Moins de 1 % des investissements directs étrangers sur le continent, mais des mines d’or au Mali, de l’uranium au Niger, des diamants en Centrafrique et désormais un accès naval au port de Lomé. La présence économique russe en Afrique est modeste sur le papier, redoutable dans les faits. Confronter le discours officiel de Moscou à la réalité mesurable de son empreinte révèle une stratégie cohérente, largement extractive, qui mérite d’être nommée.
Une puissance marginale sur le plan financier, présente là où ça compte
Le chiffre est sans appel : la Russie représente moins de 1 % des investissements directs étrangers en Afrique, selon les données de la CNUCED. À titre de comparaison, les seuls stocks d’IDE britanniques, français et néerlandais sur le continent s’élèvent respectivement à 60, 54 et 54 milliards de dollars. En 2024, les échanges commerciaux russo-africains atteignaient 24,5 milliards de dollars, dont 21,2 milliards d’exportations russes vers l’Afrique, selon Jeune Afrique, une balance révélatrice d’une relation commerciale à sens unique.
Pourtant, cette faiblesse financière relative n’empêche pas Moscou d’occuper des positions stratégiques dans les secteurs les plus rentables du continent. Les entreprises russes se concentrent sur un portefeuille de ressources précis : Alrosa dans le diamant angolais, Rusal dans la bauxite guinéenne, Nordgold dans l’or burkinabè, Rosatom dans l’uranium, Lukoil dans les hydrocarbures. Ce n’est pas une coïncidence sectorielle, c’est une doctrine.
La sécurité comme levier d’accès aux ressources
Le modèle a été mis à nu en République centrafricaine. Les réseaux liés à Wagner y ont obtenu l’accès à plusieurs gisements aurifères et à une partie du commerce des diamants, en échange d’une protection militaire fournie à un gouvernement isolé. Le schéma est simple : la présence sécuritaire crée une dette politique, qui se rembourse en droits d’extraction.
À Madagascar, l’ex-réseau Wagner avait tenté dès 2018, via la société Ferrum Mining, de reprendre la compagnie minière Kraoma spécialisée dans le chrome. Après avoir promis 16 millions d’euros d’investissement, l’actionnaire russe a rompu le contrat, laissant des salaires impayés et des dettes avant de se retirer, illustration concrète d’une présence davantage orientée vers la captation de rente que vers le développement industriel.
Au Sahel, la séquence est désormais formalisée. Avec l’intégration des anciens réseaux Wagner au sein de l’Africa Corps, Moscou a séparé les fonctions militaires des intérêts économiques extractifs. La sécurité est assurée par les forces russes, tandis que des entreprises spécialisées prennent en charge les intérêts économiques. Au Mali, le groupe russe Yadran a été sélectionné en 2024 pour développer avec les autorités une raffinerie d’or nationale, présentée comme la plus grande d’Afrique de l’Ouest, avec une capacité annoncée de 200 tonnes par an et une participation de l’État malien fixée à 62 % du capital. Au Niger, l’arrivée de l’Africa Corps en 2024 a précédé des accords avec Rosgeo pour l’exploration minière et des discussions avec Rosatom autour de l’uranium.
La coopération sécuritaire progresse parallèlement à l’ouverture de nouveaux espaces aux intérêts extractifs. La présence militaire ne constitue pas seulement un outil d’influence : elle facilite, concrètement, l’accès aux ressources.
Des ressources aux ports : la chaîne logistique russe se dessine
Exploiter les richesses ne suffit pas. Il faut pouvoir les acheminer. C’est pourquoi l’accès portuaire est devenu un axe structurant de la stratégie russe en Afrique.
En novembre 2025, Moscou et Lomé ont formalisé un accord donnant à la marine russe un accès privilégié au port en eau profonde de Lomé, dans le cadre d’une coopération militaire plus large incluant des exercices conjoints et la formation de personnels togolais. La Guinée, où Rusal est déjà très présent, fonctionne comme plateforme logistique pour le Sahel. Au Sénégal, la société Novostal a créé en 2023 une compagnie de transport maritime pour développer ses capacités africaines. Des chalutiers russes sont par ailleurs actifs au large de plusieurs pays Guinée, Guinée-Bissau, Mauritanie, Nigeria, Sénégal, capturant une autre catégorie de ressources : les ressources halieutiques.
Le Centre d’études stratégiques de l’Afrique identifie dans cette projection maritime une ambition plus large : acquérir une influence autour de la Méditerranée et de la mer Rouge. En Libye, Moscou a utilisé Wagner pour soutenir Khalifa Haftar. Au Soudan, la Russie cherche à sécuriser son accès à Port-Soudan. Une présence consolidée dans ces régions rapprocherait Moscou du canal de Suez et du détroit de Bab el-Mandeb, deux passages essentiels du commerce mondial.
Un modèle sans transfert de compétences
La différence structurelle avec le modèle chinois est ici éclairante. Plusieurs analyses de chercheurs spécialisés soulignent que, là où la Chine cherche à organiser des transferts de compétences, des infrastructures et des chaînes de valeur locales en reliant extraction, transformation et logistique, le modèle russe reste résolument en amont : extraction, protection des sites, commerce de matières premières brutes, sans ancrage industriel local durable.
L’IFRI a documenté cette logique dans ses travaux sur la stratégie minière russe : l’architecture dominante combine sécurité, accès aux ressources et contrôle de la rente, sans que cela se traduise par une montée en gamme des économies partenaires. Les annonces de formation d’ingénieurs et de coopération technique existent, mais elles restent périphériques dans un dispositif dont le cœur demeure extractif.
Derrière l’écran rhétorique du partenariat Sud-Sud, une mécanique cohérente est donc à l’œuvre : des opérateurs miniers pour les ressources, des forces de sécurité pour protéger les positions, des ports pour acheminer les richesses, des alliances politiques pour contrecarrer les partenaires occidentaux et des médias pilotés depuis Moscou pour entretenir le récit. L’Afrique, dans cette vision, est un réservoir de ressources et un levier de puissance, pas un marché à développer.
À quelques semaines du sommet Russie-Afrique prévu à Moscou en octobre 2026, la question se pose avec acuité : les États africains disposent-ils d’une stratégie coordonnée pour faire valoir leurs intérêts face à un partenaire dont la logique d’engagement est aussi clairement identifiable ?
Sources
-
Décoder les engagements économiques de la Russie en Afrique — Africa Center for Strategic Studies
-
La stratégie minière russe — IFRI, 2023
-
À Lomé, la marine militaire russe a désormais un accès privilégié au port — Le Monde, novembre 2025
-
Mali : Assimi Goïta lance une raffinerie d’or publique avec le russe Yadran — Financial Afrik, juin 2025
-
Stratégie de sécurité et activités de la Russie en Afrique — Atlantic Council, 2023
-
Industries extractives : 10 entreprises russes qui font du business en Afrique — La Tribune, 2019
-
Investissements étrangers en Afrique : niveau record en 2024 — CNUCED, 2024