À l’approche du quatrième anniversaire de son arrivée au pouvoir, le capitaine Ibrahim Traoré a accordé un entretien d’une heure et demie à la télévision nationale burkinabè pour dresser un bilan qu’il qualifie de positif sur les plans sécuritaire, économique et diplomatique. Entre avancées militaires revendiquées et réalités humanitaires documentées, l’exercice soulève une question de fond : reconquête territoriale signifie-t-elle retour à la normale ?
Le récit officiel : des axes rouverts, des localités reprises
Le 28 septembre 2026, Ibrahim Traoré a livré un discours structuré autour d’une thèse centrale : les forces armées burkinabè ont repris du terrain aux groupes djihadistes. Le président cite des localités perdues depuis 2017 et 2018, et insiste sur la réouverture d’axes routiers stratégiques. « Vous prenez la RN1, les localités de Houndé, Pâ, la route était coupée », a-t-il déclaré, avant d’ajouter : « Mais aujourd’hui, les gens circulent librement. Rien que ça, nous avons pu faire reculer beaucoup le terrorisme. »
Cette rhétorique n’est pas nouvelle. Dès 2023, la junte avait annoncé la reprise de localités telles que Solenzo, Falangoutou, Gassan ou Baraboulé, présentées comme autant de victoires dans une guerre d’usure contre les groupes affiliés au JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, lié à Al-Qaïda) et à l’État islamique au Grand Sahara. La nouveauté tient cette fois à l’échelle revendiquée plusieurs axes vers Bobo-Dioulasso, Dédougou, Koudougou et Ouahigouya et à la tonalité d’un bilan d’étape à mi-parcours d’une transition sans calendrier électoral fixé.
Traoré a par ailleurs concédé l’existence de zones encore hors de portée : « Il reste une portion de terrain qui semble difficile, mais que nous nous préparons à aborder. » Et plus franchement encore : « Est-ce que tout est au beau fixe ? Non, ce n’est pas au beau fixe. » Cet aveu de lucidité partielle, inhabituel dans le registre des juntes sahéliennes, ne suffit pas à combler le fossé entre le récit officiel et les données indépendantes.
Ce que les données indépendantes documentent
Une violence sécuritaire qui ne faiblit pas
Les données ACLED pour 2025 brossent un tableau autrement sombre. Au premier trimestre 2025, le Burkina Faso a enregistré 496 incidents sécuritaires, dont 247 batailles et 104 explosions ou frappes à distance, pour un total de 1 819 décès. Le deuxième trimestre confirme la tendance : 494 incidents supplémentaires et 1 720 morts. En cumulé sur les six premiers mois de 2025, le pays dépasse 990 incidents et 3 539 décès. Sur la période plus longue allant du 1er juillet 2024 au 14 novembre 2025, ACLED totalise 1 767 incidents et 7 655 décès, avec une concentration marquée dans la Boucle du Mouhoun (1 865 morts), l’Est (1 762) et le Sahel (1 490).
À l’échelle régionale, The Guardian relevait en septembre 2026 qu’ACLED avait déjà comptabilisé 2 145 événements liés à la violence djihadiste dans l’ensemble Mali-Burkina Faso-Niger pour la seule année 2026, avec une trajectoire vers un record historique. Ces chiffres contredisent frontalement l’image d’un recul structurel du terrorisme.
Sur l’axe RN1 spécifiquement, les conseils aux voyageurs du ministère français des Affaires étrangères, mis à jour le 15 septembre 2026, qualifiaient encore la voie routière entre Bobo-Dioulasso et Ouagadougou de « particulièrement dangereuse » et la classaient « formellement déconseillée ». Une appréciation qui tranche avec celle du président burkinabè, prononcée treize jours plus tard.
Le paradoxe des territoires repris sans populations
C’est ici que réside la tension la plus révélatrice du bilan de Traoré. Le président lui-même l’a formulée avec une clarté surprenante : « Il y a des zones où nous avons repris le contrôle, mais où j’ai demandé aux populations de rester en arrière. »
Reprendre un territoire sans y ramener les civils, c’est reprendre un espace géographique, non une réalité sociale et administrative. Or les chiffres humanitaires rappellent l’ampleur du défi. Selon le Plan national de réponse humanitaire 2026, 1,29 million de personnes déplacées internes sont ciblées par l’aide humanitaire, dans un contexte où le HCR maintient à plus de deux millions le stock de référence national des personnes déplacées depuis 2023. OCHA estimait en 2026 à 4,5 millions le nombre de personnes ayant besoin d’une assistance humanitaire, et signalait un accès toujours « problématique » dans les zones nord et est du pays.
La destruction du tissu de services publics dans ces régions illustre la profondeur du déracinement. Dans la région du Sahel, l’UNICEF documentait en 2025 que plus de 90 % des écoles étaient fermées à cause de l’insécurité. Dans le Nord, la proportion atteignait 40 à 50 %. À l’échelle du Sahel central, plus de 900 centres de santé étaient hors service. Reprendre militairement une localité dont les écoles sont fermées, les agents de santé partis et les marchés asséchés, c’est occuper un territoire vide de sa substance.
Les précédents régionaux tempèrent l’optimisme
Le cas malien offre un miroir utile. En novembre 2023, la junte de Bamako avait présenté la reprise de Kidal par les Forces armées du Mali comme une reconquête historique, symbole de la restauration de l’autorité de l’État. Les mois suivants ont démontré que la reprise militaire n’avait pas été suivie d’un retour effectif et durable de l’administration civile, et que la situation dans le nord malien continuait de se détériorer. Le Monde relevait en avril 2026 que la junte malienne restait menacée par les offensives djihadistes malgré la présence russe, signe que la rhétorique de reconquête et la réalité du contrôle territorial peuvent durablement diverger.
Le gouvernement burkinabè lui-même reconnaissait en 2025, selon des sources onusiennes relayées par BBC Afrique, contrôler environ 69 % du territoire national chiffre qui, s’il était exact, signifierait que près d’un tiers du pays échappe encore à l’autorité de l’État.
Un bilan qui dépasse la sécurité
L’entretien télévisé du 28 septembre n’était pas uniquement sécuritaire. Ibrahim Traoré a annoncé l’élaboration d’une nouvelle constitution, sans préciser de calendrier, et a défendu les nationalisations d’entreprises industrielles comme la SN-Citec et la SN-Sosuco, présentées comme des actes de souveraineté économique. Il a réaffirmé le retrait de l’Alliance des États du Sahel (AES, regroupant le Burkina Faso, le Mali et le Niger) de la Cour pénale internationale, qualifiant cette institution de rouage d’un système de « domination ». Sur le plan diplomatique, il a exclu tout retour à des relations normalisées avec Paris : « Nos relations ne peuvent être comme avant. »
Ces déclarations s’inscrivent dans une rhétorique souverainiste cohérente, mais elles témoignent aussi d’un régime qui construit sa légitimité sur la rupture plutôt que sur la démonstration de résultats mesurables. « Le Burkina est actuellement en révolution et va créer un système propre », a affirmé Traoré, une formule qui déplace habilement le critère d’évaluation du court vers le long terme.
La prudence militaire revendiquée par le président « Tant qu’on n’est pas prêt pour traverser tous les fronts, il ne faut pas jouer avec le feu » peut se lire comme une gestion réaliste d’une guerre asymétrique difficile. Elle peut aussi s’interpréter comme un aveu implicite que les gains annoncés sont fragiles et que la progression reste incertaine.
Conclusion : la reconquête à l’épreuve du retour des civils
Quatre ans après le coup d’État du 30 septembre 2022, Ibrahim Traoré gouverne un pays où la violence jihadiste n’a pas reflué selon les indicateurs indépendants, où des millions de déplacés attendent de regagner leurs foyers et où les services publics de base demeurent inaccessibles dans de larges pans du territoire. Le vrai test de la reconquête territoriale revendiquée ne sera pas militaire : il sera civil. Ce sont les chiffres de retour des déplacés, la réouverture des écoles et des centres de santé, et la restauration de l’administration locale qui diront, mieux que tout discours, si les zones « reprises » ont vraiment été récupérées. La question qui se pose désormais est de savoir si la junte burkinabè dispose ou cherche réellement des moyens de transformer une présence armée sur un territoire en souveraineté effective au service de sa population.
Sources
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Rapport COI Focus Burkina Faso — Situation sécuritaire — CGVS/CGRS (Belgique), janvier 2026
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Burkina Faso Country Page — ACLED — Armed Conflict Location & Event Data Project, 2025-2026
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Burkina Faso — Aperçu de la situation humanitaire, mars 2026 — OCHA, 2026
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Plan humanitaire 2026 du Burkina Faso — 1,3 milliard de dollars — Africa Press, février 2026
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Burkina Faso — UNICEF Brief 2025 sur l’éducation en situation de crise — UNICEF Innocenti, 2025
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HRW World Report 2026 — Burkina Faso — Human Rights Watch, 2026
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Conseils aux voyageurs — Burkina Faso — Ministère français des Affaires étrangères, mis à jour septembre 2026
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Al-Qaïda and IS-linked violence in Africa’s Sahel belt set to hit record levels this year — The Guardian, 16 septembre 2026
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La Russie, alliée incertaine de la junte malienne menacée par l’offensive djihadiste — Le Monde, avril 2026
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Burkina Faso : quatre ans après sa prise de pouvoir, Ibrahim Traoré face au mythe du nouveau Sankara — TV5 Monde, septembre 2026