Le 1er octobre 2026, les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du Cameroun observaient une nouvelle journée « ville morte » à l’appel de groupes séparatistes, une paralysie ritualisée qui coïncide chaque année avec l’anniversaire de la réunification de 1961. Face au mot d’ordre, Yaoundé a répondu de la seule manière qu’elle connaisse : un déploiement massif des forces de sécurité. Neuf ans après le déclenchement du conflit, cette équation sécuritaire sans issue politique mérite un bilan sans complaisance.
Un conflit qui s’installe dans la durée
La crise anglophone camerounaise a désormais dépassé les neuf ans d’existence en tant que conflit armé. Le bilan humain est lourd et documenté : selon les estimations convergentes de Human Rights Watch, de l’International Crisis Group et de plusieurs sources de synthèse, le conflit aurait fait entre 6 000 et 7 000 morts depuis fin 2016, déplacé entre 700 000 et un million de personnes à l’intérieur du pays, et poussé 60 000 à 90 000 réfugiés vers le Nigeria voisin. Ces chiffres varient selon les méthodologies, certains comptent uniquement les civils, d’autres intègrent combattants et forces de sécurité, mais les ordres de grandeur sont cohérents et donnent la mesure d’une catastrophe humanitaire persistante.
La journée du 1er octobre illustre à elle seule la nature cyclique du conflit. Chaque anniversaire de la réunification est devenu un test de force rituel : les séparatistes imposent un arrêt de toute activité économique et sociale ; l’État déploie soldats et gendarmes dans les principales villes du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Les rues se vident, les commerces ferment, les écoles restent closes. Ni les séparatistes ne parviennent à transformer ce rapport de force symbolique en avancée politique, ni Yaoundé ne réussit à ramener une normalité durable dans ces deux régions. L’impasse est totale.
Le « dialogue » de 2019 : avancées institutionnelles, limites politiques
Face à l’enlisement, le président Paul Biya avait annoncé en septembre 2019 la tenue d’un Grand Dialogue national, présenté comme la réponse politique à la crise. Le bilan de cet exercice est aujourd’hui documentable.
Sur le plan institutionnel, les avancées sont réelles : un Code général des collectivités territoriales décentralisées a été adopté en décembre 2019, et les premières élections régionales se sont tenues en décembre 2020, permettant la mise en place de conseils régionaux. Un « statut spécial » a été accordé aux régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, en vertu de l’article 62 de la Constitution.
Mais les limites structurelles sont tout aussi documentées. Le transfert effectif de compétences et de ressources aux collectivités locales est resté en deçà des engagements : les recommandations du dialogue évoquaient une fourchette de 10 à 15 % des recettes de l’État reversées aux entités décentralisées, un niveau qui n’a pas été atteint de manière durable. Surtout, les groupes séparatistes armés et une large partie de la diaspora anglophone n’ont pas participé au dialogue, délibérément écartés par Yaoundé ou refusant de se soumettre à ses conditions préalables. Jeune Afrique notait dès 2019 que l’offre de dialogue de Biya « peinait à convaincre » précisément parce qu’elle excluait la question fondamentale de la sécession. Six ans plus tard, la crise se poursuit, ce qui confirme que le statut spécial, sans participation des principaux acteurs armés à son élaboration, n’a pas produit l’apaisement espéré.
Les médiations internationales, entre timidité et rejets
La communauté internationale n’a pas été absente, mais ses tentatives de médiation ont systématiquement buté sur le refus de Yaoundé d’accepter une facilitation externe perçue comme une ingérence dans ses affaires intérieures.
La Suisse, via le Centre pour le dialogue humanitaire, avait conduit une facilitation prometteuse entre le gouvernement et des représentants des groupes pro-indépendance. Cette voie a été interrompue par le retrait camerounais en 2022. En janvier 2023, le Canada annonçait à son tour qu’il était prêt à faciliter des pourparlers entre Yaoundé et les séparatistes, une initiative révoquée par le gouvernement camerounais dans le même mois. Du côté des Nations Unies, les appels à un « dialogue inclusif » se sont multipliés sans jamais déboucher sur un mandat de médiation structuré. La CEMAC, pour sa part, n’a pas exercé de rôle de médiation formellement identifiable sur ce dossier.
L’Institut d’études de sécurité (ISS Afrique) et l’International Crisis Group ont tous deux plaidé pour réactiver et élargir une médiation indépendante, en insistant sur la nécessité d’y inclure des femmes, des représentants de la société civile et des acteurs anglophones jusqu’ici marginalisés des processus officiels. Ces recommandations n’ont pas été suivies d’effets.
L’impasse du tout-sécuritaire
Le budget de défense et de sécurité du Cameroun a atteint un pic d’environ 397 milliards de francs CFA en 2020, et le pays consacrait en 2022 environ 11 % de son budget national à la sécurité. Une estimation du FMI datant d’août 2018 évaluait les dépenses opérationnelles mensuelles liées aux seules régions anglophones à plus de six milliards de francs CFA, soit un coût mensuel considérable pour un pays dont les finances publiques subissent par ailleurs des contraintes structurelles. Ces chiffres doivent être maniés avec précaution : il n’existe pas de ventilation budgétaire officielle et publique par région, et les données globales ne permettent pas d’isoler précisément ce qui est affecté au Nord-Ouest et au Sud-Ouest.
Ce qui est en revanche documentable, c’est l’inefficacité politique de la pression militaire seule. Neuf ans de déploiement sécuritaire n’ont pas mis fin aux journées « ville morte », n’ont pas désarmé les groupes séparatistes et n’ont pas enrayé les flux de déplacés. Human Rights Watch a régulièrement documenté des abus commis par les forces gouvernementales dans les deux régions, ce qui nourrit un ressentiment populaire que les opérations militaires ne peuvent dissoudre. L’option coercitive est ainsi prise dans une contradiction structurelle : elle est à la fois incapable de résoudre le conflit et productrice des conditions qui l’entretiennent.
Le précédent casamançais : une leçon partielle
La comparaison avec la Casamance sénégalaise est souvent mobilisée dans les analyses académiques, non comme un modèle clé en main, mais comme un contre-exemple instructif. Le Sénégal a progressivement combiné pression militaire sur les factions du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC) et ouverture de négociations politiques différenciées avec ses composantes, tout en investissant dans la stabilisation socio-économique de la région. L’ISS Afrique estime que cette approche mixte a produit des avancées partielles mais réelles, sanctionnées notamment par un accord de paix signé en mars 2023 avec la faction de Diakaye.
La leçon n’est pas directement transposable : la Casamance n’est pas l’Ambazonie, les revendications différent, et la structure des groupes armés n’est pas comparable. Mais elle pointe une dynamique que les recherches sur la résolution des conflits confirment : la décentralisation et le partage du pouvoir ne désamorcent une crise séparatiste que si le transfert de compétences est réel, perçu comme équitable, et adossé à des institutions locales légitimes. Une réforme décentralisatrice perçue comme instrumentalisée par le centre, ce que beaucoup d’anglophones disent du statut spécial de 2019, peut au contraire attiser les tensions qu’elle prétend résoudre.
Ce que Yaoundé refuse encore de négocier
La position officielle du gouvernement camerounais s’est cristallisée autour d’une formule constante : le dialogue est possible, la sécession ne se négocie pas. En septembre 2026, le Premier ministre Joseph Dion Ngute, depuis Buea, a de nouveau appelé à « sortir du cycle des violences » dans les régions anglophones et insisté sur un dialogue « qui doit produire des résultats concrets ». Cette rhétorique est en continuité directe avec celle de 2019.
Le problème n’est pas tant la formule que ses limites pratiques. Exclure a priori toute discussion sur les arrangements constitutionnels, fédéralisme, confédéralisme, autonomie renforcée, revient à demander aux groupes séparatistes de négocier leur capitulation. Les recherches sur les conflits séparatistes montrent que ce type de condition préalable bloque systématiquement l’entrée en dialogue des acteurs armés les plus mobilisés. C’est précisément ce qui s’est produit au Cameroun : ceux qui tiennent les armes dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest n’ont pas participé au Grand Dialogue de 2019, et ils ne participeront pas à un dialogue qui exclurait d’emblée les questions qu’ils jugent centrales.
La journée « ville morte » du 1er octobre 2026 n’est pas un événement isolé : elle est le symptôme d’un conflit institutionnalisé dans sa propre impasse. La question qui se pose désormais aux décideurs camerounais et à leurs partenaires internationaux est moins de savoir si le dialogue est nécessaire, tout le monde s’accorde sur ce point, que de déterminer à quel prix politique Yaoundé est prêt à l’ouvrir réellement. Tant que la réponse restera dans les termes actuels, les forces de sécurité continueront de patrouiller des villes fantômes le premier octobre, et le compteur humain continuera de tourner.
Sources
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Crise anglophone camerounaise : bilan humain : Koaci, septembre 2026
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Cameroun – Rapport mondial 2023 : Human Rights Watch, 2023
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Il est temps de résoudre la crise oubliée du Cameroun : ISS Afrique
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Cameroun : statut spécial et résolution de la crise anglophone : International Crisis Group, mars 2023
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Crise anglophone 2024 – Note de situation : Secrétariat d’État aux migrations (Suisse), 2024
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Le Cameroun prévoit de dépenser 11 % de son budget pour la sécurité en 2022 ; Agence Ecofin
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Can Senegal get the Casamance peace process over the finish line? : ISS Afrique
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Cameroun : l’offre de dialogue de Paul Biya peine à convaincre : Jeune Afrique, 2019
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Global R2P – Cameroun : Global Centre for the Responsibility to Protect
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Cameroun : à Buea, le Premier ministre appelle à sortir du cycle des violences : RFI, 29 septembre 2026