Burkina : « tuer l’esprit politique », mais pour quel modèle de gouvernance

La rédaction

septembre 28, 2026

Le 27 septembre 2026, Ibrahim Traoré a annoncé l’élaboration d’une nouvelle Constitution pour « réorganiser totalement » le système politique burkinabè. Neuf mois après la dissolution de l’ensemble des partis politiques, la question n’est plus de savoir si la transition rompt avec le multipartisme c’est acté mais de comprendre par quoi elle entend le remplacer.

La dissolution des partis, acte fondateur d’une rupture institutionnelle

Le 29 janvier 2026, le Conseil des ministres burkinabè adoptait un décret portant dissolution de l’ensemble des partis et formations politiques, accompagné d’un projet de loi abrogeant les textes qui encadraient leur fonctionnement depuis 2001. Trois lois organiques étaient visées : la charte des partis de novembre 2001, les lois de financement et de statut de l’opposition de 2009, et leurs modificatifs ultérieurs. L’acte mettait fin à un cadre juridique qui avait, pendant un quart de siècle, structuré la compétition politique nationale.

Cette mesure n’est pas survenue sans préambule. Dès son arrivée au pouvoir par coup d’État en septembre 2022, la junte avait suspendu les activités partisanes. La dissolution de janvier 2026 constitue donc moins une rupture soudaine qu’une formalisation juridique d’un état de fait. Mais en lui donnant une assise légale ou du moins décrétale le régime franchissait un seuil supplémentaire : il n’y a plus de statut de l’opposition, plus de financement public des formations politiques, plus de cadre légal d’existence pour les partis. Human Rights Watch avait qualifié cet acte d’extinction délibérée de la vie politique organisée.

« Tuer l’esprit politique » : la doctrine Traoré

Huit mois après cette dissolution, Ibrahim Traoré a explicité la philosophie qui la sous-tend. Dans un entretien accordé à l’Agence d’information du Burkina le 27 septembre 2026, le chef de l’État a déclaré : « Il faut tuer cet esprit pour que les gens comprennent qu’ils doivent travailler avant de manger. » La formule vise ce qu’il nomme l’« esprit politique, politicien » une culture de la joute partisane qu’il juge profondément ancrée et profondément néfaste.

La critique est articulée autour de deux griefs. Le premier est économique : les querelles entre majorité et opposition monopoliseraient l’énergie collective au détriment des projets de développement. « Ce sont des conneries. Vous faites souffrir la population. Vous n’avancez pas », tranche-t-il sans ménagement. Le second est structurel : le système de l’alternance et de l’opposition formelle nuirait à la continuité de l’action étatique. « L’État doit être dans une continuité parce que le peuple, c’est une continuité. Il doit avoir une vision du pays », a-t-il ajouté.

Pour illustrer le modèle qu’il appelle de ses vœux, Ibrahim Traoré cite la Russie, la Chine et l’Iran. Ces trois États partagent, à des degrés divers, une architecture de représentation formelle sans multipartisme pleinement compétitif. En Russie, la Constitution de 1993 reconnaît le pluralisme, mais la Douma fonctionne largement comme chambre d’enregistrement ; en Chine, l’Assemblée populaire nationale organise la représentation sous direction exclusive du Parti communiste ; en Iran, le Majles est élu au suffrage direct, mais les candidatures sont filtrées par le Conseil des gardiens. Dans les trois cas, la continuité de l’État est assurée par la primauté d’une institution ou d’un parti sur la compétition électorale ouverte.

Les structures de substitution : un édifice encore incomplet

Si la rupture avec le multipartisme est consommée, le cadre institutionnel appelé à le remplacer reste à préciser. Depuis 2022, la transition burkinabè s’est dotée d’organes de substitution : une Assemblée législative de transition (ALT) initialement composée de 71 membres désignés par les forces de défense et de sécurité, les organisations de la société civile et les régions administratives. Lors de la révision de la charte de transition en 2024, les sièges auparavant attribués aux partis politiques ont été réaffectés selon la nouvelle organisation territoriale, et un organe inédit le Korag a été introduit pour « suivre et contrôler la mise en œuvre de la vision stratégique du pays ».

Ces structures constituent une architecture de transition, non un modèle constitutionnel stabilisé. L’annonce d’une nouvelle Constitution le 27 septembre 2026 doit donc être lue dans ce contexte : il s’agit de doter ces mécanismes d’une base juridique pérenne, capable de légitimer un ordre politique sans partis ni logique majorité-opposition. Mais le calendrier reste flou, le processus de rédaction non détaillé, et les formes de participation citoyenne à cette élaboration non précisées.

La viabilité en question : ce que disent les analystes

Les spécialistes de la gouvernance africaine formulent sur ce point des réserves convergentes. International IDEA, dans une analyse publiée en 2026, estime que la dynamique burkinabè s’inscrit dans une consolidation durable des régimes militaires plutôt que dans une transition démocratique classique, et souligne que l’exclusion politique a précisément contribué à la chute des régimes civils antérieurs. Le Policy Center for the New South avance de son côté que la stabilité réelle des pays de l’Alliance des États du Sahel dépend moins des marqueurs souverainistes que d’une refondation de la relation État-citoyens fondée sur la proximité et la transparence.

L’histoire constitutionnelle africaine depuis les indépendances fournit sur ce point un éclairage peu rassurant. Du Tchad des années 1960 aux autocraties francophones de la première génération, les expériences de constitutions adoptées par des régimes militaires ayant supprimé le pluralisme se sont généralement soldées par une concentration du pouvoir exécutif, un parlementarisme réduit à une fonction d’enregistrement, et une fragilisation du constitutionnalisme lui-même avant un retour souvent forcé au multipartisme sous pression interne et internationale dans les années 1990. Le schéma récurrent est le même : coup d’État, suspension constitutionnelle, suppression du pluralisme, retour difficile.

La comparaison sahélienne est également instructive. Au Mali voisin, la Constitution adoptée par référendum en 2023 a formalisé la transition militaire sans restaurer le multipartisme compétitif à court terme. Au Niger, la junte a géré les questions constitutionnelles dans un cadre de transition institutionnelle plutôt que via des mécanismes de révision établis. Ces trajectoires parallèles suggèrent une convergence régionale vers des modèles de légitimation sans compétition partisane, mais aucun de ces États n’a encore produit un système de représentation alternatif fonctionnel et durable.

La contrainte du réel : sécurité et économie

Ce débat institutionnel se déroule sur fond de crise humanitaire persistante. En 2025-2026, plus de 2 millions de déplacés internes sont recensés au Burkina Faso, et environ 4,5 millions de personnes auraient besoin d’aide humanitaire selon les projections disponibles. Entre janvier et mai 2025, 229 515 personnes ont été nouvellement déplacées une hausse de 92 % par rapport à la même période de l’année précédente. L’accès humanitaire reste contraint dans les zones d’insécurité, même si les autorités font état d’avancées dans les livraisons de vivres et de médicaments.

C’est précisément cette réalité qui donne à Ibrahim Traoré son principal argument : le système partisan a failli face à cette crise, et le développement suppose une continuité de la vision que seul un État fort, non soumis aux alternances électorales, pourrait garantir. Mais c’est aussi cette réalité qui rend la question de la légitimité institutionnelle urgente : dans un contexte de crise sécuritaire et humanitaire de cette ampleur, l’absence de mécanismes robustes de représentation et de reddition de comptes n’est pas un détail constitutionnel c’est une variable déterminante de la capacité de l’État à mobiliser sa propre population.

Un modèle à inventer, sous contrainte

La refondation constitutionnelle annoncée par Ibrahim Traoré pose en définitive une question que ni la rhétorique anti-partisane ni les références à la Russie ou à la Chine ne permettent d’éluder : quelles institutions concrètes, dotées de quelle légitimité et de quels contre-pouvoirs, organiseront la représentation des Burkinabè dans le système post-partisan promis ? L’ALT désignée et le Korag de supervision ne constituent pas, en l’état, une réponse suffisante à cette question. Sans préciser les contours d’un nouveau cadre participatif forums citoyens, représentation territoriale, délégation communautaire, ou autre l’annonce d’une nouvelle Constitution risque de rester une promesse de refondation sans architecture visible. L’histoire constitutionnelle du continent indique que ce vide se comble rarement de manière favorable.


Sources