison avec la moyenne antérieure de 19 mois est saisissante, et l’argument a été mis en avant avec insistance.
Le bureau abidjanais n’est pas une antenne marginale : il compte plus de 250 personnes et travaille avec 16 ministères ivoiriens. Cette densité opérationnelle distingue la Côte d’Ivoire du schéma classique de l’institution perçue comme distante. Pour Uwanyiligira, la formule est sans ambiguïté : « On est une banque qui commence par le bénéficiaire et qui finit par le bénéficiaire. »
Des secteurs prioritaires aux résultats contrastés
La CMU et l’éducation : des ambitions à consolider
Le secteur de la santé figure en bonne place dans le narratif de l’institution. La Banque mondiale a approuvé en avril 2026 un financement de 225 millions de dollars pour améliorer les services de santé, de nutrition et de développement de la petite enfance en Côte d’Ivoire, avec un volet explicitement dédié à la Couverture maladie universelle (CMU). La progression de l’enrôlement est réelle : les données disponibles font état de plus de 25 millions de personnes inscrites à la CMU, contre 15,8 millions recensés à la mi-décembre 2024 une accélération notable sur une période courte, même si les écarts entre enrôlement administratif et accès effectif aux soins restent rarement documentés de façon indépendante.
L’emploi des jeunes constitue l’autre axe prioritaire affiché. Le programme PEJEDEC-3 a permis l’insertion de plus de 67 500 jeunes dans la population active, un chiffre qui recouvre des réalités très diverses entre emplois formels durables et activités temporaires. Sur la filière cajou, l’institution revendique plus de 18 321 emplois contribués. Ces données, issues de la communication institutionnelle, n’ont pas fait l’objet d’une évaluation externe publiée permettant d’en vérifier la robustesse méthodologique.
L’énergie : le modèle privé en vitrine
Le secteur de l’énergie illustre le mieux la logique d’articulation entre les trois composantes du Groupe de la Banque mondiale que l’institution veut promouvoir : la Banque mondiale pour les politiques publiques, la SFI pour le financement du secteur privé, la MIGA pour les garanties d’investissement. Uwanyiligira a rappelé que plus de 70 % de la production d’électricité ivoirienne est désormais assurée par des opérateurs privés. C’est précisément ce modèle que la SFI a accompagné, notamment via les projets Atinkou (centrale thermique au gaz, portée par Eranove, avec un engagement SFI de l’ordre de 202 milliards de FCFA) et l’extension de la centrale d’Azito deux actifs structurants pour la fourniture d’électricité en Côte d’Ivoire. Les projets solaires Touba et Laboa, développés dans le cadre du programme Scaling Solar, complètent ce tableau.
Ce « tout privé » dans la production électrique est présenté comme un succès. Il mérite toutefois une lecture prudente : la question du tarif payé par les ménages, de l’accessibilité pour les plus pauvres et de la répartition territoriale des bénéfices de l’électrification reste posée, et n’a pas été abordée lors de la rencontre avec les bénéficiaires.
La question que le discours ne règle pas : les décaissements
L’écart entre engagement et décaissement reste l’angle mort du bilan. Selon les données disponibles, le gouvernement ivoirien s’est fixé un objectif de taux de décaissement de 32 % pour le portefeuille Banque mondiale, avec une cible à 40 % à moyen terme. En 2023-2024, le taux enregistré s’établissait autour de 20,8 %, selon les sources disponibles, avec des variations selon le périmètre retenu. Autrement dit, une part substantielle des 3 690 milliards de FCFA engagés n’est pas encore convertie en dépenses effectives sur le terrain.
Cette tension entre volume du portefeuille et vitesse d’exécution n’est pas propre à la Côte d’Ivoire c’est un problème structurel de la Banque mondiale en Afrique subsaharienne. Elle illustre une réalité que la réduction des délais de préparation ne résout pas à elle seule : préparer un projet en neuf mois est une chose, l’exécuter conformément aux objectifs en est une autre. La littérature académique et les rapports d’évaluation de l’OCDE et de l’AFD signalent d’ailleurs que des projets dont la maturation a été écourtée présentent statistiquement davantage de risques de surcoûts, d’avenants et de retards en phase d’exécution un paradoxe dont l’institution n’a pas fait état lors de la rencontre.
Conditionnalité et légitimité : l’enjeu non dit
La démarche de proximité avec les bénéficiaires a aussi une dimension politique. Dans l’espace UEMOA, la Banque mondiale fait l’objet de critiques récurrentes sur la conditionnalité de ses programmes. Le cas malien où des autorités ont publiquement attribué le non-décaissement de 60 millions de dollars à des exigences sur la masse salariale et les ratios budgétaires résume une tension plus large entre les impératifs de discipline budgétaire que l’institution tend à promouvoir et les marges de manœuvre revendiquées par les gouvernements africains. En Côte d’Ivoire, cette tension est pour l’instant moins visible, dans un contexte de stabilité politique et de croissance soutenue. Mais la préparation annoncée d’un programme additionnel dans le domaine de la cohésion sociale indique que l’institution suit de près des fragilités internes que les chiffres macroéconomiques masquent en partie.
Uwanyiligira a eu le mérite de la franchise sur un point : « Je ne dis pas qu’on est parfait. On a encore à apprendre, on a encore à améliorer. » Elle a explicitement invité les participants, notamment les jeunes, à formuler des critiques. C’est une posture inhabituelle pour une institution de Bretton Woods s’exprimant en public. Reste à savoir si ces canaux de remontée d’informations auront une traduction concrète dans la conception des programmes, ou s’ils constitueront surtout un exercice de légitimation.
De l’intention à la preuve
« Derrière ces milliards, il y a une vie transformée », a conclu Uwanyiligira. La formule est juste dans son principe : les projets de la Banque mondiale ont indéniablement contribué à des avancées mesurables en Côte d’Ivoire, dans l’énergie, la santé et l’insertion professionnelle. Mais entre la transformation annoncée et la transformation vérifiable, l’écart reste considérable et pas uniquement en raison de la lenteur des décaissements. La vraie question qui se pose à l’institution n’est plus celle du volume de ses engagements, ni même celle de la rapidité de préparation de ses projets. C’est celle d’une redevabilité transparente, documentée par des évaluations indépendantes accessibles, qui permette aux bénéficiaires eux-mêmes de juger si l’éléphant, pour reprendre la métaphore d’Uwanyiligira, marche dans la bonne direction.
Sources
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Côte d’Ivoire : la Banque mondiale clôt l’exercice 2025 avec un portefeuille de 6 milliards USD — Sika Finance, 2025
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Côte d’Ivoire : CMU, école, emploi, pouvoir d’achat… la Banque mondiale veut se rapprocher des populations — Koaci.com, septembre 2026
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La Banque mondiale approuve 225 millions de dollars pour améliorer les services de santé en Côte d’Ivoire — Banque mondiale, avril 2026
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Côte d’Ivoire : le gouvernement fixe le cap d’un décaissement à 32 % — Koaci.com, septembre 2026
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Côte d’Ivoire : emploi et transformation économique, Adama Coulibaly trace les nouvelles priorités du partenariat avec la Banque mondiale — Koaci.com, septembre 2026
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Pourquoi la Banque mondiale n’a pas encore décaissé les 60 millions au Mali — Malijet, 2025
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Banque mondiale : Ajay Banga place l’emploi au cœur de la nouvelle stratégie mondiale de développement — Sika Finance, 2025
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Côte d’Ivoire : Eranove et la SFI s’engagent sur une centrale électrique de 200 milliards de FCFA — Financial Afrik, mars 2020