1 700 milliards de FCFA au Gabon : anatomie d’un chiffre devenu arme politique

La rédaction

septembre 25, 2026

Produit par la Cour des comptes gabonaise, le montant de 1 700 milliards de FCFA s’est imposé comme l’épicentre du débat financier post-transition. Mais derrière ce chiffre massif, qui représenterait plus de 14 % du PIB actuel du pays, se cache une réalité comptable et juridique bien plus complexe que la rhétorique du « détournement » ne le laisse entendre. La contestation publique de six anciens cadres de Libertis, qui récusent leur inclusion dans une liste de 61 personnalités indexées, illustre les risques d’amalgame que comporte toute entreprise de quantification accélérée des malversations.

Un chiffre issu de la Cour des comptes, pas d’un audit budgétaire classique

L’origine du montant est documentée : c’est la Cour des comptes du Gabon qui a rendu public ce chiffre, par la voix de son premier président, Alex Euv Moutsiangou. La somme ne correspond pas à un détournement unique et daté, mais à un stock de débets et d’amendes accumulés sur environ vingt ans, au titre de décisions de justice restées inexécutées ou partiellement exécutées. Les débiteurs, environ 600 personnes physiques et morales selon les sources officielles, ont été sommés de restituer ces montants à l’État dans un délai d’un mois, sous peine de transmission des dossiers à la Cour criminelle spéciale.

Cette précision n’est pas anodine. Elle distingue fondamentalement la nature du chiffre : on n’est pas en présence d’une soustraction frauduleuse caractérisée commise à une date et par un auteur identifiés, mais d’une agrégation de créances judiciaires sur deux décennies. Selon RFI, ce montant correspond à près de 2,59 milliards d’euros dus à l’État gabonais, ce qui, ramené au PIB nominal du pays en 2007, année de référence de plusieurs dossiers concernés, représentait environ 31 % du produit intérieur brut de l’époque, estimé à quelque 5 476 milliards de FCFA selon les données du FMI. Une proportion qui donne la mesure de l’accumulation, mais aussi du temps long sur lequel elle s’est constituée.

La liste des 61 noms : entre relevé judiciaire et exposition médiatique

C’est là que la confusion s’installe et que l’affaire prend sa dimension politique. La Cour des comptes a évoqué quelque 600 personnes et entreprises concernées par ces créances. Mais c’est une liste de 61 noms qui a circulé dans la presse, selon Gabon Review, sans que la distinction soit clairement établie entre des débiteurs dont la responsabilité est judiciairement établie, des personnes citées à titre d’information dans des procédures anciennes, et des tiers impliqués dans des opérations connexes.

Cette liste a eu des effets concrets. Six anciens cadres de la filiale mobile Libertis, adossée à Gabon Télécom, dont 51 % du capital avait été cédé à Maroc Télécom en février 2007 pour un montant de 61 millions d’euros, ont pris la parole pour contester leur inclusion. Ils affirment avoir été, en 2007, des requérants ayant saisi les institutions compétentes pour dénoncer les conditions de cette privatisation, et non des bénéficiaires de malversations. Cette inversion de rôle, d’éventuels lanceurs d’alerte transformés en mis en cause, illustre le péril inhérent à toute publication nominative qui anticipe un jugement.

La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, gardienne de la Charte africaine dont l’article 7(b) consacre la présomption d’innocence, a rappelé à plusieurs reprises que l’imputation fondée sur la seule suspicion, a fortiori relayée publiquement avant tout jugement, peut constituer une violation de ce droit fondamental. Sans qu’une décision spécifique porte expressément sur la diffusion médiatique de listes nominatives, le principe posé suffit à interroger la pratique.

Les pièges méthodologiques des chiffrages de transition

L’expérience des transitions africaines récentes éclaire les risques propres à ce type d’exercice. Au Mali, le Bureau du vérificateur général a publié des estimations d’irrégularités atteignant près de 189 milliards de FCFA pour la seule année 2022, en additionnant les anomalies relevées ligne par ligne dans les pièces de gestion. Le procureur général près la Cour suprême a évoqué un préjudice d’environ 80 milliards de FCFA entre 2021 et 2024, tout en précisant que le montant définitif ne serait fixé « qu’au bout du procès ». Cette prudence sémantique, distinguer irrégularités constatées, préjudice présumé et montant judiciairement établi, est systématiquement absente des reprises médiatiques.

Les économistes spécialisés en gouvernance financière soulignent la même nécessité de rigueur méthodologique. Les outils recommandés pour l’Afrique centrale, cadre PEFA, revues des dépenses publiques, enquêtes de suivi des flux financiers, partagent une propriété commune : ils distinguent explicitement ce qui relève des recettes non collectées, des dépenses mal exécutées, des irrégularités formelles et des détournements avérés. Ces catégories ne sont pas interchangeables. Les additionner sans distinction, comme le suggère l’usage politique du chiffre de 1 700 milliards, revient à confondre une créance civile non recouvrée avec une infraction pénale établie.

Quand le chiffre devient instrument de transition

Le contexte politique gabonais amplifie ces tensions méthodologiques. Depuis le coup d’État d’août 2023, le Comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI) a fait de la lutte contre la corruption l’axe central de sa légitimité. Une taskforce dédiée a permis de recouvrer plus de 100 milliards de FCFA, selon Financial Afrik, ce qui reste très loin du total revendiqué. Des audits ont été commandés, dont celui de la holding Delta Synergie liée à la famille Bongo. Mais aucun bilan chiffré consolidé n’a été rendu public à ce stade, ce qui laisse le chiffre de 1 700 milliards fonctionner comme un signal politique davantage que comme un état comptable vérifiable.

Cette instrumentalisation n’est pas propre au Gabon. Dans toutes les transitions africaines récentes, les chiffres de malversations présumées servent simultanément à justifier la rupture avec le régime précédent, à discipliner les élites économiques et à signaler aux partenaires internationaux la volonté de réforme. Ils sont, par nature, exposés à deux biais symétriques : la sur-évaluation pour maximiser l’effet de dénonciation, et la sous-évaluation ultérieure lorsque les procédures judiciaires aboutissent à des montants bien inférieurs aux annonces initiales.

La rigueur des imputations, enjeu de crédibilité pour la transition

Le cas des anciens cadres de Libertis pointe un problème de gouvernance procédurale qui dépasse leur situation individuelle. Si des personnes ayant eu, en 2007, un rôle de requérants dans une procédure liée à la privatisation de Gabon Télécom se retrouvent citées dans la même liste que des gestionnaires mis en cause pour des débets non remboursés, c’est que le processus de qualification des responsabilités n’a pas encore atteint le niveau de granularité qu’exige un État de droit.

La crédibilité d’une transition se mesure moins à l’ampleur des chiffres annoncés qu’à la solidité des imputations individuelles qui les fondent. Un stock de créances judiciaires non recouvrées sur vingt ans témoigne d’une défaillance grave de l’exécution des décisions de justice, ce qui est déjà considérable. Mais transformer ce constat en instrument de stigmatisation nominative, sans distinction entre catégories de responsabilités, risque de fragiliser les procédures sur le fond, d’exposer l’État à des recours, et de discréditer in fine l’effort de moralisation qu’il entend incarner. La question n’est pas de savoir si 1 700 milliards de FCFA constituent un préjudice réel pour les finances gabonaises, ils le constituent manifestement. Elle est de savoir qui doit précisément combien, et pourquoi.


Sources