Après leur sortie officielle de la CEDEAO, le Burkina Faso, le Mali et le Niger se retrouvent dans une situation paradoxale : celle d’États qui ont claqué la porte d’une organisation régionale mais dont les économies restent structurellement arrimées à l’espace qu’ils ont quitté. Des négociations autour d’un accord-cadre de coopération entre l’Alliance des États du Sahel et la CEDEAO seraient désormais annoncées. Moins qu’un retour en arrière, ce processus révèle les limites de toute ambition d’autonomie économique pour des pays enclavés au cœur de l’Afrique de l’Ouest.
Un retrait consommé, des liens qui perdurent
Le 29 janvier 2025, le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO est devenu effectif, parachevant une rupture institutionnelle annoncée depuis janvier 2024. L’Alliance des États du Sahel, créée en septembre 2023 comme pacte de défense mutuelle avant de se muer en confédération en juillet 2024, s’est depuis dotée d’une architecture institutionnelle en cours de consolidation : la Banque confédérale pour l’investissement et le développement a été actée juridiquement à Bamako en décembre 2025, tandis que d’autres organes, parlement confédéral, secrétariat permanent, demeurent à des stades d’avancement inégaux.
Sur le plan monétaire, le projet de monnaie commune reste au stade déclaratoire. Aucune feuille de route finalisée ni calendrier de mise en circulation n’ont été officiellement arrêtés. Les annonces d’un lancement imminent d’une monnaie baptisée « Sahel », qui ont circulé fin 2025, ont été formellement démenties par les autorités maliennes elles-mêmes et identifiées comme des faux communiqués par des organisations de vérification. Le fait que les trois pays de l’AES demeurent, à ce stade, membres de l’UEMOA et continuent d’utiliser le franc CFA constitue un ancrage monétaire et douanier que la rhétorique de la souveraineté ne suffit pas à effacer.
La géographie comme contrainte irréductible
C’est précisément cette coexistence entre la rupture politique et la continuité des flux économiques qui confère son intérêt aux négociations annoncées. Selon APA News, des discussions auraient été engagées en vue d’un nouvel accord-cadre entre les deux ensembles, sans que cela constitue un signal de réintégration formelle des trois États sahéliens.
Les chiffres disponibles permettent de mesurer concrètement l’étendue des interdépendances. Pour le Burkina Faso, les données du ministère du Commerce font apparaître qu’en 2024, les importations en provenance de la CEDEAO représentaient 28,6 % du total des importations burkinabètes, pour une valeur de 1 117,6 milliards de FCFA. La Côte d’Ivoire, le Ghana et le Togo concentrent près de 90 % des exportations burkinabètes vers la zone CEDEAO. Plus globalement, des évaluations disponibles indiquent qu’un peu plus d’un tiers des importations cumulées du Burkina Faso, du Mali et du Niger proviennent de l’espace communautaire. Ces proportions traduisent une réalité structurelle : les trois pays de l’AES sont enclavés, dépendants des corridors routiers et portuaires qui traversent les pays côtiers membres de la CEDEAO pour l’essentiel de leurs approvisionnements.
Dans ce contexte, l’économiste Oumar Zallé, professeur agrégé en sciences économiques, a formulé un diagnostic lucide : la viabilité économique de l’AES ne se décrète pas, elle doit être construite, en réunissant les conditions d’une intégration intra-communautaire effective, politiques communes, infrastructures, financement. Une appréciation que confirme l’analyse publiée par BBC Afrique, selon laquelle l’AES reste un projet jeune, aux économies fragiles et enclavées, dont la capacité à devenir un espace de prospérité autonome reste encore à démontrer.
Un accord-cadre, quel modèle juridique ?
La question de l’architecture juridique de ce futur accord-cadre est centrale pour les juristes et négociateurs impliqués. Les précédents africains en la matière sont rares et imparfaits. L’exemple le plus documenté reste celui de l’ANAD, l’Accord de non-agression et d’assistance en matière de défense conclu en 1977, qui associait des États membres de la défunte CEAO et le Togo, dont le statut d’adhésion avait évolué. Ce cas illustre qu’une organisation régionale peut maintenir ou formaliser un cadre conventionnel avec un État dont le statut a changé, sans que cela implique une réintégration formelle.
En dehors du continent africain, des modèles de coopération structurée entre une organisation d’intégration et des États tiers existent, les accords d’association de l’Union européenne en constituent l’exemple le plus élaboré, mais leur transposition directe à l’architecture institutionnelle ouest-africaine reste complexe. La CEDEAO n’a pas, dans ses textes fondateurs, prévu de statut d’État associé ou de membre observateur doté de droits économiques spécifiques.
Du côté de Abuja, la Commission de la CEDEAO a adopté depuis le début une ligne de dialogue encadré. Des consultations officielles entre ministres des Affaires étrangères des deux parties se sont tenues à Bamako le 22 mai 2025, produisant un relevé de conclusions destiné à baliser les négociations futures. La position officielle de la Commission défend une approche fondée sur « l’intérêt supérieur des populations » et la « coopération constructive », tout en maintenant la porte ouverte à un rapprochement sans pour autant conditionner le dialogue au retour des trois États dans le giron de l’organisation.
Jusqu’où l’autonomie sans dialogue régional ?
Les négociations annoncées révèlent donc moins une volonté de réconciliation institutionnelle qu’une réponse pragmatique à des contraintes que ni l’AES ni la CEDEAO ne peuvent ignorer. Pour l’AES, le maintien de conditions d’accès aux corridors de transit, aux ports et aux marchés côtiers est une nécessité opérationnelle à court terme. Pour la CEDEAO, la stabilisation des flux commerciaux et la gestion des questions de libre circulation à ses frontières internes impliquent de disposer d’un interlocuteur organisé au Sahel.
La Fondation pour la recherche stratégique a relevé que l’AES représente une configuration émergente de souveraineté sécuritaire, mais que cette configuration doit encore démontrer sa capacité à produire des biens publics régionaux, sécurité, développement, connectivité, comparables à ceux qu’une organisation d’intégration plus mature peut offrir. La question n’est pas de savoir si l’AES peut exister politiquement : elle existe. La question est de savoir si elle peut fonctionner économiquement sans un minimum de gouvernance partagée avec son environnement immédiat.
Sur ce point, le maintien dans l’UEMOA constitue un révélateur significatif. Malgré les déclarations sur l’abandon futur du franc CFA, aucun des trois États n’a engagé de processus formel de sortie de l’union monétaire. L’architecture de l’UEMOA, libre circulation, tarif extérieur commun, harmonisation réglementaire, continue d’amortir les effets de la rupture avec la CEDEAO et de maintenir un filet de connectivité économique avec les pays côtiers qui sont simultanément membres des deux organisations.
Un précédent à construire
Ce que les négociations en cours sont appelées à produire n’est pas anodin pour l’architecture de l’intégration régionale africaine dans son ensemble. Si un accord-cadre opérationnel voit le jour entre la CEDEAO et l’AES, il constituera un précédent inédit : celui d’un espace d’intégration coexistant avec une organisation régionale voisine, selon des modalités de coopération à définir contractuellement, sans subordination hiérarchique ni adhésion formelle.
Ce modèle pourrait intéresser d’autres configurations régionales africaines où des États membres contestataires cherchent à renégocier leurs termes d’appartenance sans rupture totale. Il pose en tout cas une question de fond que les juristes spécialisés en droit international économique devront trancher : peut-on bénéficier des avantages fonctionnels d’un espace d’intégration, transit, accès aux marchés, mobilité, sans en partager les contraintes institutionnelles et normatives ? La réponse que les deux parties apporteront à cette question au fil des négociations dira beaucoup sur la capacité de l’Afrique de l’Ouest à inventer, dans l’adversité, des formes originales de coopération régionale.
Sources
-
AES-CEDEAO : des négociations annoncées sur un nouvel accord-cadre : APA News
-
CEDEAO-AES : des consultations à Bamako pour baliser le cadre des futures négociations : APA News, mai 2025
-
Balance commerciale du Burkina Faso 2024 : Ministère du Commerce du Burkina Faso, 2025
-
L’AES inaugure ses premières institutions à Bamako : Le Monde, décembre 2025
-
Rupture entre l’AES et la CEDEAO : un départ en forme de faux-semblant : Le Monde, décembre 2024
-
Alliance des États du Sahel : une configuration émergente de souveraineté sécuritaire : Fondation pour la recherche stratégique, 2025
-
AES versus CEDEAO : vers la fragmentation de l’Afrique de l’Ouest ? : FMES France
-
Évaluation préliminaire des impacts économiques du retrait de l’AES de la CEDEAO : Banque mondiale, mai 2024
-
Mali, Burkina, Niger restent dans l’UEMOA : Deutsche Welle
-
Vérification : publications sur la création d’une monnaie commune à l’AES : Africa Check