La convergence opérationnelle entre le Front de libération de l’Azawad (FLA) et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) a transformé la nature du défi sécuritaire auquel fait face la junte malienne. En ouvrant simultanément plusieurs fronts, cette alliance de fait contraint Bamako à disperser ses capacités de réponse, tout en bénéficiant d’un contexte diplomatique qui la prive de l’appui international dont elle aurait besoin pour absorber ce choc.
Une coalition inédite qui change la géométrie du conflit
Pendant des années, la coexistence entre groupes séparatistes touaregs et organisations jihadistes au Sahel a relevé de la cohabitation tactique plus que de la coordination structurée. Le précédent le plus souvent cité remonte à 2012, lorsque le MNLA s’est retrouvé dans une offensive concomitante avec AQMI et Ansar Dine contre l’armée malienne dans le nord du pays, une alliance de circonstance qui s’était rapidement fracturée sur les divergences idéologiques. Ce que l’on observe désormais est d’une autre nature.
Selon Le Monde, la coordination entre le FLA et le GSIM a été préparée sur plusieurs mois, avec des réunions de planification qui suggèrent une coopération plus structurée qu’un simple opportunisme. Jean-Hervé Jézéquel, analyste principal de l’International Crisis Group, décrit cette dynamique comme « un palier supplémentaire » franchi entre les deux principaux mouvements armés opposés au régime malien, une formulation qui, dans le vocabulaire mesuré des think tanks, traduit une rupture qualitative.
La force de cette alliance tient précisément à la complémentarité des deux acteurs. Le FLA, à dominante touareg, dispose d’une ancrage territorial dans l’Azawad, d’une connaissance fine des routes sahariennes et d’une capacité de mobilisation communautaire. Le GSIM, affilié à Al-Qaïda, possède des ressources financières, des réseaux d’approvisionnement en armements et une expérience éprouvée des opérations de harcèlement à longue distance. Ensemble, ils peuvent exercer une pression simultanée sur des zones géographiquement distantes, du nord profond jusqu’au centre du pays, dispersant ainsi les forces armées maliennes (FAMa) et leurs partenaires russes.
Des lignes d’approvisionnement sous pression
La dimension la plus concrète de cette coordination est la perturbation des corridors logistiques. Attaques, embuscades et blocus ont visé les axes qui alimentent Bamako, créant des tensions sur l’approvisionnement de la capitale. La menace n’est pas uniquement militaire : elle est aussi économique et psychologique, dans un pays dont les lignes de ravitaillement dépendent de corridors terrestres traversant des zones contestées.
Ce contexte sécuritaire s’inscrit dans une fragilité économique préexistante. Selon une évaluation préliminaire de la Banque mondiale publiée en mai 2024, le retrait du Mali de la CEDEAO pourrait réduire la croissance annuelle du pays de 0,5 à 0,9 point sur la période 2024-2026, principalement via la hausse des coûts d’importation et la réduction des flux commerciaux. Le port d’Abidjan, l’un des débouchés clés pour les pays de l’Alliance des États du Sahel, a par ailleurs enregistré une baisse de 6 % de ses transactions avec ces pays selon sa direction. Dans ce contexte, toute perturbation supplémentaire des corridors terrestres pèse d’un poids accru.
Les données d’incidents sécuritaires confirment l’ampleur du défi. Selon la base ACLED, 790 incidents armés ont été recensés au Mali au premier semestre 2024, et 1 078 entre janvier et le 20 septembre de la même année, dont 458 violences contre les civils et 321 combats. Le GSIM est à l’origine d’environ 50 % des attaques analysées sur cette période, les FAMa et les paramilitaires russes étant impliqués dans 34 % des incidents de violence contre les civils, un chiffre qui illustre à lui seul la nature dégradée du conflit.
L’équation russe : une béquille militaire insuffisante
La junte a misé sur le partenariat avec les paramilitaires russes pour compenser le vide laissé par le départ des forces françaises et le retrait de la MINUSMA fin 2023. La présence russese est substantielle : les estimations convergent autour de 1 000 à 2 000 hommes déployés sous les enseignes successives du groupe Wagner puis d’Africa Corps, ce dernier ayant commencé à monter en puissance à partir de début 2024. Selon L’Express, Africa Corps compterait plus de 1 500 hommes selon des sources sécuritaires occidentales.
Mais cette présence n’a pas inversé la dynamique sécuritaire. Les paramilitaires russes ont subi des pertes significatives dans des embuscades, et leur mode opératoire, accusé par Human Rights Watch de violations graves contre des populations civiles, notamment peules, a aggravé les griefs locaux, élargissant indirectement le vivier de recrutement des groupes armés. La réponse purement militaire a montré ses limites face à une coalition qui combine mobilité, enracinement territorial et capacité à ouvrir de nouveaux fronts au moment de son choix.
L’effet ciseau : l’isolement diplomatique ferme la sortie
Ce qui rend la situation de la junte malienne structurellement difficile, c’est que la pression militaire s’exerce dans un contexte où les options diplomatiques se sont considérablement réduites. Depuis les coups d’État de 2020 et 2021, la CEDEAO a suspendu le Mali de ses instances et imposé des sanctions. L’Union africaine a suivi. La France a suspendu sa coopération sécuritaire. Les États-Unis ont provisoirement gelé une partie de leur aide. L’Union européenne a adopté des mesures restrictives. La MINUSMA a été expulsée. Le Mali s’est retiré de l’Organisation internationale de la Francophonie. En janvier 2025, avec le Burkina Faso et le Niger, il a formalisé son retrait de la CEDEAO.
Cette accumulation de ruptures crée un isolement qui n’est pas seulement symbolique. Elle prive la junte d’accès aux mécanismes de médiation régionale qui pourraient, en théorie, offrir une sortie politique à la crise. Elle ferme aussi les canaux d’information et de renseignement partagé qui existaient dans le cadre de partenariats multilatéraux. La position officielle de Bamako, assimiler le FLA aux groupes djihadistes, refuser toute distinction entre acteurs politiques séparatistes et organisations terroristes, témoigne d’une lecture qui exclut délibérément toute solution négociée avec l’une des deux composantes de la coalition adverse.
Or, comme le rappelle TV5 Monde, les objectifs du FLA et du GSIM demeurent distincts, voire incompatibles sur le long terme : l’un aspire à une indépendance politique de l’Azawad, l’autre poursuit un projet jihadiste transnational. L’analyste Bakary Sambe qualifie explicitement cette convergence d’« alliance de circonstances » fondée sur un ennemi commun. Ce caractère conjoncturel représente en théorie une fenêtre politique pour Bamako, mais encore faudrait-il que la junte dispose des marges diplomatiques et de la légitimité intérieure pour l’exploiter.
Une junte sans médiateur
Le paradoxe central est que la junte malienne a construit sa légitimité narrative sur le rejet des tutelles étrangères et la souveraineté retrouvée. Ce récit lui a permis de consolider un soutien populaire réel, notamment chez les franges urbaines las de décennies d’intervention internationale sans résultats tangibles. Mais ce même récit l’a conduite à s’isoler précisément des acteurs qui auraient pu jouer un rôle stabilisateur, ou au minimum de cautionnement diplomatique dans une éventuelle négociation.
Les signaux de dégel avec l’Algérie, dont le premier ministre s’est rendu à Bamako, suggèrent que la junte cherche des recours régionaux alternatifs. Mais Alger, lui-même dans une position délicate vis-à-vis des dynamiques sahéliennes, ne peut pas se substituer à l’ensemble des mécanismes régionaux défaits.
Face à une coalition qui tire sa force de la coordination et de la dispersion géographique des menaces, la réponse exclusivement militaire de la junte malienne apparaît structurellement insuffisante. Sans interlocuteurs diplomatiques en mesure de construire un cadre de sortie, et avec un partenaire russe dont l’efficacité opérationnelle ne compense pas les coûts politiques et humains, Bamako se retrouve dans un étau dont les deux mâchoires se resserrent de façon autonome. La question n’est plus de savoir si la junte peut « gagner » militairement dans le sens classique du terme, mais si elle peut tenir suffisamment longtemps pour que l’alliance de circonstance entre le FLA et le GSIM se fissure d’elle-même, et à quel prix.
Sources
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Évaluation préliminaire des impacts économiques du retrait du Mali de la CEDEAO : Banque mondiale, mai 2024
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Les répercussions économiques du retrait du Mali, du Niger et du Burkina Faso de la CEDEAO : Le Monde, février 2024
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Wagner se retire du Mali : qu’est-ce qu’Africa Corps ? : L’Express
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Au Mali, comment djihadistes et indépendantistes se sont alliés pour faire tomber la junte : Le Monde, juillet 2026
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Analyse sécuritaire Mali, semestre 1 2024 : Global Protection Cluster / ACLED, août 2024
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Sahel mid-year metrics 2024 : ACLED, 2024
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Mali : éviter le piège de l’isolement : International Crisis Group, 2023
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JNIM dans l’ouest du Mali : Africa Center for Strategic Studies, 2025
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Mali : l’armée et le groupe Wagner ont exécuté et fait disparaître des civils peuls : Human Rights Watch, juillet 2025