En moins de trois ans, l’alliance la plus commentée de l’Afrique de l’Ouest a volé en éclats. Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, qui avaient conquis le pouvoir ensemble en mars 2024, sont aujourd’hui en opposition ouverte. Retour sur la mécanique d’une fracture annoncée.
Une alliance de circonstance érigée en destin commun
Pour comprendre la rupture, il faut d’abord mesurer l’étrangeté de ce que les deux hommes avaient construit. Au sein du Pastef, fondé par Ousmane Sonko en janvier 2014, la répartition des rôles n’avait jamais été ambiguë : Sonko en était le chef politique, le visage, le tribun ; Faye en occupait l’ossature organisationnelle, notamment comme secrétaire général du parti. Lorsque l’inéligibilité judiciaire de Sonko le contraint à désigner un candidat de substitution pour la présidentielle de mars 2024, c’est vers Faye qu’il se tourne. Le choix relève autant de la confiance personnelle que du calcul : un homme discret, loyal, formé dans l’appareil du parti, présentable aux partenaires étrangers.
Le résultat dépasse toutes les projections. Bassirou Diomaye Faye remporte la présidentielle dès le premier tour avec 54,28 % des suffrages, soit 2 434 751 voix. Il nomme aussitôt Sonko Premier ministre. Le tandem semble indissociable : le président institutionnel et le leader charismatique, deux faces d’un même projet de rupture.
Mais cette architecture duale recèle, dès l’origine, une contradiction que les analystes n’ont pas tardé à relever. Moussa Dione, politologue sénégalais, décrit une double légitimité structurellement incompatible : institutionnelle pour Faye, charismatique et partisane pour Sonko. Dans cette lecture, la rupture n’est pas le produit d’un accident ou d’une trahison individuelle, mais d’une tension inscrite dans l’architecture même du pouvoir issu de 2024.
Les fissures : gouvernance, nominations, FMI
Les premiers signaux de divergence apparaissent dès le printemps 2024, moins de quatre mois après l’entrée en fonctions. Ils ne portent pas d’abord sur l’économie, mais sur la gestion du pouvoir lui-même.
Selon Le Monde, le premier désaccord sérieux se cristallise autour du traitement réservé aux responsables de l’ancien régime : Sonko réclame des poursuites fermes et davantage de postes pour les militants du Pastef dans les institutions ; Faye, lui, privilégie une approche plus conciliante, davantage contrainte par les réalités de la gouvernance. Babacar Ndiaye, du centre de réflexion Wathi, confirme cette lecture : la querelle sur les nominations et la reddition des comptes a constitué la première inflexion publiquement visible de la relation entre les deux hommes.
La fracture s’approfondit ensuite sur le terrain économique. L’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) identifie dans ses analyses la dette publique et le rapport au Fonds monétaire international comme le second point de rupture majeur. Faye se montre disposé au dialogue avec le FMI et à une certaine compositionavec les contraintes financières héritées ; Sonko, au contraire, rejette catégoriquement toute logique de restructuration, qu’il associe à une trahison des engagements souverainistes du Pastef. Cette divergence, d’abord feutrée, devient publique en 2026. En mars de cette année, selon Reuters, Sonko laisse entendre qu’il pourrait retirer son parti du gouvernement si Faye s’écarte de la vision fondatrice du mouvement, signe que la rupture formelle était désormais une question de semaines.
Alioune Tine, fondateur d’Afrikajom Center, apporte un éclairage complémentaire : Sonko, longtemps mentor politique de Faye, n’aurait jamais pleinement accepté de se fondre dans un rôle de collaborateur subordonné. La dualité de leadership, classique dans les systèmes présidentiels africains lorsque le parti et l’État ne coïncident pas, a ici trouvé un terrain particulièrement fertile.
Le 22 mai 2026 : le coup de théâtre institutionnel
La rupture se formalise le vendredi 22 mai 2026. Le secrétaire général de la présidence, Oumar Samba Ba, annonce à la télévision nationale que Bassirou Diomaye Faye a « mis fin aux fonctions » d’Ousmane Sonko en tant que Premier ministre, ainsi qu’à celles de l’ensemble des membres du gouvernement. Aucun successeur n’est désigné dans l’immédiat ; le gouvernement sortant est chargé d’expédier les affaires courantes.
La décision, couverte en temps réel par BFM TV, Le Figaro et TV5 Monde, provoque un choc dans le paysage politique sénégalais. Le Monde parle d’un « divorce fracassant » qui « ouvre une crise au sommet de l’État ». RFI y voit le « récit d’une rupture annoncée ».
La réaction du Pastef est symptomatique de la délicatesse de la situation. Le bureau politique national prend acte de la révocation sans la contester frontalement, saluant le « travail remarquable » de Sonko, sa « rigueur » et son « sens profond de l’intérêt général ». Le parti affirme rester « totalement et indéfectiblement » engagé dans la continuité des orientations validées par les Sénégalais en 2024, formulation délibérément ambiguë, qui ménage à la fois la fidélité à Sonko et la légitimité institutionnelle de Faye.
La recomposition : Faye fonde son parti, Sonko garde le Pastef
La rupture institutionnelle ouvre une recomposition accélérée du champ politique. En juillet 2026, Bassirou Diomaye Faye franchit une étape décisive en lançant son propre parti, confirmant ainsi que la rupture n’est pas conjoncturelle mais structurelle. La séparation organisationnelle entre les deux hommes est désormais consommée.
Du côté de Sonko, la stratégie est celle du retour aux sources militantes. Conservant la direction du Pastef, parti qu’il a fondé et dont il reste le chef incontesté aux yeux de la base, il se positionne en gardien de la promesse initiale de rupture, accusant implicitement Faye d’avoir trahi le mandat de 2024. Jeune Afrique décrit un « procès en trahison » instruit par l’ancien camp contre le président en exercice.
Ce basculement rappelle, dans une certaine mesure, des séquences ouest-africaines où le fondateur d’un mouvement a vu son successeur institutionnel s’émanciper de sa tutelle. La comparaison a ses limites, Faye n’a pas été installé par un coup d’État, mais elle illustre une tension récurrente dans les systèmes politiques de la région entre la légitimité de l’État et celle du mouvement.
La bataille électorale comme prochain acte
L’enjeu immédiat se déplace désormais vers les prochaines échéances électorales, qui constitueront le premier test de l’audience respective des deux camps. Pour Sonko, il s’agit de démontrer que le Pastef historique conserve son ancrage populaire sans Faye à la présidence. Pour Faye, il s’agit de prouver qu’une légitimité présidentielle peut se construire en dehors de l’appareil partisan qui l’a porté au pouvoir.
La question qui structure l’avenir politique sénégalais est en réalité plus simple à formuler qu’à résoudre : dans un pays où le vote de 2024 a été avant tout un vote Pastef-Sonko, le président Faye peut-il conserver une base électorale propre, une fois séparé du mouvement qui a justifié son élection ? La réponse déterminera si cette rupture est une recomposition gérée ou le début d’une crise de régime plus profonde.
Sources
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Au Sénégal, l’heure de la rupture entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko : Le Monde, mai 2026
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Au Sénégal, le divorce fracassant d’Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye ouvre une crise au sommet de l’État : Le Monde, mai 2026
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Sénégal : chronique d’un divorce entre le président Faye et son Premier ministre Sonko : IRIS, 2026
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Sénégal, entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko : récit d’une rupture annoncée : RFI, mai 2026
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Le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko limogé par le président Bassirou Diomaye Faye : BFM TV, mai 2026
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Sénégal : entre divergences irréconciliables, Faye et Sonko entrent en lutte ouverte : France 24, mai 2026
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Résultats de l’élection présidentielle sénégalaise 2024 : Direction générale des élections / Vie-publique.sn, 2024
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Sénégal : le président Faye lance son nouveau parti et confirme la rupture avec Sonko : France 24, juillet 2026