Le Burkina Faso dispose désormais d’une raffinerie nationale d’or. L’inauguration de Raffinor-BF à Ouagadougou, affichant une capacité annuelle de 150 tonnes, marque une étape symbolique dans la stratégie de souveraineté minière portée par les autorités de la transition. Mais derrière l’annonce, une question structurelle s’impose : le pays produit-il suffisamment d’or, et dans des circuits suffisamment formalisés, pour alimenter cette infrastructure à un niveau économiquement significatif ?
Une capacité installée qui dépasse la production officielle totale
Le paradoxe est arithmétique avant d’être politique. Selon les données de l’ITIE Burkina Faso pour 2023, la production totale d’or du pays s’est établie à 57,35 tonnes, dont 56,857 tonnes de production industrielle et seulement 0,49 tonne d’or artisanal officiellement enregistré. En 2024, la production totale est estimée à 60,8 tonnes, selon les données reprises par la presse spécialisée.
Raffinor-BF affiche donc une capacité installée de 150 tonnes annuelles, soit deux fois et demie la production officielle totale du pays en 2024. Cette seule proportion suffit à circonscrire l’enjeu : la raffinerie ne pourra fonctionner à pleine charge qu’à condition de capter l’intégralité de la production nationale, y compris les segments artisanaux aujourd’hui largement hors circuit formel, et d’attirer des volumes en provenance d’autres pays de la région.
Il ne s’agit pas d’une faille de conception en soi. Les grandes raffineries industrielles sont couramment dimensionnées pour une montée en puissance progressive. Mais la trajectoire entre la coupure du ruban inaugural et l’atteinte d’un seuil de rentabilité réelle dépend de conditions que le Burkina Faso ne maîtrise pas entièrement, ni sur le plan sécuritaire, ni sur celui de la formalisation des filières aurifères.
L’or artisanal : un gisement structurellement difficile à capter
Le secteur artisanal représente un volume potentiellement considérable, mais sa captation par les circuits formels reste l’un des défis les plus persistants de l’économie minière sahélienne. Les chiffres officiels, 0,49 tonne déclarée en 2023, sous-estiment massivement la réalité des flux. Les estimations de la Banque mondiale et d’organisations spécialisées situent l’or artisanal informel à des niveaux bien supérieurs, sans qu’aucun chiffre consolidé fiable ne soit disponible pour le Burkina Faso.
Ce déficit de traçabilité n’est pas une spécificité burkinabè. Selon une analyse de Financial Afrik sur les raffineries africaines, la difficulté à sécuriser un flux régulier d’or conforme aux standards des marchés internationaux constitue la principale cause structurelle de sous-utilisation dans l’ensemble de la région. L’or artisanal, produit dans des zones souvent reculées et peu contrôlées, emprunte des circuits parallèles, vers Dubaï notamment, qui contournent les infrastructures nationales de raffinage.
Dans le contexte sécuritaire actuel du Burkina Faso, marqué par une insécurité persistante dans plusieurs zones minières, la problématique est encore plus aiguë. L’insécurité réduit mécaniquement l’accès physique aux gisements, perturbe les chaînes logistiques et freine l’investissement privé susceptible de consolider la filière en amont.
Des précédents africains peu encourageants
L’histoire récente du continent fournit plusieurs cas d’étude qui méritent d’être confrontés à l’ambition burkinabè.
En Ouganda, la première raffinerie d’or nationale, inaugurée en 2017, avait rapidement rencontré des difficultés d’approvisionnement. Selon RFI, les craintes liées à la contrebande et à la traçabilité des minerais avaient conduit le gouvernement à prendre des mesures fiscales pour inciter les acteurs à transiter par l’infrastructure nationale plutôt que d’exporter l’or brut. La performance effective restait tributaire des volumes captés, non de la capacité technique installée.
Au Mali, la raffinerie Kankou Moussa n’avait traité que 200 kilogrammes d’or en 2016, pour une capacité théorique de 25 kilogrammes toutes les huit heures, soit une utilisation infime. En 2023, elle avait été mise en veille au profit de Marena Gold, elle-même privée de certification internationale reconnue. Bamako lance désormais la construction de SOROMA-SA, une nouvelle raffinerie de 200 tonnes annuelles, sans que les obstacles structurels identifiés depuis une décennie aient été substantiellement levés.
Au Gabon, la raffinerie nationale mise en service en 2023, avec une capacité de 7 à 10 tonnes par an, ne collectait effectivement que 400 à 800 kilogrammes annuels lors de ses premières années d’exploitation, soit moins de 10 % de sa capacité, en raison d’un secteur artisanal encore largement informel. Ce cas illustre de manière particulièrement nette le déséquilibre structurel entre capacité installée et volumes effectivement mobilisables.
La récurrence de ces situations sur le continent a conduit l’Energy Chamber à alerter sur le risque que des projets de raffineries, même bien conçus techniquement, ne se concrétisent pas en valeur économique réelle lorsqu’ils ne reposent pas sur une économie locale suffisamment structurée pour en assurer l’alimentation continue.
La valeur ajoutée : une promesse conditionnelle
L’argument central des autorités burkinabè, retenir davantage de valeur ajoutée sur le territoire national, est économiquement solide dans son principe. En 2023, les exportations d’or du Burkina Faso ont atteint 2 394,7 milliards de FCFA, représentant 57,238 tonnes quasi intégralement exportées sous forme brute. La marge de transformation locale était donc quasi nulle. Si Raffinor-BF parvenait à affiner, puis à commercialiser, une part significative de cette production, l’impact sur le bilan extérieur et les recettes de l’État serait réel.
Mais la condition est précisément là : la création de valeur ajoutée suppose un approvisionnement régulier, une certification reconnue par les acheteurs internationaux, et des débouchés commerciaux sécurisés. Sur aucun de ces trois points, les conditions semblent réunies à court terme. L’absence de réactions publiques documentées de la part des sociétés minières industrielles opérant au Burkina Faso, qui constituent le gros de la production formelle, sur leur éventuelle coopération avec Raffinor-BF est, en soi, un signal d’incertitude.
Entre souveraineté affichée et viabilité à construire
L’inauguration de Raffinor-BF s’inscrit dans une logique politique cohérente avec le discours de souveraineté économique porté par les autorités de la transition. En cela, elle n’est pas sans signification : elle matérialise une intention industrielle et envoie un signal aux partenaires régionaux et aux capitales africaines qui observent le Sahel avec attention.
Mais l’infrastructure seule ne produit pas de valeur ajoutée. Elle en crée les conditions techniques. Pour que Raffinor-BF devienne autre chose qu’une vitrine institutionnelle, aussi utile soit-elle politiquement, il faudra résoudre simultanément trois équations : formaliser davantage la filière artisanale, sécuriser les zones de production, et négocier des accords d’approvisionnement avec les compagnies minières industrielles. Chacun de ces chantiers requiert des années d’effort et une stabilité politique soutenue.
La question qui se pose désormais n’est pas de savoir si le Burkina Faso méritait une raffinerie nationale. Elle est de savoir si les conditions sont réunies pour que cette raffinerie soit encore en activité, et à quelle capacité, dans cinq ans. Les précédents africains invitent à la prudence. L’histoire du raffinage minier sur le continent enseigne qu’inaugurer est la partie la plus simple du travail.
Sources
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Rapport ITIE Burkina Faso 2023 : ITIE, mars 2025
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La production d’or du Burkina Faso a atteint près de 60,8 tonnes en 2024 : Le360 Afrique, 2025
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Burkina Faso : la construction de Raffinor-BF, une capacité de 400 kg par jour : La Nouvelle Tribune, septembre 2026
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Burkina Faso’s gold refinery is built, but supply for its 150-ton capacity is not yet secured : Agence Ecofin, 2026
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Afrique : la difficile montée en puissance des raffineries minières : Financial Afrik, novembre 2024
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Ouganda inaugure sa première raffinerie d’or : RFI, février 2017
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Raffinerie d’or Kankou Moussa : offrir des produits de haut de gamme made in Mali : Maliweb
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Rapport annuel sur les comptes extérieurs 2023 du Burkina Faso : Ministère des Finances du Burkina Faso, 2024
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Pourquoi les projets de raffineries les plus prometteurs d’Afrique ne suffiront pas : Energy Chamber