La création de Kiiraay – Les Patriotes républicains en juillet 2026 par le président Bassirou Diomaye Faye a immédiatement déclenché une vague de défections au sein de l’Alliance Pour la République (APR) de Macky Sall. Le ralliement de sept maires du département de Fatick, présenté comme le bastion historique de l’ex-chef de l’État, illustre la rapidité avec laquelle le nouveau parti présidentiel consolide son ancrage territorial. Mais cette dynamique de recrutement soulève une question fondamentale : ces ralliements construisent-ils un parti ou se contentent-ils d’agréger des opportunismes ?
La chute d’un bastion : Fatick, symbole de la recomposition
Le choix de Fatick comme terrain d’observation n’est pas anodin. Entre 2008 et 2024, Macky Sall y avait bâti une implantation qui allait bien au-delà de la simple popularité personnelle. Fondateur de l’APR en décembre 2008, réélu maire de la ville en 2009, il avait transformé ce territoire en noyau organisationnel de son futur parti, avant de le convertir, une fois à la présidence, en vitrine d’investissements publics : la présidence revendiquait 483 milliards de francs CFA de projets dans la région entre 2015 et 2023. Ce clientélisme structuré, adossé à un réseau partisan, municipal et étatique, avait permis à Benno Bokk Yakaar de remporter 21 communes sur 43 dans la région lors des élections locales de janvier 2022, ainsi que les trois conseils départementaux.
Que sept maires issus de ce même écosystème aient choisi de rejoindre Kiiraay en septembre 2026, selon Koaci, révèle moins une conversion idéologique qu’une reconfiguration des calculs de survie politique. Ces élus, dont le mandat est lié à des scrutins locaux antérieurs à l’alternance, ont mesuré l’équation : continuer à s’afficher sous une étiquette en perte de ressources ou se rapprocher du centre de gravité du pouvoir actuel. La réponse, à Fatick comme ailleurs, semble claire.
L’APR en désintégration : une hémorragie continue depuis mars 2024
Les défections de Fatick ne constituent pas un phénomène isolé. Depuis la défaite présidentielle de mars 2024, l’APR traverse une crise de désertion multiforme qui touche aussi bien ses cadres nationaux que ses relais locaux. Parmi les figures qui ont pris leurs distances figurent Amadou Bâ, Abdoulaye Diouf Sarr, Cheikh Issa Sall, alors maire de Mbour, qui avait officiellement démissionné du parti dès septembre 2024, mais aussi Abdoulaye Bibi Baldé, qui a préféré lancer sa propre structure, ou encore Amy Yaya Diallo, qui a directement rejoint Kiiraay. Plus récemment, le président du Conseil départemental de Tambacounda, Mamadou Kassé, et le maire de Kaffrine, Abdoulaye Saydou Sow, ont annoncé leur départ, selon Senactutv.
La direction du parti n’a pas répondu par une contre-offensive organisée. Elle a surtout dénoncé ce qu’elle qualifie de campagne de « débauchage » menée par la majorité présidentielle, estimant que les changements d’étiquette en cours de mandat constituent une rupture du contrat moral avec les électeurs. La Chambre des élus de l’APR s’est également opposée à ces ralliements, sans parvenir à les enrayer. Cette impuissance tient à une réalité structurelle : le droit sénégalais n’impose pas aux maires et conseillers locaux de perdre leur mandat en cas de changement d’affiliation partisane, contrairement à ce que prévoient certains régimes parlementaires, comme la Constitution ghanéenne pour ses députés.
Kiiraay : une « maison commune » construite sur 437 composantes
Pour comprendre pourquoi Kiiraay attire, il faut examiner ce qu’il offre. Officiellement lancé lors d’une assemblée constitutive en juillet 2026, le parti est né de la transformation de la Coalition Diomaye Président en une structure pérenne, fédérant selon la résolution constitutive 437 partis, mouvements et associations. RFI a décrit cette structure comme une « maison commune » de la majorité présidentielle, avec Bassirou Diomaye Faye comme président d’honneur et Aminata Touré parmi les figures du lancement.
Sur le plan idéologique, le parti se revendique souverainiste, républicain et panafricain, autour de la devise « La patrie d’abord » et de cinq valeurs affichées : la République, l’éthique, la transparence, la fraternité et le travail. Ce positionnement, qui présente Kiiraay comme un parti de « patriotes républicains », dessine une ligne programmatique claire dans ses intentions déclarées. Mais c’est précisément là que réside la tension centrale : entre le projet idéologique annoncé et la sociologie réelle des adhésions.
La transhumance inversée et ses limites analytiques
L’analyse du Timbuktu Institute sur ce qu’il nomme la « grande transhumance inversée » est ici particulièrement pertinente. L’Institut observe que la stratégie de massification politique autour du nouveau pouvoir risque de diluer l’identité initiale du projet dans des pratiques classiques de clientélisme partisan, les mêmes que ceux que le mouvement de 2024 avait promis de rompre. La promesse de rupture, qui avait constitué le principal capital politique de Diomaye Faye lors de la présidentielle, se trouve ainsi exposée à un risque de recyclage des élites anciennes.
Ce phénomène n’est pas propre au Sénégal. Les alternances ouest-africaines des années 2016-2021, en Gambie avec l’éviction de Jammeh, au Ghana avec les oscillations NPP-NDC, ont toutes produit des dynamiques similaires de réalignement local fondé moins sur l’adhésion programmatique que sur l’accès aux ressources publiques. Au Ghana, les sources académiques disponibles documentent des défections motivées par le « manque de développement », des « promesses non tenues » ou le sentiment d’avoir été « utilisés puis abandonnés » par le parti d’origine, formulations qui résonnent avec ce que des élus sénégalais expriment aujourd’hui en quittant l’APR.
La différence sénégalaise tient peut-être à la dimension idéologique initiale plus marquée du mouvement autour de Diomaye Faye, en rupture explicite avec des décennies de gouvernance perçue comme prédatrice. Mais l’intégration de sept maires de Fatick, dont les mandats ont été obtenus sous la bannière de l’adversaire d’hier, pose une question que le parti devra résoudre avant les prochaines élections locales de 2026 : peut-on construire un ancrage idéologique durable sur des transfuges dont la loyauté première reste pragmatique ?
Une portée électorale encore incertaine
La valeur réelle de ces ralliements pour Kiiraay reste difficile à quantifier. Un élu local qui change d’étiquette ne transfère pas mécaniquement son électorat. Les études disponibles sur les alternances en Afrique de l’Ouest montrent que les électeurs locaux votent souvent pour des candidats plutôt que pour des partis, ce qui réduit l’effet de levier des défections sur les scrutins futurs. Par ailleurs, Kiiraay ne semble pas avoir capté à ce stade de maires dans les capitales régionales, ce que souligne une analyse de Senenews : la pénétration du parti reste plus forte dans les communes secondaires que dans les centres urbains décisifs.
La vraie mesure de la solidité territoriale de Kiiraay ne viendra pas des ralliements actuels, mais de sa capacité à organiser ces structures hétérogènes en un appareil cohérent, à former des candidats et à développer une offre programmatique locale distincte de celle du Pastef, dont Diomaye Faye s’est séparé. Le défi est de taille : transformer une agrégation de 437 composantes et une vague de transfuges en un parti capable de gouverner le territoire après 2026, et non seulement de le rallier.
La question qui se pose désormais n’est pas de savoir si Kiiraay gagne des maires, mais si les maires qu’il gagne font Kiiraay. Entre une machine à ralliements et un projet politique durable, l’écart n’est pas seulement programmatique : il est organisationnel, éthique et, finalement, électoral.
Sources
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Sénégal : sept maires de Fatick quittent l’APR pour rejoindre la mouvance de Bassirou Faye : Koaci, septembre 2026
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Le navire APR prend l’eau : Mamadou Kassé et Saydou Sow claquent la porte : Senactu TV, septembre 2026
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Sénégal : le président Diomaye Faye présente son nouveau parti Kiiraay : RFI, juillet 2026
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Massification politique au Sénégal : la stratégie de la grande transhumance inversée : Timbuktu Institute, 2026
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Fatick, résultats provisoires : le fief de Macky Sall échappe à la razzia de Yaw : Le Quotidien, janvier 2022
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La transhumance politique au Sénégal : CODESRIA, publication académique de référence
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APR : départs de cadres, manque de ressources et succession incertaine : Dakaractu, 2026
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Kiiraay – Les Patriotes républicains : Wikipédia
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Recomposition politique post-alternance : préparer une succession ou réinventer une espérance ? : Le Quotidien, 2024