À un mois du troisième sommet Russie-Afrique, prévu les 28 et 29 octobre à Moscou, le fossé se creuse entre l’agenda affiché par la diplomatie russe et les préoccupations qui travaillent plusieurs délégations africaines. Intelligence artificielle, économie numérique, monnaies alternatives : les thèmes annoncés par Sergueï Lavrov sonnent comme un catalogue de modernité. Mais pour les pays du Golfe de Guinée qui regardent le Sahel s’embraser, l’ordre du jour paraît décalé.
Un agenda russe tourné vers le numérique, des partenaires africains tournés vers le Sud
Selon les déclarations attribuées à Sergueï Lavrov, les priorités officielles du sommet d’octobre comprennent les technologies de l’information et de la communication, l’intelligence artificielle, l’économie numérique et les règlements en monnaies alternatives aux devises occidentales. La dédollarisation n’est pas qu’une posture : dans les échanges russo-africains, la part des paiements en roubles est passée de 21,9 % en 2022 à 48,1 % en 2023, tandis que les paiements en dollars et en euros s’effondraient de 45,1 % à 20,5 %. Un basculement réel, mais qui ne dit rien des volumes effectivement échangés ni des retombées pour les économies africaines.
Sur le volet numérique, Moscou peut faire valoir quelques réalisations : un centre d’intelligence artificielle et de robotisation a été inauguré le 21 septembre 2026 à Bamako, présenté comme le premier grand projet russe de ce type en Afrique de l’Ouest. La Russie s’est également engagée à financer les phases supplémentaires du Centre africain de recherche en intelligence artificielle (CARIA) à Brazzaville. Des signaux réels, mais épars et qui peinent à constituer une stratégie d’ensemble.
Or les capitales qui comptent pour ce sommet ne sont pas toutes convaincues que ces chantiers répondent à leurs urgences. Une source proche de la délégation ghanéenne résume l’état d’esprit avec une formule sèche : « L’IA peut attendre, la stabilité politique ne le peut pas. »
Le bilan sécuritaire qui dérange
La question sahélienne est celle qui paralyse le débat sur le « partenariat gagnant-gagnant » brandi depuis Sotchi 2019. La Russie, via Africa Corps,la structure qui a succédé au groupe Wagner en 2025 déploie quelque 2 000 à 2 500 hommes au Mali, environ 200 à 300 au Niger, et maintient une présence plus ancienne en Centrafrique avec 1 500 à 2 000 combattants. Le bilan opérationnel est sombre.
Selon Le Monde, Africa Corps peine à enrayer les offensives du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) au Mali, où les forces armées maliennes et leurs partenaires russes ont causé plus de 1 440 victimes civiles entre janvier 2024 et juin 2025 selon les données d’ACLED. Entre juin et décembre 2025, au moins 278 civils supplémentaires ont été tués dans le nord du pays. En septembre 2026, une attaque à Dioura a tué au moins 50 militaires maliens et 5 combattants d’Africa Corps.
Cette déstabilisation ne reste pas confinée au Sahel. Un rapport du Secrétaire général des Nations unies sur les activités de l’UNOWAS, couvrant la période novembre 2025–juin 2026, décrit une extension progressive des menaces terroristes vers les pays côtiers. La CEDEAO a alloué des fonds à cinq pays côtiers considérés comme les plus exposés, dont le Bénin, la Côte d’Ivoire et le Ghana. Le chef d’état-major ghanéen a publiquement mis en garde contre l’infiltration des groupes extrémistes sahéliens vers le sud. Une source proche de la délégation d’Accra, citée dans nos informations, ne mâche pas ses mots : « Il serait intéressant d’évoquer l’aspect « gagnant-gagnant » de ce partenariat. Pour l’heure, le compte n’y est pas. La situation au Sahel est préoccupante et découle sur nos frontières, au Nord. »
Des promesses économiques qui s’effritent dans les chiffres
Le sommet de Sotchi, en 2019, avait mis la barre haut : Vladimir Poutine annonçait l’objectif de porter les échanges russo-africains à 40 milliards de dollars. En 2025, selon les données russes, ils s’établissent à 27,7 milliards de dollars, soit un écart de 30 % sur un objectif qui avait déjà sept ans pour être atteint. Lors du sommet de Saint-Pétersbourg en juillet 2023, Poutine avait réitéré l’ambition d’un doublement des échanges en cinq ans, en ajoutant la promesse de livraisons gratuites de 25 000 à 50 000 tonnes de céréales à six pays africains. Sur les 161 accords signés à l’issue de ce sommet, aucun montant n’a été rendu public.
La comparaison avec d’autres partenaires est impitoyable. La CNUCED relève que les investissements étrangers en Afrique ont atteint un niveau record en 2024. Dans ce paysage, les États-Unis détiennent un stock d’investissements directs étrangers (IDE) estimé à 47,4 milliards de dollars, la Chine à 42-43 milliards. La Russie, elle, représente moins de 1 % des IDE sur le continent , un chiffre qui rend difficile toute rhétorique sur le partenariat économique transformateur.
Moscou revendique des accords de coopération militaire avec plus de 40 États africains. L’influence géopolitique est réelle. Mais la profondeur économique, elle, reste très en deçà des discours.
La question des risques à Moscou elle-même
Le sommet se tient dans une capitale en état de guerre. Le 20 septembre, une attaque impliquant plus de 450 drones ukrainiens a provoqué des perturbations dans la région de Moscou. Début septembre, Air Tanzania avait temporairement suspendu sa liaison Dar es Salaam–Moscou après une évaluation des risques, avant de reprendre ses vols quelques jours plus tard. La compagnie avait justifié cette décision par une formule sobre : « Les considérations de sécurité priment toujours sur les considérations commerciales. » L’Agence européenne de la sécurité aérienne (EASA) maintient de son côté une recommandation d’éviter l’espace aérien russe à l’ouest du 60e méridien Est, Moscou incluse.
Les précédents pèsent sur les mémoires : la destruction du vol MH17 en 2014, qui avait coûté la vie à 298 personnes au-dessus de l’Ukraine ; le crash du vol J2-8243 d’Azerbaijan Airlines en décembre 2024, avec 38 morts, attribué à des tirs de défense antiaérienne russe. Une source tanzanienne proche du dossier formule ce que beaucoup pensent sans le dire : « Que se passera-t-il si Moscou est de nouveau frappée pendant le sommet, ou si les défenses antiaériennes sont activées alors que nous sommes sur place ? »
Vladimir Poutine a lui-même qualifié les attaques de drones ukrainiens de « manifestation de terrorisme d’État visant à perturber d’éventuelles négociations de paix » une lecture qui déplace la responsabilité mais ne dissout pas le risque pour les délégations étrangères.
Un partenariat à deux vitesses, une relation à rééquilibrer
L’Union africaine a officiellement exprimé son soutien aux préparatifs du sommet lors de consultations de haut niveau du 7 juillet 2026, affirmant sa confiance dans la contribution de la rencontre aux « priorités communes en matière de paix, de sécurité et de coopération économique ». Le langage diplomatique masque les tensions sous-jacentes.
Le vrai test du sommet d’octobre ne sera pas de savoir si les délégués africains applaudissent les discours sur l’IA ou la dédollarisation. Il sera de savoir si Moscou accepte d’inscrire à l’ordre du jour les conséquences tangibles de sa propre présence militaire au Sahel, sur les économies, les frontières et les populations des pays qui en subissent les effets. Un agenda fixé unilatéralement depuis Moscou, aussi séduisant soit-il sur le plan rhétorique, ne saurait tenir lieu de partenariat. Qui fixe réellement l’ordre du jour de cette relation reste, au fond, la question centrale que le troisième sommet devra affronter ou esquiver.
Sources
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Air Tanzania Suspends Flights to Russia Following Zelensky’s Airspace Warning — The Moscow Times, septembre 2026
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Lavrov annonce les thèmes principaux du prochain sommet Russie-Afrique — Afrinz, juillet 2026
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Un an après avoir remplacé Wagner, les Russes d’Africa Corps en difficulté au Mali — Le Monde, juin 2026
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Quel bilan pour le sommet Russie-Afrique de Saint-Pétersbourg ? — La Tribune Afrique, juillet 2023
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Afrique : les investissements étrangers atteignent un niveau record en 2024 — CNUCED, 2024
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Rapport du Secrétaire général sur les activités de l’UNOWAS, juin 2026 — Nations unies / UNOWAS, juillet 2026
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Preparations for the Third Russia-Africa Summit — Eurasia Review, septembre 2026
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Sommet Russie-Afrique : des enjeux économiques en trompe-l’œil — France 24, juillet 2023