Le 17 septembre 2026, le tribunal de la Chambre de commerce internationale (CCI) a rendu une décision favorable au Nigeria dans son litige avec Sunrise Power and Transmission, rejetant une demande d’environ 680 millions de dollars issue d’un accord de règlement non exécuté. Cette sentence lève un obstacle contentieux majeur qui gelait depuis des années les négociations financières avec Pékin. Mais l’euphorie gouvernementale ne doit pas masquer l’essentiel : le projet hydroélectrique de Mambilla reste, à ce jour, sans financement confirmé, sans décision finale d’investissement, et confronté à des interrogations structurelles sur sa bancabilité.
Cinquante ans d’atermoiements et un contrat signé mais jamais financé
L’histoire du projet Mambilla est celle d’une occasion manquée répétée. Conçu dès 1972 sous régime militaire pour une capacité initiale d’environ 4 000 MW, il a été redimensionné à 2 600 MW lors d’une réattribution en 2007, puis porté à 3 050 MW après les études de terrain de 2012. En 2017, le gouvernement fédéral approuve enfin un contrat EPC de 5,79 milliards de dollars avec un consortium regroupant China Gezhouba Group Corporation, Sinohydro et China Geo-Engineering Corporation. Le montage financier repose alors sur une clé de répartition 85/15 : 85 % devant être apportés par la China Exim Bank, 15 % par le gouvernement fédéral nigérian.
La suite est connue. En 2019, la China Exim Bank suspend les négociations financières, estimant ne pas pouvoir s’engager sur un projet faisant l’objet d’un contentieux arbitral actif. Sunrise Power and Transmission, société nigériane revendiquant des droits antérieurs sur le développement du site, avait saisi la CCI pour des montants considérables. Le projet entre alors dans une forme de coma institutionnel, que le Programme pour le développement des infrastructures en Afrique (PIDA) traduit sobrement en classant Mambilla au stade de la « structuration » autrement dit, aucune décision finale d’investissement n’a jamais été prise.
Ce que la décision de la CCI règle — et ce qu’elle ne règle pas
La sentence du 17 septembre 2026 est une victoire procédurale réelle. Le tribunal rejette la demande de 680 millions de dollars (principal et intérêts) que Sunrise fondait sur un accord de règlement conclu en 2020 pour 200 millions de dollars, que le Nigeria n’avait pas honoré. Le président Bola Tinubu a salué la levée du « principal obstacle juridique » au projet, et Reuters a qualifié la décision de potentielle relance du plus grand projet hydroélectrique du pays après deux décennies de blocage.
Mais la situation juridique reste incomplète. Un second arbitrage, distinct, oppose toujours le Nigeria à Sunrise Power pour une demande dépassant 2,7 milliards de dollars en compensation et intérêts pour les droits antérieurs de la société sur le projet. Ce dossier parallèle n’a pas été tranché par la décision du 17 septembre. Tant qu’il demeurera en instance, le spectre d’un passif contentieux restera présent dans l’analyse de risque de tout bailleur sérieux.
China Exim Bank et CEEC : des discussions sans engagement ferme
C’est ici que réside le véritable test. La logique du montage de 2017 supposait que la levée du contentieux ouvrirait automatiquement la voie à une reprise des négociations financières avec la China Exim Bank. Or, à ce stade, aucune confirmation officielle de la banque ne permet d’accréditer cette hypothèse. Les éléments disponibles montrent surtout que le gouvernement nigérian a sollicité China Energy Engineering Corporation (CEEC) pour étudier une relance du projet, y compris par une exécution phasée approche plus prudente que le lancement immédiat d’un EPC global.
Cette ouverture vers CEEC est notable, mais ses limites sont tout aussi importantes. En 2025, CEEC avait certes signé au Nigeria un mémorandum d’entente distinct sur les énergies renouvelables avec la Commission de l’énergie nigériane et le Nigerian Governors’ Forum, mais ce document ne concernait pas Mambilla. Selon les informations disponibles, en août 2026, il n’existait toujours ni contrat EPC confirmé ni calendrier de démarrage pour le projet. Les discussions sont réelles ; les engagements exécutoires, inexistants.
Le redimensionnement à 1 500 MW : solution ou aveu d’échec ?
Face aux difficultés de financement, le Nigeria avait envisagé dès 2021 de réduire la capacité du projet de 3 050 à 1 500 MW pour le rendre plus attractif aux yeux des investisseurs. Cette option mérite d’être examinée sérieusement. Un projet de 1 500 MW représente un investissement total qui, rapporté aux références sectorielles actuelles en Afrique subsaharienne la Banque mondiale et les projets récents de la région situent le coût des grands aménagements hydroélectriques entre 1,5 et 3,5 millions d’euros par MW pourrait s’établir entre 2,5 et 5 milliards d’euros, soit une enveloppe qui reste considérable mais potentiellement plus structurable par tranches.
L’argument de bancabilité tient à une logique simple : un projet à 5,8 milliards de dollars, dont 85 % reposent sur un seul bailleur souverain étranger, est structurellement fragile. La dépendance exclusive à la China Exim Bank a déjà prouvé ses limites. Un projet réduit à 1 500 MW, avec une structuration financière plus diversifiée incluant des institutions multilatérales africaines ou occidentales, serait plus résilient aux aléas politiques et diplomatiques sino-nigérians.
En revanche, le redimensionnement implique aussi un renoncement en termes d’impact. Mambilla, dans sa version complète, était censé produire environ 5,5 TWh par an, selon les projections du PIDA, et contribuer significativement à réduire un déficit énergétique structurel : environ 85 à 90 millions de Nigérians n’avaient pas accès à l’électricité en 2024, selon les estimations de la Direction générale du Trésor français et de la Banque mondiale, ce qui fait du Nigeria le pays abritant le plus grand nombre de personnes sans accès à l’énergie au monde. Un projet à 1 500 MW ne résout pas ce problème à lui seul.
Les conditions d’une relance crédible
Pour que Mambilla sorte enfin du stade de la « structuration », trois conditions semblent incontournables.
Premièrement, la clarification du second arbitrage. Tant que la demande de 2,7 milliards de dollars de Sunrise Power n’est pas définitivement réglée par sentence ou par accord négocié le risque de passif contingent pèsera sur toute due diligence financière.
Deuxièmement, la diversification du schéma de financement. Le modèle 2017, reposant quasi-exclusivement sur la China Exim Bank, s’est révélé trop vulnérable. Un montage impliquant la Banque africaine de développement, l’IFC ou des fonds climatiques multilatéraux offrirait davantage de robustesse institutionnelle.
Troisièmement, une décision définitive sur le dimensionnement. Le gouvernement nigérian ne peut pas continuer à naviguer entre 3 050 et 1 500 MW selon les interlocuteurs. Une décision claire, appuyée sur une étude de faisabilité actualisée et une analyse tarifaire réaliste intégrant la capacité réelle de la Nigeria Bulk Electricity Trading Company (NBET) à honorer des contrats d’achat à long terme est le préalable à toute négociation sérieuse avec des bailleurs.
La victoire de Paris est réelle. Mais vingt ans de blocage ne se surmontent pas avec une seule sentence arbitrale. Ce qui manque à Mambilla, c’est moins un déblocage juridique qu’un projet de financement cohérent, porté par un gouvernement prêt à trancher des questions structurelles qu’il reporte depuis des décennies. La question n’est pas de savoir si le Nigeria peut encore rendre Mambilla rentable techniquement, les conditions sont réunies. La question est de savoir s’il en a la volonté politique et la capacité institutionnelle.
Sources
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Nigeria wins arbitration, Sunrise’s 400-million hydropower claim dismissed — Reuters, septembre 2026
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Nigeria seeks to revive Mambilla hydropower project after arbitration win — Energy News Africa, 2026
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The Mambilla Hydropower Project: the journey so far — BusinessDay Nigeria
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FG engages Chinese firm to revive Mambilla power project — The Cable, 2026
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Le secteur de l’électricité au Nigeria — Direction générale du Trésor (France), mai 2024
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Mambilla – projet 3 050 MW, Nigeria — The Project Herald
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ICC Tribunal dismisses US$2,35bn Sunrise claim, rules in Nigeria’s favour — The Nigeria Lawyer, septembre 2026
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Priorisation des sites hydroélectriques et solaires – Analyse Banque mondiale — Banque mondiale