Port de Lomé, Africa Corps, formateurs russes : le Togo au cœur des interrogations sur la logistique militaire de Moscou en Afrique de l’Ouest

La rédaction

septembre 28, 2026

Le 23 septembre, le ministre togolais des Affaires étrangères Robert Dussey démentait catégoriquement la présence de « mercenaires russes » sur le sol togolais. Mais ce démenti, aussi ferme soit-il, ne dissipe pas l’ensemble des questions qui s’accumulent depuis plusieurs mois sur la nature et l’ampleur de la coopération militaire entre Lomé et Moscou. Derrière les formulations officielles, des données maritimes, des analyses indépendantes et les alertes de l’opposition togolaise dessinent un tableau plus complexe, où le port de Lomé occupe une place centrale.

Le démenti de Dussey et ce qu’il ne tranche pas

La mise au point du chef de la diplomatie togolaise est intervenue dans un contexte de pression croissante. « Je vous dis que c’est faux. Nous n’avons pas de mercenaires russes », a déclaré Robert Dussey sur France 24, avant d’ajouter une nuance révélatrice : « Quand vous achetez un hélicoptère français, un hélicoptère américain, un hélicoptère chinois ou un hélicoptère russe, ce sont bien sûr des formateurs qui viennent entraîner nos forces de défense et de sécurité, entraîner les pilotes. » La présence de personnels russes est donc admise sous l’étiquette de formateurs liés à des contrats d’équipements mais sa nature exacte reste, selon les autorités, strictement technique.

Ce cadrage soulève une question de fond : la distinction entre « formateurs » et membres d’Africa Corps est-elle aussi nette qu’il y paraît ? Africa Corps, successeur institutionnel du groupe Wagner depuis 2024, opère précisément sous couverture de missions de formation, de conseil et de protection. La sémantique du démenti ne permet pas, à elle seule, de trancher.

Ce que le gouvernement togolais ne conteste pas, en revanche, c’est la réalité de la coopération bilatérale formalisée. En 2025, Lomé a conclu un accord avec Moscou autorisant l’envoi d’instructeurs, de navires et d’aéronefs militaires russes sur son territoire. Cet accord, ratifié par la Douma d’État en octobre 2025, prévoit notamment un accès réciproque aux installations portuaires militaires une clause qui a été interprétée par plusieurs analystes comme ouvrant à la marine russe un accès privilégié au port de Lomé.

Le Mikhaïl Britnev et la question du transit militaire

C’est ici que la géographie prend toute son importance. Le port de Lomé est l’une des infrastructures portuaires les plus performantes d’Afrique de l’Ouest : 30,6 millions de tonnes de fret traités en 2024, un terminal à conteneurs dimensionné pour les plus grands porte-conteneurs du monde, et surtout une position stratégique de premier plan dans le transit vers les pays enclavés du Sahel. Selon plusieurs analyses récentes, 92 % du trafic de transit de Lomé est destiné aux pays de l’Alliance des États du Sahel, Burkina Faso, Niger et Mali, ce qui fait de la capitale togolaise la principale porte maritime de cette zone en recomposition.

C’est dans ce contexte qu’est arrivé, le 9 juillet 2026, le cargo russe Mikhaïl Britnev. Le navire, sous sanctions occidentales, avait quitté le port de Baltiysk le 18 juin, coupé son transpondeur AIS pendant une partie du trajet, avant d’être repéré au large de Lomé puis d’y accoster. BBC Verify et France 24 ont documenté, à partir d’images satellites et de données maritimes, que le navire transportait du matériel blindé des véhicules de combat d’infanterie BMP-3 selon certaines sources destiné aux forces d’Africa Corps déployées au Mali. Ce matériel aurait ensuite été acheminé par voie terrestre via le Burkina Faso.

Le précédent guinéen éclaire la logique de ce type d’opération. Entre 2023 et 2025, le port de Conakry avait servi de point d’entrée pour des livraisons militaires russes vers Bamako, selon des enquêtes de The Sentry et de plusieurs médias ouest-africains. Des convois documentés ont relié le terminal portuaire de Conakry aux installations maliennes d’Africa Corps. La substitution partielle de Lomé à Conakry, si elle se confirme, traduirait une diversification des corridors logistiques russes une logique de résilience face aux risques de blocage ou d’exposition.

300 à 350 personnels : une estimation sous pression de vérification

Au-delà de la question maritime, c’est le volume de la présence russe au sol qui constitue l’autre point de friction. Fin juillet 2026, le Critical Threats Project publiait une analyse faisant état de 300 à 350 membres d’Africa Corps présents au Togo à Lomé et dans plusieurs bases du nord du pays. Selon cette même source, des officiers russes auraient commencé à arriver dès janvier 2026 pour préparer le déploiement, avec des missions couvrant la formation, le renseignement et la protection de sites.

Ces chiffres ont été relayés et partiellement repris par plusieurs regroupements de l’opposition togolaise et de la société civile qui, dans un communiqué conjoint rapporté par l’AFP et Jeune Afrique le 22 juillet, alertaient : « À Lomé, Ankara et Moscou, le silence est total sur les effectifs et les missions, cependant, la presse internationale évoque environ 350 membres du personnel russes. » Trois regroupements d’opposition et de société civile togolaise réclament l’ouverture d’un débat public sur la présence de forces militaires étrangères dans le pays.

Sur la question des rotations aériennes, la situation est plus incertaine. Le Monde avait rapporté fin décembre 2025 qu’une demande russe de survol adressée au Bénin pour des rotations entre le Niger et le Togo du 10 au 30 janvier avait été refusée. Cette demande confirme une intention logistique, mais ne prouve pas la réalisation de vols cargo identifiés à la base de Niamtougou. Des indices convergents d’activité aérienne russe dans le nord du Togo existent, notamment évoqués par C4ADS, sans qu’une confirmation publique robuste ait été établie à ce stade.

Le contexte sécuritaire : entre jihadisme du Nord et reconfigurations stratégiques

La présence de forces étrangères au Togo ne se réduit pas à la dimension russe. L’opposition togolaise mentionne également des personnels de la société militaire privée turque Sadat dans la région des Savanes, dans le cadre de l’accord-cadre de coopération militaire Togo-Turquie signé en 2021. Selon ces sources, Sadat serait impliquée dans la formation des forces spéciales togolaises, l’assistance technique liée aux drones Bayraktar TB2 et l’appui à la contre-insurrection dans le Nord sans confirmation officielle d’Ankara, de Lomé ou de Sadat.

Cette multiplication des présences étrangères intervient dans un contexte sécuritaire réel : depuis fin 2021, le nord du Togo est affecté par des incursions jihadistes croissantes, débordements de la crise sahélienne qui alimentent une demande d’appui extérieur des forces armées togolaises. La réponse des autorités de Lomé diversifier les partenariats sécuritaires plutôt que dépendre d’un seul acteur, s’inscrit dans la doctrine qu’exprimait Dussey lui-même : « La solution, c’est de ne pas isoler ces pays. »

Ce contexte explique en partie la suspension, depuis 2025, de France 24 et RFI au Togo, dans un climat de tensions persistantes avec Paris. L’espace médiatique interne sur ces sujets s’en trouve réduit, ce qui complique d’autant l’information publique sur des dossiers qui, par nature, se traitent dans la discrétion.

Un maillon qui s’affirme dans le dispositif russe

La somme des éléments disponibles accord militaire formalisé, escale documentée du Mikhaïl Britnev, estimations d’Africa Corps au sol, accès portuaire prévu par traité, flux de transit sahélien dessine une configuration cohérente sans que chacun de ses éléments soit, pris isolément, définitivement établi. C’est précisément ce que le démenti de Dussey ne permet pas de dissoudre : non pas l’existence de formateurs russes, qu’il reconnaît lui-même, mais la question de savoir si le Togo est en train de devenir, délibérément ou par glissement progressif, un maillon logistique structurel du dispositif russe en Afrique de l’Ouest.

La différence entre un partenariat de formation et une tête de pont logistique n’est pas seulement sémantique. Elle concerne la profondeur de l’empreinte, la nature des flux autorisés et la capacité des autorités togolaises à en définir les limites. La question reste ouverte et c’est peut-être ce que le gouvernement togolais devra, tôt ou tard, clarifier autrement que par voie de démenti.


Sources