Nigeria : derrière la réforme sécuritaire de Tinubu, le défi de l’unité opérationnelle

La rédaction

septembre 28, 2026

Le Nigeria engage une réforme structurelle de son architecture sécuritaire, longtemps plombée par des chevauchements de compétences entre agences rivales. En mandatant en août 2024 son équipe pour produire une évaluation nationale des menaces et un plan stratégique de défense sur cinq ans, le président Bola Tinubu reconnaît implicitement ce que les analystes documentent depuis des décennies : le pays le plus peuplé d’Afrique est gardé par un dispositif morcelé, coûteux et souvent incohérent.

Un archipel d’agences aux mandats enchevêtrés

L’appareil sécuritaire nigérian est, avant tout, un problème de géométrie institutionnelle. Au moins onze agences de sécurité et de renseignement figuraient ensemble dans le budget 2024, auxquelles s’ajoutent des ministères et des organes de coordination. Trois agences de renseignement forment le cœur du dispositif : le Department of State Services (DSS), chargé du renseignement intérieur, du contre-espionnage et de la lutte antiterroriste sur le territoire national ; la National Intelligence Agency (NIA), responsable du renseignement extérieur ; et la Defence Intelligence Agency (DIA), dédiée au renseignement militaire. S’y superposent la Nigeria Police Force, dont les effectifs étaient estimés à environ 371 800 officiers en 2021, les trois armes des forces armées, le Nigeria Security and Civil Defence Corps (NSCDC), le Nigerian Immigration Service, l’Economic and Financial Crimes Commission (EFCC) et l’Office of the National Security Adviser (ONSA), théoriquement chargé de coordonner l’ensemble.

Le problème n’est pas le nombre d’agences en soi, mais la confusion de leurs mandats. La contre-intelligence, notamment, apparaît dans les textes fondateurs du DSS et de la NIA sans que la ligne de démarcation soit clairement établie : l’une opère à l’intérieur du pays, l’autre à l’extérieur, mais les dossiers impliquant des ressortissants nigérians à l’étranger ou des acteurs étrangers sur le sol national créent systématiquement des zones grises. Ces zones grises ont produit des incidents documentés : en novembre 2017, une confrontation entre l’EFCC, le DSS et la NIA autour de l’arrestation des anciens directeurs généraux des deux agences a conduit le Sénat à ouvrir une enquête sur les conflits inter-agences.

Des défaillances opérationnelles révélées par Boko Haram

C’est face à l’insurrection de Boko Haram que les lacunes de coordination ont été les plus visibles et les mieux documentées. Le rapport du Département d’État américain sur le terrorisme en 2020 relevait explicitement que la coordination entre agences nigérianes était « limitée », alors que l’ONSA était supposé orchestrer de multiples organes de sécurité et que les responsabilités de surveillance frontalière étaient partagées entre plusieurs structures. Dans le même registre, une étude de Carnegie Endowment publiée en 2019 sur la stabilisation du Nord-Est nigérian soulignait que la coordination entre institutions civiles de réponse restait « faible », avec des mécanismes dispersés entre le PCNI, la NEMA, l’ONSA et d’autres organes.

L’Institute for Security Studies, dans son analyse sur les politiques face à Boko Haram dans le bassin du lac Tchad, notait que les efforts régionaux s’étaient concentrés sur la seule coordination militaire, laissant en marge la coopération institutionnelle plus large. Ce tropisme militariste a eu des conséquences directes : des opérations menées en parallèle par des unités ignorant les activités des autres, des informations non partagées, et des populations civiles prises en étau entre des forces qui ne se parlaient pas. Les rapports successifs d’Amnesty International sur le Nigeria entre 2015 et 2024 documentent les abus commis lors d’opérations anti-Boko Haram et renvoient, en creux, à ces défaillances de commandement et de coordination inter-agences.

Un budget conséquent pour des résultats insuffisants

La fragmentation a un coût financier que la loi de finances 2024 permet de mesurer partiellement. Le secteur sécurité-défense a bénéficié d’une enveloppe globale de 3,85 trillions de nairas. Le seul sous-secteur du renseignement s’est vu allouer 595 milliards de nairas, dont 274,5 milliards en dépenses d’investissement, 212,5 milliards en masse salariale et 108 milliards en frais de fonctionnement. La répartition sectorielle globale illustre les équilibres politiques : la défense capte 42,8 % du budget sécuritaire, la police 25,2 %, l’intérieur 12,25 % et le NSA avec ses services connexes 7,5 %. Ces volumes budgétaires contrastent avec des résultats sécuritaires qui demeurent fragiles dans le Nord-Est, le Nord-Ouest et la région du delta du Niger.

La Chambre des représentants a d’ailleurs interpellé le gouvernement fédéral sur la libération effective des crédits d’investissement alloués au secteur sécuritaire, signe que le problème ne se limite pas à la conception des structures mais touche aussi leur financement réel.

Famadewa, artisan d’une architecture à reconstruire

C’est dans ce contexte que la nomination du général de brigade à la retraite Adeyinka Famadewa comme conseiller spécial à la sécurité intérieure prend tout son sens. Son profil est celui d’un praticien du renseignement militaire : commissionné en 1990 dans le Nigerian Army Intelligence Corps, il a servi comme instructeur en chef à la Nigerian Army Intelligence School, directeur adjoint à la DIA, commandant de la Nigerian Army Counter-Intelligence Command, et directeur au Intelligence Production Centre. Entre 2015 et 2021, il a occupé le poste de Principal General Staff Officer auprès du conseiller à la sécurité nationale, au cœur même de l’ONSA. Après sa retraite militaire, il a travaillé comme chercheur senior au Nigerian Army Resource Centre sur des questions de réforme sécuritaire, avant d’entamer un doctorat au King’s College de Londres à partir d’octobre 2022.

Ce parcours confère à Famadewa une connaissance rare des interfaces entre renseignement militaire, coordination inter-agences et politique de sécurité nationale. Son mandat consiste désormais à concevoir la nouvelle architecture sécuritaire, à partir de l’évaluation nationale des menaces que Tinubu a demandée en août 2024 et du plan stratégique de défense à horizon cinq ans.

Les leçons des réformes avortées

Cette nouvelle tentative s’inscrit dans une longue séquence d’initiatives inabouties. Depuis le retour à la démocratie en 1999, le Nigeria a engagé plusieurs cycles de réforme sécuritaire sans jamais parvenir à une transformation durable. Olusegun Obasanjo avait promis une réorganisation de la police fédérale dès 2000 ; les gouvernements suivants ont multiplié les commissions et les plans, sans que les structures de fond soient modifiées. Les causes récurrentes d’échec sont bien identifiées : le cadre constitutionnel de 1999 concentre le monopole de la force au niveau fédéral, limitant les marges de manœuvre pour une sécurité plus souple ; les réformes n’ont pas été portées avec constance par l’exécutif et le Parlement ; la corruption a fragilisé les chaînes de commandement ; et les crises sécuritaires successives, Boko Haram, banditisme, enlèvements, violences communautaires, ont imposé des réponses d’urgence au détriment de la réforme institutionnelle de long terme.

Le débat sur la création de polices d’État, qui a conduit Tinubu à transmettre un projet de loi aux assemblées locales pour ratification, illustre la difficulté à faire bouger le verrou constitutionnel fédéral. Vingt-quatre États devaient valider cette réforme, révélatrice des résistances que rencontre toute tentative de décentralisation du dispositif sécuritaire.

La comparaison avec le Ghana est instructive, bien que limitée. Le pays voisin a rationalisé son secteur de sécurité en s’appuyant sur une réforme juridique progressive et un renforcement du contrôle civil, avec des résultats réels mais non linéaires. La leçon principale tient dans la durée : les progrès les plus tangibles ont nécessité une décennie, et ont reposé sur une volonté politique soutenue bien au-delà d’un seul mandat présidentiel.

Une réforme technique ou une question de pouvoir ?

La vraie question que pose la réforme Tinubu-Famadewa n’est pas technique. Elle est politique. Rationaliser les mandats du DSS, de la NIA et de la DIA supposerait d’arbitrer entre des agences qui ont chacune leurs réseaux d’influence au sein de l’exécutif, de l’armée et du milieu politique. Intégrer le renseignement, ambition centrale du plan stratégique demandé en août, implique de décider qui coordonne, qui a accès à quelle information, et qui rend compte à qui. Ces choix touchent directement à l’équilibre du pouvoir au sommet de l’État nigérian.

La nomination d’un conseiller spécial dédié à la sécurité intérieure, distinct du conseiller à la sécurité nationale, soulève d’ailleurs cette question d’emblée : quel est le périmètre exact de Famadewa par rapport à l’ONSA ? La réponse à cette question de répartition des responsabilités au sommet du dispositif dira plus sur les chances de succès de la réforme que n’importe quel organigramme. Dans un pays où les architectures sécuritaires ont davantage servi à équilibrer les factions qu’à optimiser la réponse aux menaces, la fragmentation n’est peut-être pas un bug, mais une fonction.


Sources