Quatre ans après son coup d’État du 30 septembre 2022, Ibrahim Traoré gouverne le Burkina Faso sous le signe de Thomas Sankara. Mais entre le discours révolutionnaire affiché et les pratiques de gouvernance documentées, la distance se creuse. L’héritage du « président intègre » est-il encore une boussole idéologique, ou n’est-il plus qu’un habillage politique ?
Sankara comme étendard, Sankara comme caution
La référence sankariste n’est pas nouvelle dans le répertoire politique burkinabè. Depuis l’assassinat de Thomas Sankara en octobre 1987, plusieurs générations de militants, de partis et de régimes ont revendiqué sa filiation, souvent de manière sélective. Ce que le régime Traoré accomplit depuis 2022 s’inscrit dans cette longue tradition de captation symbolique, mais avec une intensité et une cohérence discursive qui méritent examen.
Ibrahim Traoré convoque Sankara dans ses discours avec une régularité qui dépasse le simple hommage. Il mobilise le vocabulaire de la Révolution démocratique et populaire (RDP) lancée en août 1983 : souveraineté nationale, rejet des tutelles extérieures, dignité africaine. Le positionnement anti-françafrique du régime, illustré par le départ des troupes françaises, la révision des accords de coopération avec Paris et le rapprochement avec Moscou et d’autres partenaires alternatifs, est présenté comme une continuation directe du projet sankariste. La mise en scène est soignée : le capitaine trentenaire en treillis, le discours tonitruant aux forums panafricains, l’invocation des opprimés du continent.
Cette rhétorique trouve un écho réel dans une partie de la jeunesse burkinabè et dans les cercles panafricanistes du continent. Elle est aussi exportée : Traoré est devenu une figure de référence dans certains réseaux de la diaspora africaine, précisément parce qu’il parle le langage de Sankara. Mais le langage suffit-il à faire l’idéologie ?
Ce que Sankara disait des libertés
C’est ici que la contradiction centrale se noue. Inoussa Ouédraogo, ancien directeur de publication, rappelait dans un entretien accordé à RFI une mise en garde que Thomas Sankara lui-même formulait : « le danger de bâillonner les populations ». La formule, sobre, résume un principe cardinal de la RDP dans ses premières années : la révolution ne peut s’accomplir sans la participation consciente et libre du peuple.
Les textes fondateurs de la période 1983-1987 sont explicites sur ce point. Sankara concevait la mobilisation populaire comme une condition, non comme un décor. Les Comités de défense de la révolution (CDR), malgré leurs dérives documentées, étaient pensés comme des espaces de participation à la base. La presse révolutionnaire de l’époque, même encadrée, débattait des orientations du régime. L’émancipation des femmes, la campagne d’alphabétisation, la lutte contre la corruption, autant de chantiers qui supposaient une société civile active, non neutralisée.
Interroger la cohérence du régime Traoré à l’aune de cette tradition n’est pas un exercice polémique : c’est la condition minimale d’une analyse sérieuse de ce qui se revendique comme un projet politique structuré.
Un bilan des libertés qui interroge
Or les faits documentés depuis septembre 2022 dessinent un tableau sensiblement différent du modèle revendiqué. Les organisations de défense des droits humains ont multiplié les alertes. Human Rights Watch et Amnesty International ont fait état d’arrestations de journalistes, de suspensions de médias étrangers, dont RFI et France 24, tenus à l’écart depuis début 2023, et de restrictions frappant les acteurs de la société civile.
La suspension des activités des partis politiques et d’organisations de la société civile, intervenue en 2023, constitue l’une des mesures les plus significatives au regard de la tradition sankariste revendiquée. Sankara lui-même avait opéré dans un cadre de parti unique de fait, le Front national pour la révolution (FNR), mais il avait maintenu des espaces de tension interne et toléré, un temps, une certaine expression critique. La trajectoire du régime actuel semble davantage orientée vers la fermeture de ces espaces que vers leur redéfinition.
À cette restriction des libertés civiles s’ajoute la situation sécuritaire. Le Burkina Faso reste l’un des pays les plus touchés par les violences jihadistes au Sahel. Le bilan des opérations militaires fait l’objet de controverses persistantes, les organisations humanitaires dénonçant des exactions commises par les Forces armées nationales (FAN) et leurs supplétifs, les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP). Ces allégations, que le gouvernement rejette, compliquent davantage l’invocation d’une révolution populaire fondée sur la protection des populations.
L’instrumentalisation comme stratégie de légitimation
La question n’est pas de savoir si Ibrahim Traoré croit sincèrement en Sankara, cette interrogation relève de la psychologie politique et demeure inaccessible à l’analyse. La question est structurelle : dans quel contexte fonctionne la référence sankariste, et à quoi sert-elle ?
Pour les régimes issus de coups d’État, la légitimité est une ressource rare et précieuse. En l’absence d’élections, d’une base partisane consolidée ou d’une tradition institutionnelle, le recours à une figure tutélaire constitue un substitut fonctionnel. Sankara remplit ce rôle avec une efficacité particulière : il est mort en martyr, son bilan économique reste discuté mais son image est intacte, et il incarne une forme de radicalité anti-impérialiste qui parle à une génération déçue par les promesses non tenues des démocraties libérales post-1990.
Des précédents existent sur le continent. La figure de Patrice Lumumba a été instrumentalisée par des régimes zaïrois successifs. Kwame Nkrumah sert d’étalon à des gouvernements ghanéens aux orientations parfois opposées. Ce phénomène n’invalide pas l’héritage en question, il dit quelque chose sur la nature du pouvoir et sur les besoins de légitimation des régimes qui en manquent structurellement.
Ce qui rend le cas burkinabè particulièrement saillant, c’est l’écart entre la précision de la référence invoquée et l’ampleur des contradictions observables. Traoré ne cite pas Sankara de manière vague et générique : il mobilise la langue, les symboles, parfois les gestes du président assassiné. Cela rend la confrontation avec les faits d’autant plus directe, et d’autant plus révélatrice.
La révolution, pour qui et avec qui ?
La Révolution démocratique et populaire posait, au moins en théorie, la question de la participation populaire comme question centrale. « La patrie ou la mort, nous vaincrons » n’était pas seulement un slogan : c’était une injonction à l’engagement collectif. Museler la presse, suspendre les formations politiques et réduire la société civile au silence sont des actes qui entrent en tension directe avec cette tradition, quelle que soit la sincérité des intentions proclamées.
Le régime Traoré dispose encore d’une fenêtre pour démontrer que sa référence sankariste est autre chose qu’un habillage. Mais cette démonstration ne passera pas par les discours aux forums internationaux : elle supposera des actes mesurables sur les libertés civiles, la participation politique et la protection des civils. À défaut, l’héritage de Sankara continuera d’être ce qu’il devient progressivement : un mythe fondateur confisqué, retourné contre les principes qu’il était censé incarner.
La question que cette trajectoire pose à l’ensemble des transitions militaires du Sahel est peut-être celle-ci : peut-on gouverner au nom du peuple tout en se passant de lui ?
Sources
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Radio France Internationale (RFI) : Entretien avec Inoussa Ouédraogo, ancien directeur de publication, 2024
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Human Rights Watch – Rapports Burkina Faso 2023-2025 : Human Rights Watch, 2023-2025
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Amnesty International – Burkina Faso : Amnesty International, 2023-2025
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Muriel Gomis, Sankara, le rebelle intègre, éditions diverses : référence historiographique sur la RDP
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Bruno Jaffré, Biographie de Thomas Sankara : La patrie ou la mort, L’Harmattan : analyse de la période 1983-1987