La délimitation consensuelle de la frontière ivoiro-malienne, adoptée à Bamako le 25 août, et la rencontre diplomatique entre Abidjan et Ouagadougou en décembre 2025 dessinent les contours d’un dégel entre la Côte d’Ivoire et les pays de l’Alliance des États du Sahel. Ce rapprochement, ancré dans des interdépendances économiques considérables, bute néanmoins sur des tensions sécuritaires et des divergences de vision qui persistent. La question est désormais de savoir si les deux parties peuvent gérer leurs relations à deux vitesses : coopération technique d’un côté, désaccords politiques de l’autre.
Des signaux diplomatiques concrets dans un contexte fracturé
Deux événements récents matérialisent cette détente. Le 25 août, à l’issue de cinq jours de travaux, des experts ivoiriens et maliens réunis à Bamako ont adopté par consensus le tracé définitif de la frontière commune et validé l’avant-projet du traité destiné à lui donner un cadre juridique. Puis, le 6 décembre 2025, le ministre ivoirien délégué chargé de l’Intégration africaine, Adama Dosso, était reçu à Ouagadougou par le chef de la diplomatie burkinabè, Karamoko Jean-Marie Traoré. Deux rencontres, deux formats différents technique pour l’une, politique pour l’autre, mais un même signal : Abidjan et les capitales sahéliennes ont choisi de maintenir un canal de dialogue.
Ce choix s’opère dans un contexte régional profondément reconfiguré. Depuis le retrait officiel du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO, effectif au 29 janvier 2025, l’architecture de l’intégration ouest-africaine est en crise. La CEDEAO tente de maintenir un dialogue avec l’AES : son président de Commission, Omar Alieu Touray, a mis en place des structures de discussion, et en mai 2025, une réunion entre les deux entités a permis d’évoquer des sujets d’intérêt commun, notamment la lutte contre le terrorisme. En juillet 2025, le président ghanéen John Mahama évoquait publiquement des discussions en cours pour assouplir certains protocoles et rétablir la normalité des échanges. La Côte d’Ivoire, membre-pilier de la CEDEAO et voisin direct du Mali et du Burkina Faso, se retrouve à l’intersection de ces tensions. Son rapprochement avec l’AES n’est pas une rupture avec la logique communautaire : c’est une tentative de gérer simultanément des obligations institutionnelles et des intérêts bilatéraux immédiats.
L’économie comme socle indépassable
La force des interdépendances économiques rend le dialogue difficile à éviter. Le Mali est le premier client africain de la Côte d’Ivoire, avec 1,5 milliard d’euros d’exportations ivoiriennes vers ce pays en 2024, principalement des produits pétroliers. Les échanges bilatéraux totaux ont atteint près de 985 milliards de FCFA la même année. Avec le Burkina Faso, les flux s’établissaient à 469 milliards de FCFA en 2024. Ces chiffres ne sont pas abstraits : ils correspondent à des flux physiques concrets, notamment via le port d’Abidjan, qui a acheminé en 2024 près de 2,9 millions de tonnes vers les trois pays de l’AES dont 2,05 millions vers le seul Burkina Faso, soit environ 5 % du trafic global du port.
L’énergie ajoute une autre dimension à cette dépendance. La Côte d’Ivoire exporte de l’électricité vers le Burkina Faso, qui en importe entre 15 et 20 % de sa consommation nationale, et vers le Mali, pour 8 à 12 % de ses besoins. Des projets d’interconnexion renforcée sont en cours : la ligne 225 kV Sikasso–Bougouni–Bamako doit accroître les capacités de transit, et des financements de la Banque mondiale soutiennent la montée en puissance du réseau régional. Ces infrastructures, par nature à long terme, requièrent une stabilité politique minimale entre les parties. Couper les ponts diplomatiques reviendrait à scier la branche sur laquelle chacun est assis.
L’expérience des sanctions de la CEDEAO contre le Mali en 2022-2023 avait d’ailleurs rappelé ce principe aux dépens d’Abidjan. Les perturbations du commerce transfrontalier, du transit portuaire et des filières d’élevage avaient représenté un manque à gagner sectoriel réel pour les opérateurs ivoiriens, même si l’effet macroéconomique global était resté limité. La Côte d’Ivoire avait alors été identifiée par plusieurs analystes comme une victime collatérale des tensions entre la CEDEAO et Bamako.
Des tensions qui résistent à la normalisation
Le rapprochement ne doit pas masquer la profondeur des contentieux. Sur le plan sécuritaire, la crise des 49 soldats ivoiriens arrêtés à Bamako en juillet 2022, qualifiés de « mercenaires » par les autorités maliennes et inculpés d’« atteinte à la sûreté de l’État », a laissé des traces durables. Si l’affaire s’est résolue diplomatiquement, elle illustre la rapidité avec laquelle un incident technique peut se transformer en crise politique majeure entre voisins dont la confiance reste fragile. Ouagadougou, de son côté, entretient des soupçons à l’égard d’Abidjan, accusée de manière récurrente de tentatives de déstabilisation, sans que ces accusations prennent toujours une forme publique et documentée.
La menace jihadiste constitue l’autre zone d’ombre. La progression des groupes armés au Sahel et leur tentative de pénétration vers le nord de la Côte d’Ivoire documentée notamment par l’International Crisis Group dans son rapport de 2023 sur le nord ivoirien crée une situation paradoxale : Abidjan et les juntes sahéliennes partagent un intérêt objectif à coopérer contre une menace commune, mais les divergences sur les méthodes, les alliances et la gouvernance sécuritaire rendent cette coopération structurellement difficile. La méfiance politique entre régimes civils et juntes militaires, les différences d’approche vis-à-vis de partenaires extérieurs comme la France ou la Russie, et les soupçons mutuels d’instrumentalisation créent un environnement où même la coopération technique reste exposée aux aléas politiques.
La diplomatie technique comme laboratoire
L’accord frontalier ivoiro-malien offre néanmoins un modèle intéressant. La délimitation de frontières communes est par nature un exercice hautement technique, mobilisant des experts géomètres, des cartographes et des juristes, avant d’être un acte politique. Ce type de négociation permet aux États de progresser sur des dossiers concrets en contournant, au moins provisoirement, les désaccords de fond. Le précédent Ghana–Burkina Faso, avec l’installation d’une commission mixte paritaire en juin 2026 pour la réaffirmation de leur frontière terrestre, montre que ce format est praticable même entre États dont les positions politiques divergent.
La question est de savoir jusqu’où cette logique peut s’étendre. Commerce, transport, énergie, circulation des personnes : autant de domaines où les interdépendances plaident pour des arrangements pragmatiques. Mais chaque fois que la coopération technique touche à des sujets régaliens renseignement, sécurité des frontières, contrôle des flux de population elle se heurte à la dimension politique et aux soupçons réciproques. La rencontre d’Adama Dosso à Ouagadougou, pour utile qu’elle soit, n’efface pas les divergences entre le modèle ivoirien d’intégration régionale dans le cadre de la CEDEAO et la trajectoire souverainiste des juntes sahéliennes.
La détente entre la Côte d’Ivoire et l’AES est réelle, mais elle est partielle et réversible. Elle traduit moins une réconciliation politique qu’une reconnaissance mutuelle que le coût de l’antagonisme est trop élevé pour être supporté indéfiniment. Ce pragmatisme peut-il, à terme, créer les conditions d’une normalisation plus profonde, ou restera-t-il prisonnier des calculs à court terme de chacune des parties ? La réponse dépendra en grande partie de l’évolution de la situation sécuritaire au Sahel variable que ni Abidjan ni Bamako ni Ouagadougou ne maîtrisent pleinement.
Sources
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Côte d’Ivoire–Sahel : une détente sans désarmement politique entre Abidjan et l’AES — Jeune Afrique, 2025
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Rapport annuel 2024 du Port d’Abidjan — Port Autonome d’Abidjan, 2024
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Fiche pays Mali – Économie ivoirienne — Ministère de l’Économie et des Finances, Côte d’Ivoire
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Northern Côte d’Ivoire – Briefing n°192 — International Crisis Group, septembre 2023
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AES–CEDEAO : de la rupture politique à la coexistence stratégique — L’Économiste du Faso, décembre 2025
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Sanctions de la CEDEAO contre le Mali : la Côte d’Ivoire victime collatérale — Anadolu Agency, 2022
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Ghana–Burkina Faso : sept nouveaux accords signés — Africa 24 TV, 2026
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Connecting West Africa through Regional Power Integration — Banque mondiale, 2026