Le 18 septembre 2026, réuni en conseil des ministres à Port-Gentil, le gouvernement gabonais a annoncé la radiation de 1 473 agents de la fonction publique absents de leur poste depuis plusieurs mois, voire plusieurs décennies. Certains résidaient en France depuis quinze à vingt ans tout en continuant de percevoir un salaire de Libreville. L’opération, présentée comme un succès budgétaire, révèle surtout l’étendue des défaillances administratives héritées de l’ère Bongo et pose la question de la durabilité des réformes engagées par la junte au pouvoir depuis août 2023.
Un recensement pour mettre fin à des absences qui duraient depuis des décennies
L’opération de radiation s’appuie sur un recensement administratif conduit entre décembre 2023 et juin 2024, soit dans l’année qui a suivi le coup d’État du 30 août 2023 mettant fin au régime d’Ali Bongo Ondimba. Ce recensement imposait une présence physique obligatoire de chaque agent. Sur les dossiers examinés, 1 762 cas litigieux ont été instruits, aboutissant à 1 299 radiations actées dans le communiqué officiel de la présidence, tandis que le ministère de la Fonction publique a arrêté le chiffre de 1 473 lors de la présentation détaillée des résultats, le 22 septembre 2026 un écart qui tient vraisemblablement à des périmètres de décompte différents.
Selon RFI, la porte-parole du gouvernement Laurence Ndong a été explicite sur les mécanismes de détection mis en œuvre : « Nous avons les dates exactes de leur entrée sur le territoire, après qu’ils aient entendu parler du recensement, et on a aussi les dates de sortie du territoire pour repartir dans leur lieu d’habitation. » Une formulation qui décrit des agents ayant effectué un aller-retour rapide pour tenter de régulariser leur situation avant de repartir à l’étranger manœuvre qui n’a pas suffi à les soustraire à la radiation.
Le cadre juridique invoqué est celui du statut général de la fonction publique gabonaise, qui prévoit la radiation après trois mois d’absence non justifiée. Pour les agents dont on n’a « aucune nouvelle », la porte-parole a été directe : « Le délai de trois mois étant dépassé, ils ont été révoqués. » Les agents concernés disposent d’un recours devant le Conseil d’État, qui peut, en cas de confirmation de la radiation, les renvoyer devant une juridiction pénale une menace qui s’applique également aux responsables administratifs ayant facilité, par complaisance ou négligence, des années de salaires indûment perçus.
11 milliards d’économies sur une masse salariale hors de contrôle
L’enjeu financier est significatif. La masse salariale de la fonction publique gabonaise a atteint environ 713,9 milliards de francs CFA en 2024, en hausse par rapport aux 704 milliards de 2023, représentant environ 17 % des dépenses totales projetées dans le budget 2026. Dans ce contexte de tension budgétaire aggravée par un stock de dette et de passifs estimé à 9 525 milliards de francs CFA selon un audit récent les 11 milliards d’économies dégagés par les radiations restent symboliquement puissants même s’ils ne représentent qu’une fraction de la masse salariale globale.
Laurence Ndong a elle-même cadré l’opération sous l’angle de la performance fiscale : « Cette opération a surtout permis à l’État gabonais de faire 11 milliards de francs CFA d’économies, donc c’est une opération qui est gagnante. » Le calcul est correct dans ses termes immédiats. Mais il convient de le relativiser : si l’on rapporte 11 milliards à une masse salariale annuelle dépassant 700 milliards, le gain représente moins de 1,6 % de l’enveloppe totale. L’assainissement est réel ; il n’est pas structurellement transformateur à lui seul.
La question des agents placés sous « bon de caisse » un régime de suspension administrative préalable permet également d’éclairer l’ampleur du phénomène : selon la presse gabonaise, quelque 9 000 agents auraient été placés dans cette situation intermédiaire lors du recensement, dont seulement une fraction a fait l’objet d’une procédure formelle de radiation. Le reste est en attente de clarification administrative, ce qui laisse ouverte la question de leur sort à venir.
Un phénomène régional que les juntes instrumentalisent politiquement
Le Gabon n’est pas un cas isolé. Dans la sous-région, les gouvernements issus de coups d’État ont systématiquement fait de l’assainissement des effectifs publics un marqueur de leur agenda réformateur. Au Mali, un recensement biométrique des agents publics conduit entre mai 2022 et septembre 2024 a permis d’identifier physiquement 122 166 agents, tandis que 36 151 soit environ 23 % des effectifs attendus ne se sont pas présentés. Les autorités de Bamako ont annoncé la suspension des salaires des agents non enrôlés à compter de septembre 2025, avec une incidence financière évaluée à plus de 48 milliards de francs CFA par an sur la masse salariale.
Au Cameroun qui n’est pas dirigé par une junte mais fait face aux mêmes défis structurels, le Comptage physique des personnels de l’État (COPPE) lancé en 2018 avait permis d’identifier environ 10 000 agents fictifs, avant que des vagues de radiations successives ne portent le total à près de 5 000 agents formellement exclus des effectifs. En septembre 2026, Yaoundé a relancé un nouveau contrôle physique de son personnel, signe que ces opérations ne règlent pas définitivement le problème.
Ce parallèle régional invite à une lecture critique : si la lutte contre les fonctionnaires fantômes répond à un impératif de bonne gestion, elle constitue aussi, pour des régimes de transition en quête de légitimité, un outil de communication politique à faible coût. Afficher des chiffres précis nombre d’agents radiés, économies générées permet de démontrer une capacité d’action que l’absence d’élections empêche de valider autrement. La dimension symbolique ne disqualifie pas la démarche, mais elle en oriente l’interprétation.
Les défaillances institutionnelles, cœur du problème
La question que cette opération laisse en suspens est peut-être la plus importante : comment des agents ont-ils pu s’absenter pendant quinze à vingt ans sans que le système de gestion des ressources humaines ne déclenche la moindre procédure ? La réponse tient à plusieurs facteurs structurels bien documentés par les institutions de Bretton Woods.
La Banque africaine de développement a résumé le problème dans des termes qui s’appliquent directement au cas gabonais : la transparence et l’obligation de rendre compte sont des conditions sine qua non d’une bonne gestion des finances publiques, et les institutions solides reposent sur des agents responsables assortis de sanctions effectives en cas de défaillance. Or, pendant des décennies, le régime Bongo a entretenu une administration dont les défaillances servaient aussi de système de redistribution clientéliste maintenir des agents fictifs ou absents dans les effectifs pouvant constituer une forme de rente accordée à des réseaux de fidélité.
Le gouvernement de transition a d’ailleurs pris soin de ne pas publier la liste nominative des agents radiés une décision qui a suscité des interrogations dans la presse gabonaise, mais que les autorités justifient par la protection des données personnelles et la présomption d’innocence dans l’attente des recours. Ce choix de la confidentialité limite la possibilité d’un contrôle citoyen indépendant sur la régularité des procédures.
Le second angle mort concerne les responsables hiérarchiques. La menace de poursuites judiciaires contre les cadres administratifs ayant couvert ces absences est annoncée, mais aucune mise en cause nominative n’a été rendue publique à ce stade. Sans que des responsables intermédiaires soient effectivement sanctionnés, la radiation des agents absents risque d’agir comme un simple écrêtage sans réformer les pratiques qui ont permis ces dérives.
Vers un contrôle durable ou un assainissement conjoncturel ?
L’enjeu de l’après-radiation est considérable. L’expérience camerounaise montre que des opérations de recensement doivent être institutionnellement pérennisées pour produire des effets durables : le Cameroun en est à sa troisième vague de contrôle en moins de dix ans, ce qui suggère que les premières purges n’ont pas suffi à colmater les failles systémiques.
Pour le Gabon, la numérisation du fichier des agents publics est présentée comme la prochaine étape. Un système d’information des ressources humaines fiable, couplé à un contrôle de présence régulier et à une interconnexion entre les bases de données de la fonction publique et celles de l’émigration, constituerait une réponse structurelle là où le recensement ponctuel ne peut qu’être curatif.
La junte gabonaise dispose d’une fenêtre d’opportunité réelle pour réformer en profondeur la gestion administrative. Mais la question demeure ouverte : une transition politique qui n’a pas encore fixé de calendrier électoral peut-elle ou veut-elle construire les garde-fous institutionnels durables qui rendraient une prochaine génération de fonctionnaires fantômes impossible ? La radiation de 1 473 agents est un début de réponse. Elle n’est pas encore une réforme.
Sources
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Gabon : le gouvernement radie plus de 1 000 employés absents de la fonction publique — RFI, 23 septembre 2026
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Communiqué final du Conseil des ministres du 18 septembre 2026 — Présidence de la République gabonaise, 19 septembre 2026
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Gabon : 1 299 radiations actées à la fonction publique — Gabon Media Time, septembre 2026
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Gabon : la liste des 1 473 radiations de la fonction publique restera confidentielle — Benin Web TV, septembre 2026
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Gabon : 9 000 agents placés sous bon de caisse — Gabon Actu 24, octobre 2024
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Gabon : plus de 3 262 milliards de masse salariale entre 2023 et 2026 — Sika Finance
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Mali : des réformes profondes pour assainir la fonction publique — Mali Actu
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Cameroun : lutte contre la fraude, 145 milliards FCFA récupérés auprès des fonctionnaires fantômes — Cameroon Eco Business, février 2025
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Gabon : la numérisation du fichier des agents publics — Afric Telegraph
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Gabon : la suspension des salaires des fonctionnaires fantômes pourrait permettre d’économiser 8 milliards de FCFA — Gabon Review