La principale banque panafricaine privée traverse une zone de turbulences à sa tête. Plusieurs administrateurs du conseil d’administration d’Ecobank Transnational Incorporated (ETI) réclament le départ de Papa Madiaw Ndiaye, financier sénégalais nommé à la présidence du board en 2024, selon une alerte publiée par Africa Intelligence le 2 octobre 2026. L’épisode intervient dans un contexte paradoxal : le groupe affiche des résultats record, mais sa gouvernance se retrouve une fois de plus sous les projecteurs.
Un président sous pression après moins de deux ans de mandat
Papa Madiaw Ndiaye est une figure bien connue de la finance africaine. Formé à Harvard, à Wharton et à la Lauder Institute, il a bâti sa réputation chez Salomon Brothers puis à J.P. Morgan, où il avait lancé dès 1994 l’activité de négociation de titres sur les marchés africains et moyen-orientaux. Passé par la Société financière internationale (IFC), puis conseiller économique du président sénégalais Abdoulaye Wade, il avait fondé en 2005 AFIG Funds, un véhicule de capital-investissement centré sur l’Afrique. C’est ce profil d’investisseur panafricain aguerri qui avait pesé dans sa désignation à la présidence du conseil d’Ecobank lors de l’assemblée générale de juin 2024.
Moins de deux ans après sa prise de fonctions, des administrateurs du board demandent pourtant sa tête. Les griefs précis qui motivent cette fronde interne ne sont pas rendus publics dans les informations disponibles à ce stade. L’information, relayée par Africa Intelligence, ne détaille pas le nombre exact d’administrateurs mobilisés ni l’identité des actionnaires qu’ils représentent. Ce flou lui-même est révélateur : dans les crises de gouvernance de ce type, la discrétion sur les positions des parties prenantes est souvent le signe que les rapports de force restent incertains.
Une fronde qui surgit au sommet d’une dynamique financière solide
La tension interne contraste avec l’état des comptes. Pour l’exercice 2024, ETI a publié des résultats qualifiés de records : un produit net bancaire de 2,1 milliards de dollars, un résultat avant impôt de 658 millions de dollars et un bénéfice net part du groupe de 333 millions de dollars. La rentabilité des fonds propres tangibles (ROTE) a bondi à 32,7 %, contre 24,9 % en 2023. Sur le premier semestre 2025, la dynamique s’est poursuivie, avec un produit net bancaire de 1,11 milliard de dollars, en hausse de 12 % sur un an.
Ces chiffres plaident a priori pour une continuité managériale. Ils posent donc une question : si les fondamentaux sont solides, qu’est-ce qui cristallise les tensions au niveau du conseil ? La réponse réside probablement moins dans la performance opérationnelle que dans la nature même des frictions entre l’organe délibérant et l’équipe dirigeante une problématique structurelle pour les groupes bancaires transfrontaliers de cette taille.
Il faut noter également qu’à l’occasion de la 37e assemblée générale d’ETI, le groupe avait approuvé une levée de fonds de 250 millions de dollars et adopté plusieurs résolutions visant à renforcer la gouvernance et la solidité du capital. La décision de ne pas distribuer de dividendes malgré les résultats records avait par ailleurs suscité des interrogations chez certains actionnaires un signal supplémentaire que les intérêts au sein du tour de table ne sont pas parfaitement alignés.
Un groupe qui porte la mémoire de ses crises passées
Ecobank n’en est pas à sa première épreuve de gouvernance. La crise la plus emblématique reste celle de 2013-2014, qui avait conduit au départ forcé du directeur général Thierry Tanoh. L’épisode avait alors mêlé accusations de mauvaise gouvernance, conflits entre direction et conseil, intervention de la Securities and Exchange Commission du Nigeria et bataille judiciaire prolongée la banque ayant finalement été condamnée à verser des dommages-intérêts à son ancien dirigeant après résiliation de son contrat.
Reuters avait documenté à l’époque comment le Public Investment Corporation (PIC) d’Afrique du Sud, alors actionnaire majeur, avait pesé en faveur de l’éviction de Tanoh, tandis que la SEC nigériane dénonçait une transparence insuffisante dans les recrutements et des conflits d’intérêts. Cette crise avait finalement conduit ETI à adopter un plan d’action structurant : plafond de neuf ans pour la durée des mandats d’administrateurs, limite de quinze membres au conseil, obligation de soumettre aux actionnaires toute cession d’actifs représentant 20 % ou plus de la valeur comptable nette.
La situation actuelle présente des similitudes formelles un conflit interne impliquant le plus haut niveau du board mais aussi une différence notable : c’est cette fois le président du conseil lui-même qui est visé, et non le directeur général. Le rapport de forces entre ces deux fonctions constitue précisément le nœud des tensions.
La gouvernance transfrontalière, une équation difficile à résoudre
Le cadre réglementaire de la zone UEMOA pose des exigences claires. La circulaire de la BCEAO relative à la gouvernance des établissements de crédit impose qu’un tiers au moins des administrateurs soient indépendants, que le conseil soit majoritairement composé de membres non exécutifs, et que tout projet de modification de la composition des organes dirigeants soit préalablement notifié à la Commission bancaire. Pour un groupe présent dans une quarantaine de pays, ces contraintes s’appliquent sur une base consolidée et individuelle, ce qui démultiplie la complexité de toute réorganisation au sommet.
ETI est également soumis à la supervision de la SEC nigériane, où le groupe est coté une double tutelle réglementaire qui avait joué un rôle central dans la crise de 2014. Toute escalade du conflit actuel pourrait donc rapidement déborder du seul cadre interne pour attirer l’attention des superviseurs.
Les crises de gouvernance dans les grandes banques panafricaines ne sont pas propres à Ecobank. Chez United Bank for Africa (UBA), le départ annoncé de Tony Elumelu de la présidence du conseil intervient dans un contexte de recapitalisation imposée par la Banque centrale du Nigeria une pression externe qui brouille, là aussi, la ligne de partage entre gouvernance interne et contrainte réglementaire.
Ce que révèle cette crise sur le modèle de gouvernance panafricaine
Au-delà du cas Ndiaye, l’épisode met en lumière une tension structurelle dans les groupes bancaires panafricains à actionnariat dispersé : comment articuler une présidence de conseil efficace avec un tour de table réunissant des institutions publiques régionales, des fonds d’investissement internationaux et des intérêts privés nationaux, souvent aux logiques divergentes ? La question de la légitimité du président du board vis-à-vis des administrateurs, mais aussi vis-à-vis des actionnaires de référence devient alors centrale.
Le changement récent d’actionnaire de référence chez ETI, avec la cession par Nedbank de sa participation de 21,22 % à Bosquet Investments et le renforcement concomitant d’Alain Nkontchou dans le capital, a nécessairement reconfiguré les équilibres au sein du conseil. Dans ce type de configuration, une présidence dont la légitimité repose sur un consensus antérieur peut se retrouver fragilisée par l’évolution du rapport de forces actionnarial sans que la performance financière du groupe soit en cause.
La résolution de la crise actuelle dira beaucoup sur la maturité institutionnelle d’Ecobank. Le groupe saura-t-il gérer ce différend en interne, via ses propres mécanismes de gouvernance, ou verra-t-on une escalade qui impliquerait les régulateurs ou l’assemblée générale extraordinaire ? La réponse à cette question déterminera, au moins autant que les prochains résultats trimestriels, la crédibilité d’ETI auprès des investisseurs institutionnels qui suivent de près la gouvernance des grands groupes bancaires du continent.
Sources
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Africa Intelligence — Alerte sur les tensions au board d’Ecobank — Ground News / Africa Intelligence, 2 octobre 2026
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Ecobank ETI — Résultats annuels 2024, communiqué de résultats — NGX Group, mars 2025
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Financial Afrik — Ecobank ETI signe un bénéfice record de 658 millions USD en 2024 — Financial Afrik, mars 2025
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Reuters — Ecobank board removes CEO following months of turmoil — Reuters, 2014
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Le Corporate — Parcours de Papa Madiaw Ndiaye — Le Corporate, 2024
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Afriqueitnews — Alain Nkontchou devient actionnaire clé d’Ecobank — Afriqueitnews, 2025
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Financial Afrik — 37e AG d’Ecobank : levée de fonds de 250 millions de dollars — Financial Afrik, mai 2025